Résurrection de la revue Métal Hurlant : quelles visions du futur en 2021 ?

Métal Hurlant, revue mythique de bande dessinée publiée de 1975 à 1987, renaît sous la forme d’un mook luxueux qui met à l’honneur une nouvelle génération d’auteurs prometteurs.

Au mois de septembre dernier, un peu avant l’avant-première du film Dune, le réalisateur Denis Villeneuve a été vu s'agenouillant devant Philippe Druillet et Jean-Pierre Dionnet, deux des cofondateurs de Métal Hurlant (le troisième, Moebius, est décédé en 2012). Une manière de leur exprimer son admiration et sa dette : la revue, bible de son adolescence au Québec, se trouve être l’une des raisons pour lesquelles il réalise aujourd’hui des films de science-fiction. Denis Villeneuve en personne avait demandé à Warner Bros. (producteur et distributeur du film) de s’assurer de la présence des deux hommes.

METAL HURLANT_N1_P62
Premiers de cordée Scénario et dessin Mathieu Bablet

“Je suis un enfant de Métal Hurlant” clame-t-il en effet dès la première page du nouveau numéro 1 de Métal Hurlant qui renaît tel le phénix de ses cendres pour la troisième fois à l’automne 2021.

De quoi Métal Hurlant est-il le nom ?

Métal Hurlant n’a pas changé seulement la vie de Denis Villeneuve : de très nombreux artistes du monde entier s’en réclament les héritiers, du mangaka Katsuhiro Otomo (“Akira”) au réalisateur d’”Alien” Ridley Scott, en passant par l’écrivain français Michel Houellebecq. La revue garde aujourd’hui une véritable aura, et son nom évoque auprès des passionnés un âge d’or de la bande dessinée en France. De sa création en 1975 jusqu’à sa première disparition en 1987, elle a vu naître de très grands auteurs, a inspiré une revue similaire aux Etats-Unis (Heavy Metal) ainsi que plusieurs films au cinéma et à la télévision.

Les noms des artistes publiés dans Métal Hurlant constituent une sorte de “hall of fame” des auteurs de bande dessinée de la fin du XXe siècle. Publiés dès le premier numéro, Moebius, Philippe Druillet et l’américain Richard Corben côtoient par la suite dans les pages de la revue des géants tels que Mandryka, Yves Chaland, Gotlib, Frank Margerin, Enki Bilal, Philippe Caza, F'murr, Jacques Lob, Paul Gillon, René Pétillon, Serge Clerc, Alexis, Lob, Georges Pichard, Nicole Claveloux, Daniel Ceppi, François Schuiten, Jean-Claude Forrest, Hugo Pratt, Loustal, Jean-Louis Floch et Jacques Tardi… On s’arrête là mais la liste pourrait être bien plus longue.

METAL HURLANT_N1_P73
Pet Play Scénario Diego Agrimbau Dessin Lucas Varela

L’aventure est pourtant très éphémère (à peine une dizaine d’années) et semée d’embûches (une interdiction de vente aux mineurs pendant plus d’un an en 1977). Elle constitue néanmoins le plus grand laboratoire européen de création en bande dessinée du XXe siècle, aux côtés de son contemporain britannique 2.000 AD. Si les grandes revues de bande dessinée n’ont pas manqué en France à la même époque (on pense notamment à Pilote, Tintin, Fluide Glacial ou À Suivre), aucune n’a été aussi aventureuse que Métal Hurlant, ni autant en résonance avec son époque.

Devenu une véritable marque, Métal Hurlant renaît une première fois sous forme de bimestriel en 2002, puis disparaît à nouveau avant d’être relancé aujourd’hui par Vincent Bernière, éditeur chez Delcourt et fondateur des éditions Revival, déjà aux commandes de la résurrection des Cahiers de la bande dessinée en 2017.

Métal Hurlant, le retour

Le nouveau Métal Hurlant ne ressemble pas tant que cela à son illustre prédécesseur. Beaucoup plus luxueux, bien plus épais et surtout plus cher, il s’interdit d’avoir la même aura que son prédécesseur qui touchait un public important. A 20 € le numéro, Métal Hurlant convaincra son cœur de cible de mettre la main au portefeuille mais s’interdit une large diffusion (le premier numéro tire autour de 30 000 exemplaires, ce qui est déjà beaucoup). Pris en main, ce “mook” est le genre d’objet qu’on range soigneusement dans une bibliothèque, et n’évoque que de loin le magazine d’une soixantaine de pages qui traînait autrefois sur les tables basses, caché sous quelques verres et un cendrier rempli de mégots.

Avec désormais quatre numéros par an au lieu de douze à la grande époque, Métal Hurlant alternera numéros de création contemporaine et numéros “best-of” tirés des archives du magazine des années 1970-80. Soit deux numéros de création par an. A ce rythme, impossible de proposer autre chose que des histoires courtes : la dimension feuilletonnante de séries BD qui firent le bonheur des lecteurs de magazines de prépublication des années 1980 se voit interdite par le nouveau format.

Le Métal Hurlant de 2021 conserve la formule mêlant textes et bande dessinée de la première formule. Mais au foutoir de la version 70s où tout se mélangeait, succède une formule beaucoup plus appliquée, ce que confirme une direction artistique aussi élégante qu’austère. D’abord, soixante pages de texte en ouverture, où se succèdent interviews de stars (William Gibson, Enki Bilal, Alain Damasio) et tribune d’experts (l’essayiste Patrice Van Eersel, l’architecte Éric de Broche des Combes). Puis, deux cent pages de BD proposant une vingtaine d’histoires courtes. L’ensemble se concentre autour d’une seule thématique : l’anticipation proche.

Le lecteur de 2021 pourra se réjouir de la qualité de textes parfois quasi universitaires, mais aussi regretter un peu le bordel de l’ancienne formule, où des trublions comme Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manoeuvre (parfois sous pseudonyme) laissaient divaguer leur plume pour commenter l’époque, ses disques, ses livres et ses fantasmes dans une langue parfois très créative. Ce que Métal Hurlant a gagné en professionnalisme, la revue l’a perdu en innocence. Peut-être un reflet de l’époque.

Ce reflet de l’époque se perçoit aussi dans la dimension presque toujours anxiogène des bandes dessinées, comme si la fatalité de la science-fiction était de ne pouvoir penser l’avenir que sur son versant le plus sombre. La liste des catastrophes à venir annoncées par ce premier numéro intègre - évidemment - le risque climatique, mais aussi la pénurie des ressources, la domination de l’homme par l’animal (que l’on retrouve bizarrement sous la forme de trois histoires très différentes), l’éclatement de l’économie, l’intelligence artificielle, la mise en place de sociétés de surveillance, et de façon plus originale le péril antivax.

METAL HURLANT_N1_P178
Un futur différent Scénario Sylvain Runberg Dessin Ingo RômLing

Le choix des auteurs est remarquable : on découvre des histoires inédites d’auteurs de science-fiction contemporains, français (Ugo Bienvenu, Mathieu Bablet), américains (Brian Michael Bendis, Mark Waid), britanniques (Anna Mill, Luke Jones) mais aussi canadiens, argentins ou allemands. On y trouve même Xavier Mauméjean, un écrivain issu de la « Red Team » du ministère des Armées, cette équipe d’auteurs de SF chargée d’aider nos forces armées à anticiper les scénarios des conflits de demain.

La plupart de ces auteurs sont jeunes, et certains jusqu’alors inconnus au bataillon, démontrant l'audace d’un rédacteur en chef (Nicolas Tellop) dont presque tous les paris sont heureux. La diversité des styles graphiques, des histoires, des narrations, offre un panorama assez jouissif de la science-fiction contemporaine. Il est même permis de trouver dans ce creuset une science-fiction souvent plus incarnée que dans des œuvres contemporaines populaires, au cinéma (le “Dune” de Denis Villeneuve) ou à la télévision (les premiers épisodes de la série “Fondation”), somptueuses sur un plan esthétique, mais plus lisses et un peu scolaire. Beaucoup de ces nouvelles histoires de Métal Hurlant offrent un supplément d’âme, d’insolence, d’impertinence, parfois même d'inconvenance, leurs auteurs n’oubliant pas que le sel de la science-fiction est de pouvoir imaginer l’avenir sans limite ni contrainte.

Les enfants de Métal Hurlant

L’histoire d’ouverture de Mathieu Bablet par exemple, qui raconte sans texte l’effondrement de notre civilisation à l’échelle d’un immeuble, est un chef d'œuvre modeste, nouvelle preuve de l’inspiration sans faille d’un auteur dont on est certain, après trois albums impressionnants, qu’il deviendra très important.

Il est d’usage de raconter que Métal Hurlant dans sa première version a construit la génération d’auteurs BD des années 1980, celle des premiers héritiers de ses fondateurs (Moebius, Druillet), dont Enki Bilal a raflé la mise auprès du grand public. Quarante ans plus tard, voici venue l’ère de leurs enfants. On peut ainsi parier sur les noms des auteurs publiés aujourd’hui, pour tenter de deviner lesquels s’imposeront et deviendront les grands auteurs de demain.

Le pari peut se faire sans risque avec Mathieu Bablet. C’est vrai aussi pour Ugo Bienvenu, artiste en pleine ascension qui réalise la couverture de ce premier numéro et propose une histoire qui se détache du lot (“Hop”). Pour aller plus loin, la sortie simultanée de son nouvel album : “Total” démontre le talent inouï d’un jeune homme très inspiré, né en 1987, l’année de parution du numéro 133 de Métal Hurlant, le dernier de la première formule.

“Total” propose le meilleur de ce que l’anticipation peut offrir : une réflexion profonde sur les dysfonctionnements de notre société de consommation et la critique féroce du système économique à travers le portrait d’un millionnaire du futur, un homme d’affaires qui “passe son temps à accumuler un truc qui ne sert à rien”. On le découvre successivement se confier à son psychiatre, s’épancher sur ses secrets pour réussir dans les affaires, visiter avec sa maîtresse une immense maison d’architectes remplie de biens aussi luxueux qu’inutiles, faire des affaires avec une civilisation extra-terrestre, puis imposer ses conditions à la Maison Blanche.

Total
Denoel Graphic

Comme toujours lorsqu’on évoque les grandes œuvres d’anticipation, “Total” parle de notre époque, et notamment de la stratégie des grands patrons voraces pour étouffer à la source la contestation des classes moyennes et populaires à qui ils prennent tout. Sur près de 400 pages, l’auteur déroule un commentaire implacable sur la vulgarité des parvenus, la violence du système économique et le cynisme de ses acteurs. Il témoigne aussi de l’impasse de la science-fiction actuelle au détour d’un dialogue étonnant qui pourrait inquiéter la nouvelle équipe de Métal Hurlant : “Le futur n’excite plus l’humanité. Nous en avons modélisé de manière plausible et réaliste trop de versions, et aucune d’elles n’est bandante. Le futur est devenu comme le passé (...) L’humanité est devenue comme lassée d’elle-même, de tout ce qu’elle va générer, de tout ce qu’elle pourrait devenir”. Quant à la connexion de cet ouvrage avec la revue dont il est question ici, le lecteur attentif découvrira en ouverture le nom de l’éditeur : Jean-Luc Fromental, qui fut rédacteur en chef de Métal Hurlant de 1985 à 1986.

Un autre auteur essentiel de science-fiction contemporaine fait lui aussi l’actualité : Hugues Micol. C’est le grand absent du premier numéro de Métal Hurlant 2021. Son nouvel album “Agughia”, dont la sortie a précédé d’une semaine la renaissance du magazine, est l’un des meilleurs récits de science-fiction de cette année tous media confondus. Dans une Corse futuriste, une course-poursuite géante autour d’une mystérieuse valise ramenée par l’occupant d’une station orbitale voit s’affronter petits délinquants, policiers et un agent secret. A travers la mise en scène de cette ronde riche en action, Micol percute d’incroyables visions du futur : touristes qui bronzent sur une broche de rotissoire devant une plage climatisée, campings suspendus, décharges géantes… Il tisse la trame d’un récit nourri de paranoïa où de supposés écoterroristes affrontent une multinationale qui projette la mise à la découpe de l’île de beauté en parcelles de nature sous plastique à faire voyager dans l’espace : comme chez Ugo Bienvenu, l’économie mondialisée est le théâtre de l’histoire et le sujet qui préoccupe l’auteur.

Dans six mois, le troisième numéro de Métal Hurlant honorera de nouveaux talents d’aujourd’hui. On espère fort y retrouver Hugues Micol, parmi d’autres enfants de Métal Hurlant. On pense aussi aux héritiers “officiels” désignés par le fondateur du magazine Philippe Druillet : Dimitri Avramoglou & Xavier Cazaux-Zago, qui ont repris son grand œuvre Lone Sloane à ses côtés, ainsi qu’à Frederik Peeters (“Aama”), Amaury Bundgen (“Ion Mud”) ou encore Vincent Perriot dont le fantastique “Negalyod” reste en mémoire trois ans après sa sortie. Loin d’être les seuls auteurs à suivre, ils incarnent une nouvelle génération qui enthousiasme : les lecteurs ont constaté depuis un moment qu’en France, l’imagination semble avoir à nouveau pris le pouvoir.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)