Quarante ans d’histoire du nationalisme corse

La journaliste Hélène Constanty et le dessinateur Benjamin Adès ambitionnent de résumer quarante ans d’histoire du nationalisme corse en un essai dessiné. Le résultat, qui brasse combat politique, terrorisme et grand banditisme, est une réussite.

Le nationalisme corse est un sujet inflammable. Même si la violence a presque disparu depuis que le FLNC a déposé les armes en 2014, chacun sait que les plaies sur l’Île de Beauté sont encore vives et que les susceptibilités n’y sont pas toujours sans conséquences. Vouloir résumer son histoire avec neutralité dans une bande dessinée relevait donc, sinon de la folie, au moins du défi. Un défi relevé haut la main par Hélène Constanty, journaliste (Mediapart, Charlie Hebdo, L’Express) issue d’une famille originaire de Calvi. Il fallait sans doute partager cette fameuse « identité corse » pour aborder le sujet sans être suspecté d’incompétence ou condamné pour illégitimité à l’heure où se multiplient les absurdes procès pour “appropriation culturelle”.

Hélène Constanty lève le voile sur une histoire plutôt méconnue sur le continent, qui semble avoir trouvé sa conclusion avec la démilitarisation du FLNC. Pour garantir le sérieux de son travail, l’auteure s’est donnée comme contrainte d’utiliser des sources publiques (archives télévisées et radiophoniques) pour écrire les dialogues des différents protagonistes. Et pour conduire la narration, elle a une idée magnifique : donner la parole à la statue de celui que les nationalistes ont surnommé « père de la Nation corse » : Pasquale Paoli, créateur en 1755 d’une éphémère république corse qui dura 14 ans. Au début de l’album, cette statue prend vie, descend de son socle et part se confronter aux différents protagonistes de l’histoire contemporaine.

Les “nuits bleues” du FLNC

Tout démarre dans la France de Giscard, le 21 août 1975, avec l’occupation à Aléria d’une cave viticole par un groupe de militants armés protestant contre l’attribution par l’Etat français de terres à des pieds-noirs rapatriés d’Algérie, aux dépens des agriculteurs du coin. Par un triste enchaînement de circonstances, la situation dégénère : un militant tire sur les forces de l’ordre, ce qui provoque l’envoi de mille deux cents hommes assistés d’hélicoptères. L’assaut provoque la mort de deux gendarmes, suivie de la reddition du chef du groupe : Edmond Simeoni (père de l’actuel président du conseil exécutif de Corse).

Dans la confusion, plusieurs militants s’enfuient et prennent le maquis, tandis qu’à la suite des incidents, des renforts militaires sont envoyés sur l’île. La présence des forces de l’ordre crée des heurts avec la population, qui tire sur les CRS. Neuf mois plus tard démarrent les premiers attentats à l’explosif (seize en une seule nuit, sans victime). Cette première “nuit bleue” est l'événement fondateur du Front de Libération Nationale Corse (FLNC) en 1976. Un nom choisi en référence au FLN algérien pour installer l’idée d’une nécessaire “décolonisation” de la Corse.

L’émergence d’un débat de fond entre les autonomistes (qui ne souhaitent pas la sécession avec l’Etat français, dont Edmond Simeoni fait partie) et les indépendantistes est très clairement restituée dans la bande dessinée. Condamné à une courte peine de prison, Simeoni est libéré dès la fin de son procès. Lors de son premier meeting politique, qui vise à lancer un parti autonomiste (l’Union du peuple corse), le FLNC lui coupe l’herbe sous le pied en faisant sauter un relais de télévision, ce qui lui vole la vedette.

La revendication de cet attentat par le FLNC prend une forme que ceux qui ont vécu dans les années 1980 ont bien connue : plusieurs membres cagoulés convoquent les journalistes et prennent la parole derrière une toile tendue présentant leur logo (la “tête de maure” piquée au drapeau corse). A partir de ce moment, l’île connaît en moyenne 200 attentats à l’explosif par an, jusqu'à l'élection de François Mitterrand. Le nouveau Président de la République joue alors l’apaisement en libérant les membres du FLNC condamnés pour attentats, qualifiés de « prisonniers politiques ». Il imagine aussi en 1982 un statut spécifique pour la région avec la création d’une Assemblée de Corse. Mais le FLNC rompt la trêve promise lors des élections présidentielles et les attentats reprennent à un rythme effréné : plus de 400 en 1982, 600 en 1987.

Assassinats politiques et grand banditisme

Un nouveau cap est franchi en 1983 avec un assassinat politique : celui du sous-préfet Massimi. Cette même année, le FLNC se structure, divise son organisation en six régions, crée sa vitrine légale et se présente aux élections. Mais il ne récolte que 5% des voix aux élections de 1984. Le mouvement s’apparente alors de plus en plus à une structure mafieuse, pratiquant le racket sur les commerçants, n’hésitant pas à faire sauter les boutiques des récalcitrants, et même à assassiner ceux qui se refusent à payer. La dérive du nationalisme corse l’amène à mêler ses intérêts à ceux du grand banditisme.

Après sa réélection en 1988 et la fin de la cohabitation, Mitterrand joue à nouveau la carte de l’apaisement après deux années d’escalade entre le FLNC et le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua. Une nouvelle loi d’amnistie de 1988 ne se révèle hélas pas très efficace pour faire baisser le niveau de violence sur l’île. Le FLNC est alors traversé par d’importantes scissions et l’affrontement de sections désormais rivales.

1998, année de l’assassinat du préfet Erignac, marque le pic de la tension entre la Corse et la République française, d’autant que la fuite de son meurtrier dure quatre longues années qui constituent un véritable feuilleton médiatique. Le terrorisme corse devient un enjeu de politique nationale pour le nouveau ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, nommé en 2002, et un magnifique prétexte pour jouer les durs à peu de frais.

La Corse semble aujourd’hui apaisée. Le FLNC s’est officiellement démilitarisé, juste avant qu’une coalition entre nationalistes et indépendantistes ne remporte les élections de l’Assemblée de Corse, avec une minorité de voix (35,34 % des voix au second tour). Vu de l'extérieur (de Paris), la trêve semble donc durable pour la première fois depuis plus de quarante ans. Mais la réalité est plus complexe, sur place. Les tensions existantes entre les différentes composantes de la majorité sortante l'illustrent. Avec la menace toujours bien présente et réelle d'un retour aux armes des plus radicaux. Les incidents sporadiques, comme cet attentat à la bombe en 2020 contre une gendarmerie (sans victime ni véritable dégâts matériels), le rappellent, si besoin est. Et les émeutes démarrées en Irlande du Nord en mars dernier après seize ans de paix démontrent que la pacification dans un tel contexte nécessite pour être durable un effort politique sur le très long terme.

● Une histoire du nationalisme corse (Hélène Constanty & Benjamin Adès), La Revue Dessinée / Dargaud, 216 pages, 22,50 euros

Crédits photo/illustration en haut de page :
La Revue Dessinée, Dargaud.