Amitiés troubles et prêts bancaires : Marine Le Pen sous influence russe

La candidate d’extrême droite fait tout pour gommer ses amitiés russes et la manière dont une banque proche de Poutine tient son parti grâce à un prêt très avantageux. Retour sur l’influence russe et les amitiés très encombrantes qui condamnent Marine Le Pen à faire allégeance au Kremlin.

Dans la famille Le Pen, de Jean-Marie à Marine en passant par Marion Maréchal, on est poutinophile jusqu’aux ongles. En 2016, dans une émission de Spécial Investigation, Jean-Marie le Pen expliquait « admirer » Vladimir Poutine, un homme « équilibré, compétent et patriote », dont la position à la tête de la Russie était « une chance pour la paix du monde ».

Confluences idéologiques, politiques et (géo)stratégiques, défense de la famille chrétienne traditionnelle, lutte contre les minorités sexuelles, bataille contre l’islamisme, pouvoir vertical, image du leader ferme et puissant… L’amitié et l’admiration de l’extrême droite française envers le maître du Kremlin et la société qu’il dirige d'une poigne de fer ont des origines multiples.

Nombre des figures du Front, aujourd’hui Rassemblement National, ont entretenu et entretiennent toujours d’excellentes relations avec le gouvernement russe, qui le leur rend bien.

Sergueï Narychkine, ancien président de la Douma (la chambre basse de l'assemblée russe), est allé jusqu’à souhaiter publiquement un joyeux anniversaire à Marion Maréchal en pleine séance, le 10 décembre 2012. Un « accueil honorant », selon la nièce de Jean-Marie Le Pen. Elle décrit la séquence dans une interview donnée à ProRussia, une télévision en ligne émanant de l’agence de presse publique russe Itar-Tass et gérée par des cadres du FN, du Bloc identitaire et de la station d’extrême droite Radio Courtoisie, alors dirigée par l’idéologue raciste Henri de Lesquen. La web tv a aujourd'hui cessé d'émettre.

L’ombre du « Raspoutine de Poutine »

26 mai 2013. Des manifestants d’un cortège de la Manif pour tous, opposés au mariage des couples homosexuels, appellent Vladimir Poutine à l’aide. Pour eux, la Russie est un pays qui défend encore la famille, le mariage et leur vision de la société idéale. Parmi eux, Jean-Yves Le Gallou, essayiste d’extrême droite, alors cadre du Front National, co-fondateur avec Henri de Lesquen du Club de l’Horloge. À l’époque, il est proche de Marine Le Pen, qu’il conseille.

Jean-Yves Le Gallou traine ses bottes dans les institutions russes et pro-russes depuis longtemps. Il est membre du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), groupe fondateur de la Nouvelle droite, courant de pensée qui a pour volonté de rendre les thèses d’extrême droite acceptables. L’un de ses fondateurs, l’essayiste Alain de Benoist, est un proche d’Alexandre Douguine, l’idéologue star russe, nationaliste et conservateur du « néo-eurasisme ». La philosophie de ce dernier, résolument anti-Occident et « antimoderne », influence depuis trente ans la pensée politique et militaire russe, si bien qu’il est parfois surnommé « le Raspoutine de Poutine » en référence au puissant conseiller de Nicolas II. En France, il est édité chez Ars Magna, la maison d’édition de son ami Christian Bouchet, ancien du FN et fervent supporter de Marine Le Pen.

Malgré ses efforts, la candidate du Rassemblement National ne peut cacher l’amitié entre Douguine et sa famille, qui remonte à une dizaine d'années. Jean-Marie Le Pen l’avait rencontré lors d’un séjour à Moscou en 2014. Marion Maréchal est amie avec la fille de l’idéologue, Daria. Selon de nombreuses sources, elle aurait aussi croisé Alexandre Douguine en mai 2014 à Vienne, lors d’une sauterie réunissant des représentants de la plupart des partis d’extrême droite européens.

Marion Maréchal et Daria Douguine, journaliste et fille de l'idéologue Alexandre Douguine
DR


En novembre 2014, Andreï Issaïev, vice-président de la Douma, et Andreï Kleemov, diplomate proche de Poutine, sont invités d’honneur au congrès du FN. Dans son discours, Andreï Issaïev décrit le FN comme étant « primordial parmi les forces européennes ».

Le FN perfusé à l’argent russe

La même année, le FN vient de bénéficier d’un prêt exceptionnel de neuf millions d’euros de la part de la banque russe FCBR (First Czech-Russian Bank). Cette dernière ayant fait faillite dans des conditions très obscures en 2016, l’entreprise aéronautique Aviazapchast, détenue par d’anciens militaires proches des services secrets russes, a racheté la créance du RN. Le parti de Marine le Pen a cependant obtenu de ces nouveaux propriétaires une très généreuse facilité de crédit. Son parti devra rembourser sa dette avant... 2028.

À l’origine de cet accord : l’ancien eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser. Russophile proche de différents groupes identitaires d’Europe de l’Est, il est inquiété depuis 2016 par une enquête du Parquet national financier : pour avoir activé ses réseaux russes et négocié le prêt, il aurait touché, selon ses dires, une commission de 140 000 euros. Obtenue de manière étrange à la manière d'un débit provenant du prêt bancaire accordé au FN, il avait « omis » de faire figurer cette somme dans sa déclaration d’intérêts.

Toujours en 2014, Cotelec, le microparti présidé par Jean-Marie Le Pen servant à financer le FN, reçoit un prêt de 2 millions d’euros de Vernonsia Holdings Ltd., une société officiellement basée à Chypre, mais alimentée par des fonds russes et gérée par un ancien du KGB, Yuri Kudimov.

Le Front National a obtenu ces prêts très avantageux toujours pour les mêmes raisons : la proximité et les amitiés russes de la famille Le Pen, à commencer par Jean-Marie. En février 1996, le patriarche se rendait à Moscou pour soutenir Vladimir Jirinovski, le chef de l’extrême droite russe. Le président historique du FN y retournera en 2005 et appelle à la création d’un « espace boréal (…) chrétien, humaniste »

En 1996, Jean-Marie Le Pen fête l'anniversaire du leader ultranationaliste Vladimir Jirinovski à Moscou
(c) Shone Nesic V./SIPA


Après l'arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN en 2011, puis le retour au Kremlin de Vladimir Poutine en 2012, les passerelles avaient été lancées, basées en partie sur la lutte commune pour la défenses des valeurs traditionnelles et contre « le lobby homosexuel ». L'adoption en France du mariage pour tous, l'année suivante, a renforcé ces liens.

Marion Maréchal se rend à Moscou en décembre 2012. Bruno Gollnisch, ancien vice-président du FN et conseiller de campagne de Jean-Marie Le Pen, en mai 2013. Marine Le Pen y va en juin 2013 avec Louis Aliot, alors son conjoint, et est reçue par le président de la Douma, Sergueï Narychkine. Ce dernier lui lance : « vous êtes bien connue en Russie et vous êtes une personnalité politique respectée. » Elle rencontre également Alexeï Pouchkov, alors à la tête du comité des affaires étrangères de la Douma, ainsi que le vice-premier ministre Dmitri Rogozine. La présidente du parti y retourne en avril 2014 et mai 2015. Elle sera reçue à chaque fois en grande pompe. 

Sergueï Narychkine, président de la Douma, reçoit Marine Le Pen et Louis Aliot, le 19 juin 2013
(c) DR


Le 24 mars 2017, peu avant le premier tour de l’élection présidentielle, elle est reçue officiellement par Vladimir Poutine. Après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, ce dernier apprécie les déclarations pro-russes de la présidente du RN autant que les visites de courtoisie de cadres du parti dans les territoires ukrainiens occupés.

En 2015, des hackers russes du groupe Anonymous mettent en lumière des SMS d’un responsable du Kremlin évoquant la prise de position officielle du FN en faveur de l’annexion de la Crimée, envisageant « une manière ou une autre remercier les Français », quelques mois avant l’attribution des prêts bancaires.

Marine Le Pen et Vladimir Poutine, le 24 mars 2017
(c) AFP


Konstantin Malofeev, l’ami des Le Pen qui déstabilise l’Ukraine

Le prêt de 2 millions attribué par l’intermédiaire de la banque Vernonsia, le FN le doit en partie à Konstantin Malofeev, qui admet son rôle dans l’affaire. Oligarque ultra-orthodoxe, proche d’Alexandre Douguine, il est à la tête de la fondation caritative Saint-Basile-le-Grand, dont le budget annuel dépasse 40 millions de dollars. Identifié par le Trésor américain comme l’une des principales sources de financement des pro-russes soutenant le séparatisme en Crimée et comme argentier des séparatistes de l’Est de l’Ukraine, il est aujourd’hui interdit d’entrée dans l’Union européenne. « Après avoir été sanctionné par les Etats-Unis, Malofeev a tenté d’échapper aux sanctions en utilisant des complices pour acquérir et diriger en cachette des médias à travers l’Europe », avait expliqué l’ancien ministre américain de la Justice, Merrick Garland.

Konstantin Malofeev et Alexandre Douguine
DR


Le 31 mai 2014, au moment de l’attribution du prêt de 2 millions au FN, Konstantin Malofeev organisait une rencontre quasi secrète entre des personnalités russes radicales et des représentants de partis nationalistes internationaux, où s’était présenté Aymeric Chauprade. Ce dernier, alors eurodéputé FN, était conseiller international de Marine Le Pen, porte-parole et négociateur de celle-ci en Russie. La candidate à la présidentielle devrait l’obtention du prêt à ses réseaux. En 2015, l’homme de confiance francophone de l’oligarque expliquait à l’émission Spécial Investigation : « Je connais très bien Marine. Je connais Jean-Marie Le Pen depuis 20 ans. On parle du mariage gay et tout ça. On est révoltés ici. Pour ceux qui sont de traditions, on se dit « les Français ils sont devenus fous ou quoi ? ».

Marine Le Pen avec ses deux agents pour la Russie, Aymeric Chauprade et Jean-Luc Schaffhauser
(c) Reuters


En plus de ses liens avec le RN, le richissime oligarque entretient des liens avec de nombreux groupes d’extrême droite à travers l’Europe, avec pour projet de mettre en relation des réactionnaires, des chrétiens catholiques et orthodoxes traditionalistes, et le gratin aristocratique et politique russe à des fins de lobbying pro-russe.

Malofeev dispose de sa propre chaîne de télévision ultra-conservatrice, Tsargrad TV. À l’antenne, les chroniqueurs y proposent de faire quitter la Russie aux homosexuels par avion et traitent Emmanuel Macron de « sodomite ». En 2017, la chaîne diffuse un reportage sur les Brigandes, un groupe de musique français ouvertement fasciste et antisémite qui s’affiche avec Jean-Marie Le Pen.

Le girls band Les Brigandes

Parmi les journalistes de Tsargrad TV, on retrouve Daria Douguina, la fille de l’idéologue Alexandre Douguine. Elle y interviewe ses amis français, comme Marion Maréchal et Philippe de Villiers. Alors proche de Marine Le Pen et de Marion Maréchal, ce dernier avait rencontré Vladimir Poutine le 4 août 2014 pour signer un accord sur la création de deux parcs inspirés du Puy du Fou à Moscou et en Crimée annexée, en s’associant avec Konstantin Malofeev.

Au RN, le fan club de Poutine

Au RN, les sympathies envers les leaders belliqueux russes sont plurielles. Le transfuge venant de la gauche Andréa Kotarac, aujourd’hui conseiller régional et chef du groupe RN en Auvergne-Rhône-Alpes, s’affichait en 2018 aux côtés d’Alexandre Zakhartchenko. Un ancien dirigeant, aujourd’hui décédé, de la République populaire séparatiste pro-russe de Donetsk, qui avait affirmé avoir ressenti du respect pour le parti ukrainien d'extrême droite Secteur droit « lorsqu'ils ont tabassé les homosexuels à Kiev ».

Andréa Kotarac et Alexandre Zakhartchenko en mai 2018.
Facebook d'Andréa Kotarac

Le 18 avril 2019, Kotarac participait au forum de Yalta organisé par Vladimir Poutine pour rassembler ses soutiens à l’annexion de la Crimée, aux côtés de personnalités de l’extrême droite française comme Marion Maréchal et l’ancien ministre des Transports de Sarkozy et eurodéputé RN Thierry Mariani. Avec ce dernier, il a également rendu visite deux fois à Bachar el-Assad, en 2019 et 2021. Mariani compte quant à lui sept visites chez le dictateur syrien, qu’il considère comme « son ami ». De Damas à Moscou, il cultive ses amitiés. À l’heure de l’invasion russe en Ukraine, il continue de publier des tweets soutenant l’agresseur. Mis à l’écart par Marine le Pen qui essaye de redorer son blason, il se fait discret et a annulé le 28 février son intervention dans la matinale CNews.

Pour éviter un tollé, la candidate à la présidentielle ne s’est pas tournée vers ses amis russes pour financer sa campagne actuelle. En vue de la présidentielle de 2022, elle s’est vue offrir un prêt de 10,6 millions d’euros par une banque hongroise. La Hongrie est gouvernée par son ami le nationaliste ultra-conservateur Viktor Orbán, lui-même proche et admirateur de Vladimir Poutine.

Marine Le Pen a beau chasser le naturel, son allégeance à Poutine revient toujours au galop. Invitée de l'émission Elysée 2022 sur France 2 jeudi 31 mars, elle est questionnée : « Est-ce que Vladimir Poutine peut redevenir un allié de la France ? » En répondant, elle ne marque aucune hésitation : « Oui, bien entendu. »

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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