ONU/YEMEN : le courrier secret qui valide le permis de tuer de l’Arabie saoudite

Blast publie un document exclusif qui dévoile un épisode jusque-là secret : à l’été 2016, soucieuse que le conflit - dans lequel elle intervient à la tête d’une coalition - reste une guerre oubliée, la monarchie des Saoud a fait pression pour que le secrétaire général de l’ONU ferme les yeux sur les dizaines de milliers de morts civils, dont les enfants yéménites.

C’est une guerre sans bruit et sans écho. Une tragédie à laquelle on dénie le droit même d’être ce qu’elle est - la plus grande catastrophe humanitaire des dernières décennies, passée outre les radars de médias occupés par ailleurs.

En 2014, quand il débute, le conflit au Yémen est une guerre civile, qui s’internationalise en 2015 avec l’intervention des pays musulmans de la région, autour d’une grande coalition menée par l’Arabie saoudite. Dès lors, les avions de combat, ceux des Émirats arabes unis, du Koweït, du Qatar mais surtout des Saoudiens, qui en mobilisent une centaine, entament leurs rotations dans le ciel du Yémen, bombardant régulièrement les zones tenues par les Houtis, en rébellion face au pouvoir central de Saana du président Abd Rabbo Mansour Hadi.

Ceux qui utilisent, tuent, mutilent ou enlèvent des enfants

En 2016, l’ONU entre dans la danse. L’Organisation des nations unies se dit inquiète des conséquences directes pour les populations civiles. Le sort des enfants yéménites est la principale préoccupation de Ban Ki-Moon. Le 9 juin 2016, le secrétaire général sud-coréen (à la tête de l’organisation mondiale entre 2007 et 2016) dénonce devant la presse « ceux qui recrut[ent], utilis[ent], tu[ent], mutil[ent] ou enl[èvent] des enfants, les violant ou commettant d’autres formes de violences sexuelles à leur encontre ». Des atrocités commises « dans des situations de conflits armés dont le Conseil de sécurité est saisi ».

Curieusement, en contradiction avec ce discours vibrant, l’ONU a retiré la coalition arabe (menée par l’Arabie saoudite) de la liste noire des pays ne respectant pas les droits de l’enfant. Un choix d’autant plus incompréhensible que les informations remontées du terrain par ses propres agents sont explicites.

Un marché caché

En réalité, Ban Ki-Moon est pris au piège, victime d’un chantage des Saoudiens. Un document que Blast s’est procuré livre le off du traquenard qui lui a été tendu. Il émane de la délégation permanente du Royaume de l’Arabie Saoudite à l’ONU. Dans cette note « confidentielle et urgente » du 2 juin 2016, on découvre que le délégué saoudien a exigé le retrait sur la liste noire de la coalition arabe et de l’Organisation de la coopération islamique (représentant les autres pays musulmans impliqués dans cette guerre). Ban Ki-Moon est coincé : s’il ne s’exécute pas, l’Arabie Saoudite menace de suspendre « toutes les relations et les subventions et tout le soutien de tous les projets et les programmes des Nations-Unies »...

Document Blast : la note du délégué permanent saoudien à l’ONU adressée au ministère des Affaires étrangères à Ryad. Il y revendique le soutien de son homologue américaine.

Cette décision contre-nature, le secrétaire général de l’ONU l’a portée comme un boulet jusqu’à la fin de son mandat. Face au tollé provoqué, Ban Ki-Moon s’est expliqué, lors d’un point presse au siège des Nations Unies, le 9 juin 2016 : « Mon dernier rapport sur les enfants et les conflits armés a documenté la situation pénible des enfants au Yémen, déroule-t-il. Il y eut une vive réaction à ma décision de retirer temporairement la coalition de pays dirigée par l’Arabie Saoudite de l’annexe du rapport. Ce fut l’une des décisions les plus douloureuses et difficiles que j’ai eues à prendre ».

Et Ban KI-Moon de reconnaître qu’il avait « dû prendre en compte le fait que des pays pourraient ne plus financer de nombreux programmes de l’ONU ». Il n’en dira pas plus. Fermez le ban !

Station finale

Dans les couloirs de la diplomatie, certains s’étranglent. Aux yeux de ceux-là, l’ONU a délivré un permis de tuer au Yémen. Cette conviction s’exprime publiquement deux ans plus tard. Le 9 août 2018, une bombe s’écrase sur un bus rempli d’enfants dans la province de Saada, au nord du pays. Bilan : 51 morts et 80 blessés.

Les images des gamins en sang ressortis du véhicule font le tour du monde. Les Etats-Unis, la France et l’ONU elle-même exigent une enquête. De son côté, l’Espagne annonce le « réexamen de ses projets de vente d’armes à Ryad ». En coulisses, pourtant, les choses sont moins simples. La Maison Blanche est particulièrement embarrassée : peu de temps avant ce massacre, Washington a affirmé que les Saoudiens faisaient tout pour préserver les populations civiles. L’embarras est d’autant plus fort quand on apprend que la bombe tombée sur le bus des enfants est de fabrication américaine…

Sur le moment, les ONG de défense des droits de l’homme décident de s’engouffrer dans la brèche et de pousser leur avantage. Face à l’émoi suscité par l’affaire du bus, leurs dirigeants espèrent que ce carnage servira leurs desseins - et que l’épisode sera décisif : elles réclament la suspension des ventes d’armes, qui doit s’appliquer à tous les acteurs de la guerre au Yémen, sans exception.

Mais les ONG se trompent. Leurs espoirs sont rapidement douchés.

Chantage aux contrats

Les Espagnols sont les premiers à faire machine arrière : la vente de cinq corvettes aux Saoudiens a vite fait de ramener Madrid à la raison, et le sort des enfants yéménites à ce qu’il est au regard de ces affaires sérieuses – peu de choses. Les Allemands, eux, ont une industrie puissante et une économie à faire tourner, c’est ce qui fait leur marque. Pas question pour Berlin - qui viole le moratoire sur les exportations d’armes vers les pays impliqués dans le conflit au Yémen - de perdre des contrats avec Ryad.

En réalité, soutenue par les Etats-Unis, la monarchie des Saoud joue sur du velours. Donnant-donnant, en pratiquant le plus efficace des chantages - aux contrats.

Résultat, tous ses fournisseurs européens, France comprise, s’exécutent. Dans les chancelleries des grandes capitales de l’Union, on connaît les enjeux et surtout les chiffres de ce marché. Il pèse lourd : de 2001 à 2015, Ryad a ainsi acheté pour 57 milliards d’euros d’armes. Et 60% de son armement est Made in Europe.

En toute impunité

Dans la course aux marchés saoudiens, la France n’entend pas non plus laisser sa part aux autres. Elle défend son rang : sur la période 2015-2019, Paris est le troisième pays fournisseur d’armes de l’Arabie saoudite (4,3% des importations saoudiennes), après les États-Unis (73%) et le Royaume-Uni (13%). Le détail de ces parts (de marché) figure dans un rapport d’Amnesty international, qui précise par ailleurs que les fabricants français sont « le second fournisseur des Émirats arabes unis (11% des importations émiratis), sur la même période - derrière les États-Unis (68%) et devant les Pays-Bas (3,4%) ». En effet, au-delà des indignations de façade, la plupart des pays européens ont également poursuivi les livraisons aux Émirats arabes unis.

Face à ce commerce, qu’importe sa nature, la voix de ceux qui dénoncent les crimes de guerre porte peu. Elle est quasi inaudible puisque sans influence. « Sur la période 2015-2019, la France est fortement engagée auprès des principaux pays de la coalition militaire qui intervient au Yémen, souligne encore le rapport d’Amnesty. Et cela, alors même que le 27 janvier 2020 le groupe d’expert des Nations unies sur le Yémen rapporte, une nouvelle fois, que « toutes les parties ont continué de commettre en toute impunité des violations du droit international humanitaire et du droit international des droits de l’homme au Yémen » ».

Reflet et victime d’un monde

Au début de cette année 2021, les agences de l’ONU ont évalué le massacre en cours au Yémen. Elles estiment que les victimes des combats et de la crise humanitaire sont plus de 250 000. L’organisation recense par ailleurs 14 millions de yéménites, près de la moitié de la population, menacés par la famine. Avec ses cadavres qu’on ne compte plus, ses bus éventrés et ses enfants bombardés, ses crève-la-faim, ses exactions et ses horreurs, le Yémen est le reflet et la victime d’un monde : le nôtre. Et le jouet des puissants.

La vie des hommes, une valeur plus que relative

Au royaume créé par « Ibn Saoud », le père de la monarchie du Golfe, la vie des hommes est une valeur plus que relative. Dans celui de la diplomatie et des grandes capitales, elle vaut toujours moins qu’une marchandise. Dans ce contexte, celui de la raison d’État, nos révélations sur les coulisses de la tragédie yéménite n’étonnent pas plus que ça. Simplement, elles disent comment les affaires du monde se traitent, et pourquoi et comment même les Nations unies se couchent et se dédient. Ban Ki Moon en fut le symbole.

Le 5 septembre 2016, en marge du G20, le secrétaire général de l’ONU s’affichait avec le prince héritier adjoint d’Arabie saoudite, Mohamad Bin Salman Al Saud. L’occasion de répéter qu’un règlement politique négocié au Yémen était à ses yeux la seule voie possible, et le respect du droit international humanitaire indispensable.

Cinq ans et des dizaines de milliers de morts plus tard, il paraît évident que le prince saoudien l’avait écouté d’une oreille distraite.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat pour Blast

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