Redécouvrir la poésie de Jim Morrison cinquante ans après sa mort

Le 3 juillet 1971, Jim Morrison décédait à Paris d’une crise cardiaque à l’âge de 27 ans, quelques mois seulement après Brian Jones, Jimi Hendrix et Janis Joplin. Cette quatrième disparition marquait symboliquement la fin brutale d’un âge d’or, l’évaporation accélérée des utopies des années 1960. Un changement d’ère annoncé par la spectaculaire mutation du corps du chanteur des Doors, sex-symbol des sixties transformé prématurément en vieillard bouffi, usé par les excès de drogue et d’alcool. Cinquante ans plus tard, Jim Morrison est devenu bien plus qu’un artiste : un véritable mythe. Une anthologie sans précédent de textes compilée par sa sœur offre l’opportunité de redécouvrir ce dont il était le plus fier : sa poésie.

Que nous reste-t-il de Jim Morrison en 2021 ? Quel est son héritage ? Il y a bien sûr les six albums des Doors. Une musique qui - contrairement à ce que beaucoup imaginent - ne fait pas l’unanimité : pour certains, le mélange d’hédonisme et de noirceur, le mix improbable de psychédélisme (au début), de jazz, de musique classique et de blues (vers la fin), la grande musicalité (un organiste et un guitariste fabuleux, pas de bassiste) et la sauvagerie du chanteur en font un groupe essentiel des années 1960. Pour eux, les Doors sont un groupe immortel et je rejoins volontiers ce camp. Pour les autres, moins nombreux mais surreprésentés parmi les critiques, l’exubérance et l’excentricité de Morrison cachaient une pauvreté conceptuelle venant de musiciens qui s’inspiraient de pairs meilleurs qu’eux. Ceux-là considèrent souvent que la descente aux enfers progressive du groupe (en concert notamment) lié à l’état de plus en plus problématique de son chanteur, au mieux complètement imbibé, au pire incapable d’assurer ses prestations, a miné un potentiel indéniable au départ. Il existe donc des fans qui ne vénèrent que le premier album - comme pour Led Zeppelin - mais aussi d’autres qui aiment plutôt les deux derniers, des disques qui renouvelèrent formidablement la musique des Doors en plongeant dans ses racines : le blues.


© Photo / Florent Massot, Anthologie, Jim Morrison, poèmes, carnets, retranscriptions et paroles, avant propos de Tom Robbins, Massot Éditions

Tout le monde s’accorde en revanche sur le charisme animal, sans égal, de Jim Morrison. Sa belle gueule s’est affichée dans les chambres de tellement d’adolescent(e)s que le nombre d’affiches utilisant sa célèbre photo torse nu par Joel Brodsky a probablement tutoyé celui des posters du Che ou de Bob Marley.

Le chant sauvage de Morrison, ses prestations habitées, son regard perçant ont contribué à dresser un archétype : celui de la rock star incandescente et mystique, ne vivant que pour son art à travers un épicurisme forcené. Rien que pour cela, les détracteurs des Doors n’y pourront rien : le groupe a accédé au statut de véritable mythe, incarnant pour reprendre l’expression de Michka Assayas “l’expression la plus vivante d’une contre-culture antisociale et éprise d’absolu, cherchant la délivrance du subconscient dans les drogues”.

Poète avant d’être chanteur

Auteur des paroles des chansons de son groupe, Jim Morrison se considérait avant tout comme un poète, piochant dans ses textes pour les mettre en musique. La légende raconte d’ailleurs que le jour où il rencontra Ray Manzarek, futur organiste des Doors, sur la plage de Venice Beach, c’est la récitation d’un poème qui amena à la décision de former le groupe. Stupéfait par la déclamation de ce qui deviendra plus tard le texte de la chanson Moonlight Drive, Manzarek lui répondit : “Mec, formons un groupe de rock et gagnons un million de dollars !” Des millions, le groupe en gagna beaucoup, malgré une très courte vie : moins de quatre ans d’existence.


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Dès la mort de leur chanteur, les membres survivants des Doors rendirent un hommage appuyé à sa poésie, proposant sur un album posthume (An American Prayer) la mise en musique d’enregistrements de poèmes réalisés par Morrison lui-même peu avant son décès.

Pourtant, la poésie de Jim Morrison n’a jamais été correctement éditée, y compris de son vivant, les publications se faisant alors à compte d’auteur à seulement quelques centaines d’exemplaires. Un unique recueil « officiel » paraît quelques mois avant sa mort (The Lords and The New Creatures), puis il faut attendre dix-huit ans pour que paraissent deux autres anthologies. En France, des éditions bilingues sont disponibles à partir des années 1990 chez Christian Bourgois puis en éditions de poche chez 10/18, épuisées depuis des années.


© Photo / Florent Massot, Anthologie, Jim Morrison, poèmes, carnets, retranscriptions et paroles, avant propos de Tom Robbins, Massot Éditions

C’est pour cette raison que la parution d’un nouveau livre bien plus ambitieux, proposant pour la première fois l’intégralité des textes de Jim Morrison, constitue un véritable évènement. Cette anthologie littéraire, coordonnée aux Etats-Unis par la sœur du poète, offre une nouvelle opportunité de se pencher sur les qualités littéraires de Morrison, sans doute encore plus discutées que la musique de son groupe. Pour les admirateurs, c’est un festival : de nombreux textes inédits composent quasiment la moitié de l’ouvrage. Trois cent cinquante pages de poèmes sont enrichies de commentaires de Jim Morrison sur son œuvre, mais aussi de fac-similés de carnets et de manuscrits permettant de voir certains travaux préliminaires, les ratures et les réécritures.

The Celebration of the Lizard

Quelques éléments surprendront les connaisseurs les plus aguerris. Par exemple, les extraits de carnets rédigés pendant le procès de Miami, qui fit suite à un célèbre concert où le chanteur ivre mort fut accusé de s’être tripoté sur scène, après avoir copieusement insulté son public. Il écopa de huit mois de prison pour obscénité. Autre curiosité : un scénario de film qui ne fut jamais réalisé (Jim Morrison avait fait des études de cinéma, bien que les jurés de l’UCLA affirmèrent à propos de son projet de fin d’études qu’il était le “pire court-métrage” vu de leurs carrières respectives). La dernière partie du livre propose les paroles des chansons du groupe, dont certaines restent inédites. Près de deux cent photos égayent l’ensemble, montrant le poète à différents âges de sa courte vie, en famille ou en studio.


© Photo / Florent Massot, Anthologie, Jim Morrison, poèmes, carnets, retranscriptions et paroles, avant propos de Tom Robbins, Massot Éditions

Le livre offre aussi l’opportunité de redécouvrir l’intégralité du célèbre texte The Celebration of the Lizard, un morceau d’anthologie des concerts des Doors composé d’une suite de sept poèmes, fluctuant entre quinze et trente minutes selon les versions, que le groupe n’a jamais réussi à figer sur disque (il existe un « work in progress » enregistré en studio, disponible en bonus d’une récente réédition). Ce poème est un parfait condensé du style Morrison, entre incantations (« Wake Up! ») et images saisissantes (« Dogs in Heat, Rabbid, foaming / A beast caged in the heart of a city / The body of his mother / Rotting in the super ground »). Des paroles que le chanteur revisitait régulièrement, improvisant chaque version live.

Morrison est un poète de la litote. Peu de mots chez lui cherchent à susciter de grandes émotions. Ses poèmes composés de formules courtes et expressives visent à créer des visions et des réactions viscérales. Il affirme dans l’un des verbatims du livre : « Si ma poésie parvenait à réaliser quelque chose, ce serait à affranchir les gens des limites de ce qu’ils peuvent voir et ressentir ».


© Photo / Florent Massot, Anthologie, Jim Morrison, poèmes, carnets, retranscriptions et paroles, avant propos de Tom Robbins, Massot Éditions

Un seul regret à la lecture de cette anthologie : l’absence de traduction, dans un sens ou dans l’autre, avec un choix radical opéré par l’éditeur : si les poèmes sont publiés en français, y compris ceux mis en musique sur d’autres albums que ceux publiés du vivant de Morrison (Bird of Prey, Orange County Suite), les textes des chansons des six albums officiels sont proposés uniquement en anglais, sans traduction. On aurait aimé pouvoir passer d’une langue à l’autre, comme le permettaient les éditions bilingues de Christian Bourgois.

Peu importe : réjouissons-nous de pouvoir détenir en un seul volume une telle somme, qui a constitué cet été aux États-Unis un événement éditorial de tout premier plan, avec un premier tirage à plus de cent mille exemplaires. Pour les francophones, le travail de Jim Morrison trouve enfin un écrin à la hauteur de son impact immense sur la culture populaire.


© Photo / Florent Massot, Anthologie, Jim Morrison, poèmes, carnets, retranscriptions et paroles, avant propos de Tom Robbins, Massot Éditions

• Anthologie Jim Morrison, Poèmes, carnets, retranscriptions et paroles (Massot éditions, 584 pages, 45 €)

• A voir en complément, l’excellent documentaire When you’re strange de Tom DiCillo, disponible en DVD et en VOD.

Note :

Florent Massot, éditeur de cet ouvrage, fait partie des fondateurs de Blast. Nous avons considéré qu’il ne s’agit pas d’une raison suffisante pour ne pas évoquer ses livres, surtout quand ils sont bons.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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