Les ombres de François Mitterrand

A l’occasion de l’anniversaire des quarante ans de l’élection de François Mitterrand, l’historien Patrick Rotman et la dessinatrice Jeanne Puchol livrent une enquête consacrée à trois affaires ayant impliqué dans les années 1950 le futur Président de la République.

Les quarante ans de l’élection de François Mitterrand ont été célébrés par les médias presque partout de la même manière : un peu de déférence mêlée à un peu de critique, comme s’il s’agissait de faire plaisir à tout le monde. Surtout, l’événement qu’a constitué cette élection a été décrit comme s’il appartenait à une époque historique très lointaine et peu pertinente pour la lecture du monde politique d’aujourd’hui. Il est vrai que la gauche de 2021 a peu à voir avec celle de 1981, qu’il s’agisse des idées, des personnalités ou de son poids dans l’opinion. Par contre, il semble que la pratique de la politique ait peu changé, bien que la génération au pouvoir ait été complètement renouvelée. Celle aux manettes aujourd’hui avait promis de grands changements en termes de moralisation de la vie publique. On a vu ce qu’il en était.

Un “polar politique”

L’historien Patrick Rotman s’est emparé de la vie de François Mitterrand à contre-courant du tiède filet d’eau médiatique de ce printemps pour livrer un essai très personnel, mis en images par Jeanne Puchol. Loin de réaliser une biographie équilibrée, il a choisi de s’intéresser plutôt aux cadavres planqués dans les placards et de se concentrer sur une période de temps très resserrée. Fin connaisseur de la IVe et de la Ve République, Rotman a déjà consacré des livres et des films à la Guerre d’Algérie (dont le formidable “La guerre sans nom”, co-réalisé avec Bertrand Tavernier), à mai 1968, à Jacques Chirac, et déjà à François Mitterrand dans une série documentaire signée avec Jean Lacouture en 2000.

Le propos est cette fois très différent de celui qui caractérisait sa série télévisée et tient plutôt du pamphlet, mais aussi - selon l’auteur - du “polar politique” : “Ce qu’on a essayé de faire revivre avec Jeanne Puchol, c’est ce Paris qui sent la poudre, les combines, les coups tordus ; où l’on passe de l’Elysée aux officines”.

Aucune révélation spectaculaire dans cet ouvrage : les trois affaires évoquées ont été révélées dans les années 1990 et ont contribué à déconstruire la légende d’une personnalité aux nombreuses ambiguïtés. Qu’un homme politique décoré de l’Ordre de la Francisque soit devenu le rassembleur de la gauche, qu’un haut-fonctionnaire de Vichy soit devenu résistant quelques mois avant la Libération de Paris a été plus que largement commenté. Est plus rarement évoqué le fait que celui qui a aboli la peine de mort donna son aval pour la condamnation à mort d’une quarantaine de justiciables (notamment des indépendantistes algériens), donnant de très rares avis défavorables quand il fut ministre de la justice. Ou que la montée du chômage en France dans les années 1980 fut un choix politique assumé à contre-courant des promesses faites pendant sa campagne électorale (nous avons déjà écrit un article à ce sujet sur Blast). Enfin, il a été prouvé il y a peu de temps à quel point la passivité de François Mitterrand pendant le génocide rwandais contribua à alourdir la responsabilité de la France dans le massacre de plus de 800 000 Tutsi.

Ces zones d’ombres écornent sérieusement les conquêtes sociales (création du RMI, retraite à 60 ans, semaine de 39h, congés payés), les ambitions européennes (signature du traité de Maastricht) et l’engagement culturel (grands travaux, loi Lang, réforme de l’audiovisuel), pour un bilan qui reste le plus à gauche de la Ve République. Mais François Mitterrand ne peut pas être jugé en occultant les aspects les plus sombres de son histoire.

Ce sont d’autres zones d’ombre encore qui intéressent Rotman. Trois sujets sans doute plus anecdotiques mais très éclairants pour espérer saisir la personnalité de l’homme. Trois affaires plantées dans les années 1950, trente ans avant l’accession au premier mandat de Président de la République.

L’affaire des fuites

La première affaire concerne la fuite d’informations classées “secret-défense” sur la guerre d’Indochine, au moment le plus décisif de celle-ci, juste après la défaite de Ðiện Biên Phủ (un désastre militaire pour l’armée française, qui fut le dernier grand affrontement du conflit). Des délibérations du Comité supérieur de la Défense nationale indiquant la volonté du gouvernement d’envoyer le contingent en Indochine sont interceptés par deux haut-fonctionnaires à la sensibilité communiste, puis transmis à la direction du Parti communiste français et à certaines rédactions parisiennes. L’affaire est grave : la transmission de telles données au PCF signifie que des données stratégiques sont indirectement communiquées à l’Est en pleine guerre froide, mais aussi aux vietnamiens, ce qui constitue à la fois un acte d’espionnage et de haute-trahison. Bref, une affaire d’Etat, qui embarrasse le nouveau Président du Conseil Pierre Mendès-France. Son ministre de l’intérieur François Mitterrand est à l’époque accusé par certains journaux d’extrême-droite d’être à l’origine des fuites, ce qui signifierait qu’un ministre livre des secrets militaires à l’ennemi !

Si l’histoire continue de garder sa part de mystère, elle a officiellement disculpé Mitterrand. Rotman explore les faits pour exposer une situation complexe à démêler. Seule certitude : ces révélations ont scellé une rupture franche entre Mendès-France et Mitterrand, qui n’a jamais pardonné que le Président du conseil utilise à son insu ses services pour enquêter contre lui.

L’attentat de l’Observatoire

L’affaire du faux attentat de l’Observatoire est particulièrement baroque. En 1959, Robert Pesquet, militant d’extrême-droite proche de l’OAS, se présente à Mitterrand pour lui annoncer qu’il est une cible, et que c’est lui qui est charge de son assassinat ! Pesquet se propose de faire capoter le projet d’attentat en simulant celui-ci pour prétendre avoir essayé de le tuer et échoué. Rendez-vous est pris pour qu’il mitraille sa voiture, ce que Mitterrand accepte ! Il s’agit en réalité d’une machination politique visant à le ridiculiser. La veille de l’attentat, l’homme s’envoie une lettre à lui-même racontant les faits à l’avance, qu’il présente ensuite à la justice pour démontrer que l’attentat faisant la une de toute la presse était factice. Mitterrand, à l’époque homme fort de la gauche, est discrédité devant tout le pays qui croit que ce projet d’attentat a été pensé par l’homme politique lui-même pour gagner les faveurs de l’opinion publique. Les dommages politiques sont immenses, et Mitterrand se convainc alors que son adversaire gaulliste Michel Debré est à la manœuvre.

L’affaire du bazooka

La dernière affaire abordée, celle dite du bazooka, touche indirectement François Mitterrand. Une tentative d’attentat visant le général Salan est attribuée à des militants pour l’Algérie Française. Leur commanditaire : René Kovacs est arrêté et implique rapidement des personnalités politiques de premier plan dans l’organisation de l’attentat. François Mitterrand profitera deux ans plus tard de ces circonstances troubles pour mettre en cause devant le Sénat le Premier ministre : Michel Debré, qui lui aurait demandé d’étouffer cette affaire à l’époque où il était Ministre de la justice. Persuadé que Debré est le commanditaire du faux attentat de l’Observatoire, Mitterrand en profite ainsi pour salir à son tour son principal adversaire politique.

Si ces trois affaires sont d’une importance plutôt relative dans le parcours de François Mitterrand qui s’y trouve parfois instigateur supposé, parfois victime, elles montrent à quel point la politique dans les années 1950 relevait d’une arène où tous les coups étaient permis pour discréditer ses adversaires, jusqu’aux plus folles machinations impliquant meurtres et attentats. Certaines ambiguïtés de François Mitterrand s’expliquent sans doute par ces années de jeunesse qui furent la rampe de lancement d’une carrière politique au cœur d’un véritable nid de vipères. Il sortit renforcé de ces épreuves qui auraient pu stopper sa carrière politique.

Le plus étonnant est de constater qu’à l’instar de l’homme dont le nom est au cœur des affaires, celles-ci gardent toutes les trois leurs propres zones d’ombre : aucune n’est complètement résolue, et Mitterrand y occupe pour chacune un rôle qui reste mystérieux.

Mitterrand et ses ombres, Patrick Rotman et Jeanne Puchol, éditions Delcourt (136 pages, 17,95 euros)

Crédits photo/illustration en haut de page :
"Mitterrand et ses ombres" de Patrick Rotman et Jeanne Puchol (C) Editions Delcourt