Tereos (partie1) : enquête sur la mort d’un fleuve

Dans la nuit du 9 au 10 avril 2020, au nord d’un pays confiné depuis 22 jours, environ 90 000 m³ de matières organiques se déversent dans le canal de l'Escaut après la rupture d’un bassin de rétention pas loin de Cambrai. Sur 130 km de cours d’eau, la vie a depuis presque totalement disparu, jusqu’en Belgique. Le sucrier Tereos et sa gestion à vue n’est pas seul responsable de cette catastrophe environnementale passée sous silence - une des pires des dix dernières années en Europe. Les autorités et des systèmes d'alerte défaillants sont également en cause.

Coup de tonnerre dans les Hauts-de-France : pour la première fois dans la région, l'Etat exige qu'une entreprise prenne en charge les réparations d'un « dommage environnemental grave » dont elle est responsable.

Dans un arrêté de 7 pages pris le 31 août dernier, le préfet du Nord Georges François Leclerc enjoint le géant du sucre Tereos à rendre la vie au fleuve Escaut. Alors que s'ouvrait à Marseille le congrès mondial de l'UICN (l'Union internationale pour la conservation de la nature) en présence d'Emmanuel Macron, les autorités demandent ainsi au groupe sucrier français de restaurer « des milieux aquatiques et humides comprenant 10 ha d'habitats favorables », « d'ici le 31 décembre 2023 ». Charge par ailleurs à « l'exploitant [d']assure[r] la maitrise d'ouvrage des projets, le suivi scientifique et la gestion écologique ».

A grandes eaux

Dans le département du Nord, le groupe Tereos (ex-Béghin-Say) est chez lui. En fonctionnement depuis 1872, sa sucrerie d’Escaudoeuvres est un élément du paysage : l’année dernière, en 2020, les 174 salariés qui y travaillent y ont transformé 1,8 millions de tonnes de betteraves.

Pour traiter et produire de telles quantités, il faut des terres et des champs, du glyphosate (beaucoup) mais surtout de l’eau - pour nettoyer les légumes. Pendant la campagne de production, 100 000 m3 tournent en permanence, comme dans une immense machine à laver le linge. Si la vapeur est réutilisée cinq à six fois, les eaux de lavage, elles, sont ensuite stockées dans des bassins en bordure de fleuve. Délimités par des merlons (des talus, en langage courant) de terre de 5 à 8 mètres de haut, ils contiennent chacun 10 à 500 000 m³ de liquides stagnants. La demande chimique en oxygène (la DCO, un indicateur de mesure de pollution) de ces énormes volumes se révèle particulièrement élevée, car ils sont riches en matières organiques. Quand les bactéries se mettent au travail pour les décomposer, elles pompent et utilisent tout l'oxygène présent dans l'eau. Les techniciens et ingénieurs mobilisés sur ce type d’opérations savent l’extrême vigilance requise, pour éviter qu’une telle mixture, terriblement nocive, ne se déverse dans la nature.

Poison nocturne

Ce qui n’aurait jamais dû se produire a eu lieu. Le pire est arrivé : dans la nuit du 9 au 10 avril 2020, la digue du « Iwuy Canal » a cédé. Pendant que tout le monde dormait, personne ne se doutait du scenario noir en train de se tramer. A l’origine de la plus grande catastrophe écologique de la dernière décennie, à l’échelle du continent européen : au moment de l’accident, le bassin retenait 90 000 m3 d'eaux de lavage de betteraves. Ainsi libéré, ce poison s’est tranquillement déversé dans le lit de l'Escaut, à proximité de Thun-Saint-Martin – commune de 524 âmes surnommée « la petite Venise du Cambrésis » par la presse locale.

Vue aérienne des bassins de rétention (en violet) dans lesquels les eaux de lavage du site de production de Tereos sont stockées pour décanter. Le village de Thun-Saint-Martin est au centre de l’image. Le bassin « Iwuy Canal », responsable de la pollution, est indiqué par la flèche rouge.

Après cette nuit maudite, alors que les Français découvrent la vie confinée chez eux face à une menace inconnue (celle du Covid), la masse de matières organiques va poursuivre tranquillement sa progression jusqu'en Belgique, éradiquant toute vie, ou presque, sur son passage. Sans provoquer plus d’affolement que ça chez ceux, côté français, en capacité de déclencher l’alarme générale... Les autorités belges ne sont averties que 10 jours après l’accident : ce n’est que le 19 avril 2020 que la Commission internationale de l’Escaut (CIE) est prévenue. Il est trop tard : les eaux sales de Tereos ont déjà produit leur œuvre destructrice.

Cet appel, c’est Leon Dhaene qui l’a reçu. « On a envoyé un message d'information, il paraît que quelque chose se passe là... », lui glisse ce jour-là la voix au téléphone, comme Dhaene le raconte à Blast. Le secrétaire général de cet organisme intergouvernemental chargé de protéger l’Escaut des risques de pollution n’a pas oublié la teneur de ce foutu coup de fil.



Leon Dhaene, secrétaire général de la Commission internationale de l’Escaut à Blast : « La Flandre a immédiatement fait des tests et constaté que ça allait descendre le taux d'oxygène quasi à zéro. Avec la mort subite de toute la vie ».

La carte du mal

Pour prendre la mesure exacte de la catastrophe, il faut se pencher sur une carte. Et constater que la nappe toxique a parcouru 130 kilomètres entre l'usine française de Tereos, son point de départ, et la ville belge de Gand (carte ci-dessous). L’affaire est en réalité assez rapidement devenue un problème international, la frontière séparant la Belgique de la France se trouvant à une quarantaine de km à peine de Thun-Saint-Martin. Sitôt prévenus, les Belges ont mobilisé les grands moyens.

Grâce à l’aide de pompes de reoxygénation positionnées entre Avelgem et Gand, à 50 km en aval, ils sont parvenus à limiter les dégâts, qui auraient pu être encore plus importants. En effet, l’Escaut s’étire sur 355 km de long au total, traversant encore les Pays-Bas avant de se jeter dans la mer.

Sur cette carte, l’avancée de la nappe destructrice, depuis la France jusqu’à la ville belge de Gand.

Une fois parvenue à Gand, la pollution a pu alors être déroutée, et évacuée en majeure partie dans le canal Gand-Terneuzen jusqu'à la mer du Nord (carte, à la suite). Et les poissons de Flandres sauvés pour la plupart d’entre eux.

Au total, malgré cette mobilisation, 33% du fleuve a été touché avec une destruction de la vie à hauteur de 95% à 99%... « Une catastrophe écologique majeure », s'est indignée la ministre de l'environnement de la Wallonie Céline Tellier

En avril 2020, Céline Tellier, ministre en charge de l’environnement de la Wallonie, exprime son désarroi sur son compte twitter. Et elle demande des comptes, côté français.

Ce constat, Céline Tellier n’est pas la seule à le faire. Il est partagé par exemple par Patrick Meire. Ce biologiste, qui travaille et enseigne à l’université d’Anvers, l’a exprimé sur le moment au quotidien néerlandophone De Standaard. Mieux que personne, il sait les efforts sans précédent entrepris depuis 10 ans pour nettoyer le fleuve, dont les eaux étaient de très mauvaise qualité. Et qu’ils risquent d’être durablement ruinés.


À la fin du siècle dernier, l’Escaut est considéré comme une rivière morte - un égout à ciel ouvert. Ces dernières années, la vie y a pourtant fait son retour. « Lorsque les poissons sont revenus, nous savions que l’eau était bonne », rappelait l’année dernière Jan Breine, chercheur à l'Institut de recherche sur la nature et la forêt de Bruxelles. L'anguille et l’éperlan avaient reconquis leur territoire, les crevettes aussi. Parfois, on pouvait même apercevoir un hippocampe ou une sole. Et Jan Breine, également interrogé par De Standaard, de constater les dégâts avec la pollution venue de France : « nous reconstruisions un écosystème très lentement, sur des décennies. Maintenant, nous perdons tout cela en quelques jours. » « [Avec] ce qui s’est passé, tout sera annulé d'un seul coup ».

Au bas mot, en France comme en Wallonie, il faudra dix à quinze ans pour retrouver un niveau d’empoissonnement normal. « On peut inventer et utiliser le terme "d'écocide diffus" ou "d'écocide par habitude", tant les régions comme le Nord-Pas-de-Calais subissent une pression anthropique telle que toute la biodiversité finira par disparaître », écrit à Blast Marc Duvivier, président de l'association française écologiste et locale Valentransition

Signes avant-coureurs

Face à l’impression de gâchis, la question s’impose : comment en est-on arrivé là ? En réalité, personne n'a donc prévenu les autorités belges. Le constat est tout aussi direct, et pour cause : la France n'a pas donné l’alerte « aux régions situées en aval, en particulier côté belge ». La préfecture du Nord l’a reconnu, ses services l’écrivent noir sur blanc dans un communiqué diffusé le 24 avril 2020. Un attentisme justifié par « un retour progressif à un taux d’oxygène plus normal [qui] a été mesuré ...»

Extrait du communiqué de la préfecture du Nord du 24 avril 2020.



L’histoire ne s’arrête pas là. Car certains savaient que les digues de Tereos montraient des signes d'affaiblissement. En février 2020, deux mois avant l’incident, une fuite est repérée. « Il n’y a aucun risque de rupture de digue », affirme alors Philippe Doise, un responsable local de l’entreprise, à la Voix du Nord. Tereos avait effectué des travaux de maintenance. Suite à l’alerte, la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) demande un rapport. Le groupe coopératif expliquera que cette fuite prémonitoire est due aux précipitations trop fortes et, sans doute, aux agissements d’animaux fouisseurs. En réponse également à ce précédent, le sucrier transvase par ailleurs 40 000 m3 du bassin défectueux vers un second bassin : celui qui… cédera deux mois plus tard.

Leon Dhaene, secrétaire général de la Commission internationale de l’Escaut à Blast : « La préfecture du Nord avait déjà averti à deux reprises cette société », mais « les avertissements avaient été négligés… »


Mais il y a pire, pourtant : selon l'épais rapport du conseil général de l'environnement et du développement durable (CGEDD) remis en décembre 2020, Tereos n’aurait pas « respecté l'arrêté préfectoral réglementant l'exploitation de ses bassins ». Le document, épluché par Blast, est cinglant. En fait, le groupe a procédé à des modifications des digues sans prévenir les autorités, ce qu'il aurait dû faire. Il les a par ailleurs laissé se détériorer, sans réaliser « aucune étude géotechnique de stabilité des bassins (...) depuis 1987 »…

En résumé, la catastrophe était prévisible, pour ne pas dire annoncée

Extrait du rapport n°013433-01 sur la rupture le 9 avril 2020 de la digue du bassin de lagunage de la sucrerie Teros, remis au ministère de la Transition écologique


Cacophonie à la française

C'est sans doute le passage le plus dingue de l’histoire... Encore une fois, c’est la lecture du rapport officiel qui permet de lever le lièvre sur la manière et les raisons pour lesquelles l’administration française a été incapable de réagir comme les évènements l’exigeaient, jusqu’à oublier en toute simplicité de prévenir en aval de la frontière nos voisins de la menace qui avançait.

Pour que le système d’avertissement et d’alerte au sein de la commission internationale de l'Escaut (CIE) s’enclenche - et avec lui les moyens de lutte activés le plus en amont possible -, il faut, impérativement, qu’il soit actionné. Ça paraît couler de source. Sauf que…

Lisez bien – attention, il faut s’accrocher… Le 9 avril à 13 heures, quelques heures donc avant la catastrophe, Tereos est alerté par un agriculteur : l’homme a constaté l’existence d’un trou de 30 à 50 cm dans la digue. La DREAL, les services de l’Etat donc, est informée à 17h32. A 22h30, la digue s'effondre. Un particulier appelle alors les pompiers, à 23h55, pour prévenir d’une inondation. A leur tour, les pompiers appellent les Voies navigables de France (le VNF, établissement public qui gère des cours d’eau) pour prévenir des risques de pollution. Avant de repartir, au matin. Quand ils arrivent sur place, les agents du VNF sont dans l’incapacité de vérifier la qualité des eaux. Ce n’est pas dans leurs compétences. Eux, ils gèrent seulement la navigation... Pas de bol.

Une photo de la digue effondrée. Source Antea Group


Forts de ce constat, les hommes de Voies navigables sollicitent la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM). Comme dans un sketch des Inconnus, la DDTM décroche… à son tour le téléphone et compose le numéro de l'office français de la biodiversité (OFB). L'OFB constate également les dégâts mais il ne peut pas agir : « ayant été créé récemment, ses services ne disposaient pas de moyens d'astreinte pour répondre à une sollicitation nécessairement urgente », écrivent encore les experts, qui déroulent leur incroyable récit tout en gardant leur sérieux – un exploit, face à ce comique de répétition - dans leur rapport.

Le 17 avril 2020, soit 6 jours après la rupture de la digue, le système d'alerte n’est ainsi toujours pas enclenché. En réalité, c’est au centre opérationnel de la zone (le COZ) de s’en charger. Placée sous l’autorité directe du préfet, cette structure de veille est la seule habilitée pour le faire. Mais le centre opérationnel ne peut être sollicité que par… le service départemental d'incendie et de secours (SDIS), autrement dit par les… pompiers. Qui ont terminé leur travail depuis longtemps : mobilisés sur d’autres terrains d’intervention, les soldats du feu (et de l’eau) pensent sans doute que le message a été relayé.

Dans ce capharnaüm administratif, trépignant d'impatience, l’OFB - l'office français de la biodiversité, pour mémoire - a entre-temps balancé un communiqué . « Les premiers résultats indiquent que les cours d’eau ont reçu une quantité très importante de matière organique susceptible d’altérer gravement la vie aquatique, peut-on y lire, des données consolidées seront disponibles dans un deuxième temps ». C’est grâce à cette initiative que les Belges sont mis au courant. Enfin. Dans la foulée, nos voisins demandent des explications au COZ. La réponse arrive le 20 avril 2020, - 11 jours après l'accident. Pour expliquer qu'il n'y a pas de « risques particuliers au niveau pollution et de la circulation des bateaux ». Ubu peut définitivement aller se rhabiller.

A ce stade, le 20 avril, on en est au même point. Les Belges ne savent toujours pas la gravité de ce qui se joue, et le système d'alerte – il faut le répéter - n'est toujours pas enclenché. Sauf que la nature, elle, n’a que faire des méandres de l’administration française. Elle est plus directe : rapidement, des vagues de poissons morts portés par le courant arrivent en Belgique. Cette fois, il le doute n’est plus permis. Les autorités wallonnes ne perdent plus de temps : tous les 5 km, elles installent immédiatement des pompes pour réoxygéner le fleuve. Et cette agitation finit par arriver, au terme d’un circuit sidérant, jusqu'aux oreilles du préfet du Nord, le 21 avril 2020.

Voilà, résumé, le tableau de bord nourri par « l’action » des services des différentes administrations françaises, incapables de communiquer entre elles. Sur le papier, chacune a fait son « travail », de son côté. Sauf que personne n'a jamais tourné la clé pour mettre le moteur en marche...

« Tout est mort ici. Légumes, fruits, mon jardin a été complètement envahi », témoigne René Leplat, voisin de l’installation Tereos.



Bilan sans aucune réaction

Après cet incroyable loupé, furieuse, la Belgique accuse la France de négligences. A juste titre. Selon le propre rapport établi en avril dernier par Tereos, 8,2 tonnes de poissons morts ont été collectées en France, et 4 en Belgique. Il s’agit d’une fourchette basse, qui ne recense que les espèces sorties de l'eau.

Bilan partiel de la catastrophe. Document Tereos, avril 2021.


Si l’administration française a magistralement fait la démonstration de son incapacité à gérer une situation de crise majeure, le silence qui l’entoure est lui aussi frappant. Parmi les élus français, aucune réaction. Personne ne s’est emparé de l’affaire, comme s’il ne s’était rien passé. Idem pour la presse : elle a étrangement détourné le regard, en dehors de La Voix du Nord, présente sur le terrain depuis le début. Un silence que déplore Thomas Walet, chez Europe Ecologie Les Verts.

Thomas Walet, secrétaire du groupe cambrésis EELV à Blast : « Dans la presse nationale, ça n’a pas été une couverture comme on pouvait l'attendre. Il y a aussi le silence des élus locaux... Ce n'est peut-pas pas tout à fait ancré dans l'esprit que l'environnement doit être une priorité... »


Les yeux tournés vers Tereos

« Tereos assumera son entière responsabilité s’il s’avère que cette mortalité est due à l’incident de son bassin ». Dans les jours suivant la catastrophe, la direction du groupe semble vouloir donner le change - au moins pour l’après. Une enquête judiciaire a été ouverte, et de nombreuses plaintes sont venues grossir le dossier. Celle de la Wallonie d'abord, contre X, en attendant de préciser le tir et la cible. « C’est-à-dire qu’un nom remplace le X, dès réception des demandes d’information adressées à la France », précisera le porte-parole des services publics de Wallonie.

Outre-quiévrain, la colère est palpable. Le maire de Tournai, Paul-Olivier Delannois, a écrit à Emmanuel Macron. Un courrier au ton acerbe envoyé le 27 avril 2020 : « je vous fais part de mon incompréhension et de ma désolation, balance l’édile au chef de l’État français, face à la tragédie écologique que subit la ville de Tournai et ma région, le résultat de la négligence de la société sucrière française Tereos, me semble-t-il ! » La suite, aux formules peu conventionnelles, frise le conflit diplomatique : « comment expliquer une pareille négligence d’un voisin, d’un allié et d’un partenaire européen ? » L’honneur de la patrie en jeu, le préfet du Nord se charge de répondre. Pour Michel Lalande (il a depuis quitté le Nord, pour rejoindre mi-juillet la Cour des comptes), « il n'y [a] eu aucune négligence de la part de l'Etat ». Ambiance.

La lettre adressée au président de la République française le 27 avril 2020 par Paul-Olivier Delannois, le maire de Tournai.


Aucune négligence ? En France, le syndicat mixte Escaut et affluents, l'association Valentransition, la fédération du Nord pour la pêche et la protection du milieu aquatique et le maire de Bouchain, une commune située à quelques kilomètres de Thun-Saint-Martin, ont pourtant saisi la justice, eux aussi. « On ne veut pas que ça se reproduise, s’insurge Ludovic Zientek, au nom de ses administrés. C'est pour cela qu'on a porté plainte, on veut les responsables. C’est mal me connaître de penser que je ne ferais rien si ça se reproduit : on cherchera des coupables dans ce cas-là, et pas des responsables ». Les associations écologistes, elles, ont aussi réagi, par l’intermédiaire d'Extinction Rebellion. Elles parlent ouvertement d'écocide.

Ecocide ?

Récemment, 12 juristes et avocats de renom, tous spécialistes du droit pénal international et de l'environnement, ont été mandatés par le collectif Stop Ecocide pour justement définir ce type de crimes. Ce sont donc « des actes illégaux ou aveugles commis en sachant qu'il existe une probabilité substantielle de dommages graves et étendus ou à long terme à l'environnement causés par ces actes. »


Dans le cas précis de la catastrophe de l'Escaut, qu’en est-il, alors ? « Nous le considérons comme un écocide, dans le sens où 100 000 m3 d'eau de lavage ont annihilé des dizaines d'années d'efforts pour le retour des poissons et l'épuration du fleuve », confirme à Blast Marie Pochon, secrétaire générale de l'association Notre Affaire à Tous.

A la suite de cette affaire, l'association Valentransition demande avec Notre Affaire à Tous la reconnaissance des droits de la nature et des droits de l'Escaut, pour mettre en place une nouvelle gouvernance qui intégrerait par ailleurs les riverains.

Ici, sous la masse d’eau organique et toxique, vivait un jardin. Celui de René Leplat, voisin de la sucrerie Tereos.


Et maintenant ?

En décembre 2020, dans l'enceinte de Tereos d’Escaudoeuvres, plusieurs bassins ont été fermés. Un comité de pilotage a par ailleurs été créé par le préfet Lalande avant son départ, pour la restauration écologique de l'Escaut. Une structure à laquelle participe le groupe Tereos, prêt à tout pour montrer sa bonne foi. L’enjeu, pour le sucrier, est important : l’enquête est toujours en cours et l'entreprise risque pénalement de lourdes amendes et des dommages intérêts, réclamés par les parties civiles, françaises et belges. L'arrêté préfectoral  du 31 août a déjà condamné la coopérative a tout remettre en ordre. Sur le plan administratif, la partie n’est pas neutre, non plus : le géant français du sucre risque jusqu'à la suspension d'activité... Rien que ça.

Le 6 juillet 2021, le gouvernement a dressé une liste de 13 sites industriels déclarés en « vigilances renforcées », suite à « des incidents réguliers ou de non-conformités récurrentes ». Trois sites appartenant à Tereos émargent sur cette liste rouge, dont la sucrerie d'Escaudœuvres, après la catastrophe de l'Escaut. Une présence à ce tableau d’honneur que celle-ci doit aussi à sa cheminée : elle fonctionne toujours au charbon.

Sur la liste des 13 sites en « vigilances renforcées » du ministère de la Transition écologique, Tereos et sa sucrerie à l’origine de la pollution de l’Escaut apparaît en bonne place.


Pour Thomas Walet, le secrétaire à Cambrai du groupe EELV, la fumée qui s’échappe de la cheminée d'Escaudœuvres parle d’elle-même, et du rapport du sucrier avec l’état de son outil de travail : « depuis l'époque où on a arrêté de produire du charbon dans la région, il n’y a pas eu cet investissement, de fait, constate-t-il. Ni cette étincelle pour simplement se dire « on va peut-être changer notre mode de fonctionnement, non ? » ».

Pour sa défense, Tereos indique dans un communiqué que la cheminée est en cours de remplacement. De quoi justifier sa demande adressée à l'Etat pour retirer derechef son nom de la liste. Enfin, concernant les bassins de décantation désormais de sinistre mémoire, aux dernières nouvelles, le groupe cherche à recruter un responsable. Nous n'avons pas pu savoir s’il s’agissait d’une création de poste, constat d’un manque flagrant à l’épreuve de la catastrophe, ou de remplacer un salarié pris de remords.


Images d’un désastre : une vidéo de l’Escaut tournée en avril 2020 par un pêcheur belge, du côté de Warcoing.

A suivre demain, le volet 2 : Tereos, l’empire du sucre

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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