Pass sanitaire : quand les manifestants... passent à la trappe

Ce week-end, pour le seconde fois, vents debout contre le pass sanitaire, une partie des Français étaient dans la rue après l’adoption du projet de loi au Parlement. En plein été, ces manifestations ont mobilisé. Partout, on a vu du monde contrairement à la communication gouvernementale qui s’échine à faire disparaître les manifestants, avec des chiffres fantaisistes. Un décalage avec la réalité qui témoigne de la peur de voir repartir la contestation sociale…

Quand on veut faire chuter la fièvre, le meilleur moyen est de casser le thermomètre. Aussi stupide que brutale, cette maxime pourrait être celle du gouvernement, depuis qu’Emmanuel Macron a brutalement décidé de l’instauration du pass sanitaire.

Après cette annonce, deux jours avant la fête nationale, la mesure est très mal passée, quoi qu’en pensent les vaccinés (au rang desquels l’auteur de cet article). Au Parlement, de nombreux députés ont décidé de voter « en leur âme et conscience » sur un projet soulevant des questions aussi essentielles que les libertés, le secret médical ou l’intégrité du corps de chacun.

Statistiques statiques

En attendant que le Conseil constitutionnel donne son avis, c’est dans la rue que le refus du projet du gouvernement s’est manifesté. Et pas dans une petite mesure malgré le bilan du ministère de l’Intérieur, repris parfois sans être sourcé par des médias dominants.

Paris, manifestation contre le Pass sanitaire, samedi 24 juillet 2021.
Serge d'Ignacio

Ces chiffres officiels, quels sont-ils ? A Paris, la place Beauvau a recensé samedi dernier 11 000 manifestants. Une blague qui ne résistait déjà pas samedi à la simple observation sur le terrain – sur lequel Blast était mobilisé.

Posons les choses... Paris donc, direction le Trocadéro. L’esplanade s’étire sur 22 000 m2. Si on pose un ratio raisonnable, qui correspond à ce que disent les images, les fameux 11 000 manifestants dénombrés par l’Intérieur dans la capitale sont déjà... trois fois plus nombreux, sur ce seul lieu de mobilisation. Sur un ratio de 1,5 personne /m², ce sont 30 000 personnes qu’il faut compter. Et si on y comptabilise la façade ouverte sur la Seine et les avenues attenantes, au nord, Le Trocadéro a rassemblé à lui seul autour de 40 à 50 000 personnes !

Ce rassemblement n’a pas été comptabilisé, pour une raison simple : il était... statique.

Sur ces images, on a une idée assez précise de la foule massée samedi au Trocadéro à l’appel des Patriotes (extrême-droite), le parti de Florian Philippot. (Vidéo RT France)

A la foule du Trocadéro, il faut ajouter celles des deux autres cortèges parisiens (ils étaient donc au nombre de trois samedi, avec celui organisé à l’appel des Gilets jaunes et un 3ème rassemblant les partisans de François Asselineau). Leurs rangs étaient tout sauf clairsemés.

Les images collectées ici ou là par les équipes de Blast sont édifiantes. Le simple visionnage de ces vidéos permet de démonter l’escroquerie des chiffres avancés par le ministère piloté par Gérald Darmanin. Au bas mot, en appliquant quelques règles de bon sens, les seules manifestations parisiennes ont mobilisé un nombre de citoyens... plus proche des 160 000 annoncés pour le pays entier que des 11 000 officiellement recensés dans la capitale.

Dans cette guerre des chiffres, il est habituellement « admis », ou du moins acté, que la différence entre les comptages - ceux des organisateurs de manifestations et ceux des services de police - présente un écart du simple ou double, voire du simple au triple. Cette fois, le niveau de participation constaté à Paris est au minimum... 12 à 15 fois supérieur aux chiffres de la place Beauvau - qui ont tourné en boucle sur les chaînes de télévision. Un trucage d’une ampleur inédite, passé comme une lettre à la Poste.

Officiellement fabriqués

Sur le reste du territoire, le constat est encore pire. La sous-évaluation est aussi manifeste que grossière. L’analyse des images de plusieurs manifestations organisées en province souligne le même déni de réalité. Nous avons visionné des dizaines de vidéos. Partout, les cortèges ont mobilisé avec des foules denses battant le pavé, y compris dans les villes moyennes (par exemples à Roanne, Redon, Vesoul, Digne-les-Bains, Foix, Abbeville, Bergerac, Chambéry, Marmande, Fréjus, Laon, Lunel, Montluçon…) qui n’apparaissent pas habituellement sur les cartes des mobilisations de portée nationale.

C’est le cas à Vannes (53 000 habitants), pour prendre un exemple parmi d’autres - et le large du côté de l’Atlantique : la préfecture du Morbihan y a compté 2 700 manifestants... En réalité, ils étaient 7 à 10 000 à braver la pluie sous leur cirés bretons : 4 fois plus que le chiffre officiel, donc.

A Vannes, petite ville généralement tranquille, ils manifestaient en masse samedi. (images Télégramme)

Beaucoup plus au sud, dans la Drôme, la presse locale a annoncé 6 000 personnes à Valence (62 000 habitants). Les images que nous avons analysées témoignent d’un rassemblement qui tutoie les 10 000 manifestants. Une marge d’erreur qui reste « acceptable ».

Toujours au sud du Pays, cette fois en Occitanie, à Montpellier (277 000 habitants), le préfet de l’Hérault s’est distingué, recensant 5 000 personnes passées sous ses fenêtres. Là encore, les images démentent ces chiffres, sous-évalués dans des proportions qu’on n’avait jamais connues.

A Montpellier, ils étaient bien plus nombreux que les chiffres officiels ne l’annoncent - n’en déplaise au préfet. (Vidéo amateur)

Dans cette vidéo tournée sur place, sur un point de passage fixe, l’auteur précise avoir filmé 12 minutes (le décompte confirme) d'une foule compacte et bruyante, comme on la voit sous nos yeux. Il faut là encore poser les choses : sur la base d’une progression (à pied) à une allure de 5km/h (une estimation haute), on obtient un segment de foule de 1 km (5000 m/60 min x 12 min). L’avenue sur laquelle passe le défilé mesure à peu près 20 mètres de large. Le tronçon de manifestants s’étale donc sur près de 20 000 m2 (1000 mètres x 20 m). Avec une densité moyenne de 1 à 1,5 personne par m2, on recense 20 000 à 30 000 personnes mobilisées contre le pass sanitaire. Très nettement au-dessus des 5 000 manifestants (4 à 6 fois plus) officialisés par la comptabilité préfectorale, certainement très appréciée à Paris...

La guerre des chiffres

Ce phénomène, et le rapport singulier entretenu par le pouvoir avec les chiffres, est aussi vieux que la télévision, ou presque. La nouveauté réside dans le fait que cette tendance à minorer atteint ici des proportions nettement supérieures à ce qui était jusqu’alors accepté comme un travers inhérent aux matchs disputés entre un gouvernement et ses opposants.

Sur Facebook, un groupe a d’ailleurs été créé sur ce constat. Baptisé Le nombre jaune, Il fonctionne depuis deux ans. Ses membres, ils sont plus de 20 000, ont décortiqué et analysé de très nombreuses données, sur la mobilisation du dernier week-end. Ils évaluent la participation de ce samedi à 321 267 manifestants minimum, mobilisés sur 185 rassemblements sur l’ensemble du pays.

Le gouffre entre les chiffres « officiels » et la réalité des cortèges prend une telle proportion qu’elle trahit forcément un malaise profond. La courtisanerie déconcertante des médias les plus installés, peut-elle être la seule explication ? Prendre les statistiques du ministère de l’Intérieur sans recul est une hérésie. Les journalistes se transforment de fait en acteurs d’un jeu dont ils devraient les observateurs. Notre métier, tout jeune professionnel sortant de l’école est censé le savoir, est avant tout de décrire la fabrique de l’information.

A la Réunion, la télé publique diffuse un reportage annonçant « une manifestation réussie », avec « des milliers de manifestants dans les rues de Saint-Denis » dans une vidéo surtitrée… « manifestation anti pass : un millier de personnes ont défilé dans les rues »... (Images Réunion 1ère)

Nul besoin de relire Bourdieu à propos de la façon dont les médias maltraitent ceux qui n’appartiennent pas aux élites pour constater jour après jour cette dérive toujours plus marquée. Jouant de concert contre toute voix discordante, ces phénomènes finissent par produire une réalité parallèle dont le pouvoir s’arrange à merveille. Pire, la fabrication de cette réalité est devenue consubstantielle au maintien de ce pouvoir.

Désormais il y a les bons chiffres et les mauvais, comme il y a les bons et les mauvais Français. Ce qui permettra ensuite - c’est l’autre avantage de la méthode - de les stigmatiser après leur avoir déniés voix au chapitre, en leur reprochant leur extrémisme. A ce propos, répété à l’envi dans les médias, l’usage du vocable « antivax » solde définitivement et arbitrairement le sort des manifestants opposés aux lois liberticides et inégalitaires d’Emmanuel Macron. Ils sont pourtant, que ça plaise ou pas, des citoyens à part entière. Au delà de l’imposition du pass, on constate que le passage en force de la réforme du chômage et des retraites est complètement resté sous les radars des reporters des chaînes mainstream. Pas un hasard.

Le plus bel exemple de cette stratégie a été donné par le sénateur de l’Allier Claude Malhuret, vendredi dernier : égaré dans un numéro plein de suffisance à l’égard des Français, le président du groupe Les Indépendants - République et Territoires a confondu la tribune du Sénat avec une scène de cabaret. Un modèle du genre pour tout étudiant en psycho, caricatural dans son obsession de minimiser cette résistance, et confondre toute contestation aux propos incertains d’un sénateur RN (Stéphane Ravier). On aurait pu attendre un peu de modestie chez l’ancien médecin, et chez les commentateurs qui ont applaudi de toutes leurs mains : il n’y a pas si longtemps, le même avait fait la démonstration de sa grande compétence quand il avait moqué Jean-Luc Mélenchon, qui annonçait alors l’arrivée d’une 3ème vague (on attend aujourd’hui la 4ème…).

Le 23 juillet, l’ancien membre de la « bande à Léo (François Léotard) » Claude Malhuret s’est livré au Sénat à un numéro de grand guignol. « Éloquence », se sont réjouit les chroniqueurs. L’ex-président de Médecins sans frontières a surtout démontré qu’il n’a toujours pas appris l’humilité. Pitoyable... (Images BFM)

Il ne s’agit pas ici de prendre position pour ou contre le pass sanitaire – et certainement pas de refuser de voir, quand c’est le cas, ce qui est condamnable dans l’expression de chacun. Simplement, on rappellera à ceux qui gouvernent ce pays, et à ceux qui commentent l’actualité et les mouvements sociaux, que pour se positionner sur un tel sujet il faut que les données des politiques publiques ne soient pas truquées. Vu les enjeux, et ce qu’ils supposent d’atteintes aux libertés publiques, constitutives de la vie en démocratie, la statistique est un instrument central dans l’exercice du pouvoir. Les services de l’État devraient utiliser ces indicateurs au minimum de façon… honnête.

Mais là, on rêve. L’objectivité impose ce constat : derrière chaque manifestant effacé par le pouvoir (et ses relais), c’est un morceau de la réalité du monde qui s’efface.

Lors de la manifestation du 17 juillet, l’Intérieur avait déjà minoré la portée réelle de la mobilisation : il annonçait 114 000 manifestants à l’échelle nationale, et 18 000 à Paris. Il suffit de visionner les images de ce survol du cortège parisien pour se faire une idée…

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Serge D'Ignacio

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