“The Wicker Man” : ressortie d’un film culte au cinéma

« The Wicker man », grand classique du cinéma anglais, ressort en version restaurée le 19 mai, jour de la réouverture des salles. C’est l’occasion de redécouvrir dans les meilleures conditions possibles un film dont l’impact sur la culture populaire depuis quarante ans est colossal.

Les cinémas rouvrent leurs portes le 19 mai après des mois d’attente douloureux pour les amateurs de salles obscures. Parmi les trente-quatre films programmés ce jour se cache une reprise, celle d’un immense classique du cinéma anglais : “The Wicker Man”, dans une nouvelle version restaurée enrichie de plusieurs scènes inédites.


© 1974 STUDIOCANAL FILMS Ltd

A cause d’un important retard sur la programmation en salles lié au contexte sanitaire, la sortie d’un coffret DVD/BluRay l’a précédé en termes de calendrier, rendant le film disponible sur tous les supports.

“The Wicker Man” est un film véritablement culte, dont l’imprégnation sur la culture populaire est profonde depuis sa sortie il y a quarante ans. Il a inspiré une chanson à des groupes aussi différents qu’Iron Maiden (“The Wicker Man”, qui a amorcé la renaissance du groupe en 2000), The Coral (“Goodbye” en 2002) et Radiohead (“Burn the Witch” en 2016, dont le clip réinvente les scènes-clé en stop motion). Le film a fait l’objet d’un remake officiel en 2011 avec Nicolas Cage - à la réputation catastrophique - et de reprises plus officieuses, comme “Kill List” de Ben Wheatley en 2011 et “Midsommar” d’Ari Aster en 2019, qui sont moins des hommages que des variations sur la même histoire. De très nombreuses autres œuvres récentes, du film « Hot Fuzz » à la série HBO « The Third Day » en passant par le manga « Berserk » font explicitement référence à « The Wicker Man », qui reste régulièrement cité comme influence par des artistes du monde entier. Ce n’est donc pas sans raison que le film a été considéré comme « le Citizen Kane des films d’horreur » par le magazine Cinefantastique, un cousin américain de Mad Movies qui chronique le cinéma de genre avec le plus grand sérieux depuis 1967.

A contrepied de l’horreur classique anglaise

Sorti en 1973, “The Wicker Man” (littéralement “L’homme d’osier”) se présentait sur une affiche d’époque comme un « thriller occulte », ce qu’il n’est pas du tout. Certes, l’œuvre se caractérise par un climat angoissant mais elle n’est pas à proprement parler un film d’horreur. Le scénario prend même le contrepied total de la production horrifique anglaise de l’époque (celle des studios Hammer Films et Amicus Productions) - alors en voie de ringardisation - pour évoquer plutôt un épisode de ”Chapeau Melon et bottes de cuir” dépourvu de l’humour propre à cette série. On y retrouve pourtant le plus célèbre des acteurs de la Hammer : Christopher Lee, incarnation de Dracula dans l’imaginaire collectif, pour un rôle qu’il considérera sur la fin de sa vie comme le meilleur qu’on lui ait jamais proposé.


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Première fiction du documentariste Robin Hardy, “The Wicker Man” est surtout l’œuvre d’un scénariste : Anthony Schaffer, auteur du script du “Limier” de Mankiewicz et de celui du dernier film d’Alfred Hitchcock, “Frenzy”. C’est son nom qui est mis en avant sur l’affiche anglaise. La mise en scène de Hardy au service d’un scénario inspiré du roman “Ritual” de David Pinner offre toute la rigueur propre au genre documentaire dont il est familier. Elle se caractérise par la minutie dans la composition des plans et une précision d’orfèvre sur ce qui y est parfois montré, parfois un peu caché, pour faire monter le suspense. Beaucoup de faits étranges surgissent dans “The Wicker Man”, parfois lors de séquences durant à peine quelques secondes, comme lors de cette scène montrant une femme nue couchée sur une tombe en tenant un œuf. Ils ne seront jamais expliqués, ce qui est le propre des grands films fantastiques. Cette foisonnante matière à débattre, qui dévoile des détails nouveaux à chaque visionnage, ouvre à toutes les interprétations.


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Mysticisme païen et paranoïa

L’angoisse s’installe dès le générique de début par le son : un vent hurlant, auquel succède un cantique chanté dans une église : « Vers de verts pâturages il me dirige, près des eaux paisibles ». Cette prière ne sera évidemment pas exaucée. Parmi les croyants présents dans l’assemblée de l’église, un officier de police (Neil Howie) doit partir sur une île au large de l’Ecosse pour enquêter sur une disparition d’enfant signalée par lettre anonyme. Première surprise : sur cette île privée, qui n’accueille pas de visiteur, aucun habitant ne reconnaît l’enfant sur la photo du policier, à commencer par sa mère qui affirme qu’il s’agit d’une erreur. Howie s’obstine et entreprend une enquête qui l'amène rapidement à penser que tout le monde lui ment.

“The Wicker Man”, comme beaucoup de grands films des années 1970, est une œuvre magistrale sur la paranoïa. Le comportement étrange des occupants de l'île installe une menace sourde et inexpliquée, comme s’ils étaient tous unis contre le policier. Leur opposition prend dans le film une forme mystique : Howie est catholique - on le voit prier et proclamer à plusieurs reprises les commandements chrétiens - tandis que le village semble uni par un ensemble de croyances mêlant paganisme, panthéisme et superstitions. Les actes des villageois paraissent répondre à des rituels compris d’eux seuls, tandis qu’une débauche orgiaque sur l’île ne cesse d’étonner le visiteur. De jeunes gens font l’amour dans l’herbe la nuit, des nymphes dansent nues devant un sanctuaire mégalithique, et la fille de l’aubergiste dépucèle les garçons du village avec l’assentiment des habitants qui y voient une « offrande ».


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Le propos de “The Wicker Man” pourrait être celui de l'affrontement entre la religion et la superstition, la croyance et la raison, les moralistes et les libres penseurs. Mais l'œuvre est bien plus ambiguë. Elle semble porter une critique plus globale de son époque, jetant dans une même poubelle l’ancien monde et les idéaux hippies.

Un film aux nombreuses légendes

Au-delà de ses nombreuses qualités formelles, « The Wicker Man » a marqué l’histoire de la cinéphilie en raison des incroyables légendes qui lui sont associées. En voici quelques-unes. Le rockeur Rod Stewart aurait tenté d’interdire la sortie du film, puis d’en acheter toutes les copies disponibles pour les brûler, en raison des scènes de nu de sa compagne de l’époque Britt Ekland (une future James Bond girl). La courte et très érotique scène de danse de celle-ci aurait nécessité treize heures de tournage. Christopher Lee aurait renoncé à tout cachet pour obtenir son rôle (initialement proposé à Peter Cushing) puis financé la promotion du film de sa poche. La société de production aurait détruit les négatifs originaux par erreur. L’unique copie de la version intégrale aurait été délibérément enterrée sous une autoroute par le producteur Michael Deeley qui détestait le film... Voilà quelques-unes des histoires (pour la plupart avérées) que l’on peut entendre à chaque fois qu’est évoqué ce gros morceau de cinéma.


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Fait rarissime dans l’histoire (partagé avec le ”Napoléon” d’Abel Gance et “Les Rapaces” d'Erich von Stroheim) : la version intégrale du film reste un graal que personne n’a vu, sinon le producteur de séries B Roger Corman qui a procédé à une vingtaine de minutes de coupes à la demande des producteurs, sans l’assentiment du réalisateur. L’objectif était alors de permettre au film - dont les producteurs ne savaient que faire - d’être associé en double programme avec “Ne vous retournez pas” de Nicolas Roeg, un autre chef d'œuvre anglais de 1973. Si cette “director’s cut” n’a toujours pas été retrouvée (bien que des rumeurs de personnes informées semblent laisser croire qu’elle existe), le montage visible en France le 19 mai au cinéma, identique à celui du nouveau DVD, est une version dite “final cut” rallongée d’une dizaine de minutes de scènes retrouvées récemment et réintégrées au métrage. Elles ne font en rien perdre sa dynamique à un film qui reste court (1h34 dans cette nouvelle version) mais très intense.

« The Wicker Man » : au cinéma le 19 mai.

Coffret DVD/BluRay dans la collection « Make My Day » (StudioCanal, environ 25 euros)

Crédits photo/illustration en haut de page :
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