Qui a peur du grand méchant racisé ?

Islamogauchisme, complaisance, communautarisme… La recherche en sciences sociales n’est pas épargnée sur les plateaux télé. Si le débat intellectuel pourrait être enrichissant, il semble au contraire tristement caricatural.

Nathalie Heinich a publié fin mai dans la petite collection Tracts de Gallimard un texte qui s’attaque à la recherche universitaire. Sobrement intitulé “Ce que le militantisme fait à la recherche”, on comprend rapidement dans quel camp la membre du CNRS se situe.

Car depuis la rentrée dernière et l’assassinat de Samuel Paty, le monde politique s’est emparé d’un thème qui lui est cher, la recherche. Non pas pour en vanter les mérites ni promouvoir ses découvertes mais pour en décortiquer ce qui est vu comme des dysfonctionnements. C’est ainsi que nous avons pu assister à de nombreuses sorties de Jean-Michel Blanquer sur l’islamogauchisme, à un rétropédalage dans les règles de l’art par Frédéric Vidal sur le même thème et à une myriade de commentaires télévisés sur le sujet. Le ministre de l’éducation nationale s’est ainsi attaqué à “une matrice intellectuelle venu des universités américaines et des thèses intersectionnelles” dans Le journal du dimanche, juste après l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020.

Des concepts jetés en pâture

Le consensus semble tout trouvé et s’est rapidement imposé : les théories de racialisation, féminisme ou encore intersectionnalité sont dangereuses pour la démocratie et prônent le communautarisme… Derrière toutes ces sorties, on a surtout l’impression que les concepts savamment articulés par les sciences sociales sont malmenés, jetés en place public comme des friandises à Pascal Praud.

Car ces notions ne sont pas nouvelles, on peut même remonter à Frantz Fanon et son “Peau noire masques blancs”, paru en 1952, quand on évoque les études décoloniales. Même leur utilisation dans les débats télévisés pourrait faire plaisir : les mots ont quitté les bancs de la Sorbonne et investissent l’espace public. Si seulement le même son de cloche ne prenait pas le pas sur les débats nuancés.

Des notions qui ne datent pas d’hier

Bien qu’accusés de promouvoir le communautarisme ou encore de minimiser l’importance des classes sociales, ces termes permettent de comprendre plus en profondeur des mécanismes de domination et les rapports sociaux en général. Plusieurs livres plongent dans ces notions sans que le lecteur n’en perde son latin, et œuvrent pour une diffusion large et accessible.

En 2006 déjà, l’ouvrage collectif dirigé par Didier Fassin et Eric Fassin s’était penché sur la question à l’aune d’un événement d’actualité fort : les émeutes dans les banlieues parisiennes. Dans De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, le collectif de chercheurs pointe plusieurs faits dont l’invention du “racisme anti-blanc” et l’insuffisance d’une lecture purement sociale des événements. Plus de dix ans après, le débat n’est pas retombé et les polémiques ont enflé sous fond de discours sécuritaire et de chasse au mythologique islamogauchisme.

Et la victime devint raciste

Dans son livre Race, publié en 2020, Sarah Mazouz, elle, s’attèle à un exercice de pédagogie autour de la question. L’idée est de sortir des logiques politiques, de montrer en quoi ce concept issu des sciences sociales est pertinent, et notamment en France.

Encore une fois après la lecture de ce court texte très clair, on reste sidéré face à la traduction qui en est faite sur les plateaux télévisés. Il y a même inversion des valeurs. Ce sont les victimes de racisme qui seraient racistes. Le 14 juin 2020, Emmanuel Macron a ainsi déclaré que l’antiracisme est “un combat (...) inacceptable lorsqu’il est récupéré par les séparatistes”, rappelle la chercheuse. Des conclusions partagées par des figures d’intellectuels comme Elisabeth Badinter ou encore Pierre-André Taguieff… Tous se cachent derrière une défense de la laïcité, sans qu’on ne sache vraiment ce qui est entendu par ça.

Des clarifications nécessaires ?

En dehors de ces polémiques, le mot “race” entendu en sciences sociales semble difficile à accepter. Car il est porteur de polémique. Il s'affranchit pourtant de “races” au pluriel, qui, employé, suppose l’existence de races et est donc raciste. "Prôner l’existence des races est faux sur le plan scientifique et douteux, politiquement et moralement. En revanche, la race existe si on entend par là l’une des modalités sociales de production des inégalités entre les groupes”, rappelle Sarah Mazouz, comme nombre de ses collègues. Une précision qu’il faut sans cesse pointer.

L'intersectionnalité dans le même panier

Pendant ce temps-là les petites phrases fusent, les polémiques s’enchaînent. Comme toujours clarifier recontextualiser prend plus de temps, s'exporte moins bien médiatiquement. Sur les plateaux télé ou encore dans le petit tract de Nathalie Heinich, aucune trace de sources documentées de lecture approfondie sur ce sujet. Mais un grand jet contre.

L’intersectionnalité est aussi mise dans le même panier. Pourtant, dire que l’intersectionnalité est porteuse de communautarisme ou complice avec l’islamisme est un contresens total. Sarah Mazouz, cette fois-ci accompagnée d’Éléonore Lépinard, a poursuivi ce travail de clarification dans un texte concis. Intitulé “Pour l’intersectionnalité”, les chercheuses défendent le concept et son utilisation. “Loin de donner la priorité dans l’analyse scientifique et politique, à un rapport social sur les autres et tout temps et en tout lieu, l’intersectionnalité pointe le fait que tout rapport social est fondamentalement articulé avec d’autres”, expliquent-elles.

Un ressort idéologique

Depuis leur omniprésence dans le débat public, les termes de racialisation, racisation ou encore intersectionnalité n’ont pas poussé à une réflexion commune. Pour les autrices, le constat est sans appel : “du côté politique le ressort idéologique est clair et de taille : jouer de l’anti-intellectualisme et flirter avec des pratiques autoritaires pour désigner à la vindicte le projet même des sciences sociales”.

Et du côté intellectuel, tout le monde ne vient pas à la rescousse. C’est vu comme une “mode”, pointent Sarah Mazouz et Eléonore Lépinard. Et souvent, les critiques qui émanent d’intellectuels s’attaquent aux méthodes de ces recherches et mettent en doute la sacro-sainte objectivité. Cette dernière constitue pourtant un leurre dans nombre de disciplines et la si crainte subjectivité n’épargne pas les chercheurs si prompt à accuser ces théories. “ Quand le chercheur ou la chercheuse croit pouvoir s’émanciper de sa position sociale pour prendre un point de vue de ‘nulle part’, il ou elle crée en fait les conditions pour que ses préjugés et ses croyances soient directement importés dans les résultats de sa recherche”, précisent les chercheuses.

Vus comme de grossières exportations américaines ou comme des discours “anti-blanc”, le racialisme, le décolonialisme ou encore les études de genre servent pourtant de clef de lecture de notre monde moderne, héritier des colonisations. Ces études cherchent à faire entendre des voix minoritaires, réduites au silence ou à la caricature, mais le chemin semble encore long.

Crédits photo/illustration en haut de page :
3 mars 2020, Paris. Flashmob sur l'air de New York New York, organisée par les enseignants chercheurs des revues scientifiques en danger. Contre le projet de loi LPPR. / Hans Lucas et Nicolas Portnoi, AFP.

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