De Marioupol à Zaporijia : Itinéraire d'un français mercenaire chez Wagner

Pour la première fois depuis l’invasion russe du 24 février, Blast raconte le quotidien d’un jeune français parti se battre en Ukraine dans les rangs de la milice privée Wagner. Sergei Munier, vétéran du Donbass et ancien réserviste de l’armée française, accro aux réseaux sociaux, témoigne à son insu de sa présence sur place, de son quotidien et de sa participation aux combats.

Deux hommes en uniforme militaire avancent tant bien que mal dans une rue jonchée de débris. D’un pas pressé, ils avancent dans les ruines de Marioupol alors qu’au loin retentissent les canons qui frappent encore cette ville martyre d’Ukraine. La scène est filmée par la caméra embarquée d’un troisième homme dont on ne distingue que la lunette du fusil qu’il tient. Cette vidéo, publiée sur Facebook, montre des bâtiments qui, à eux seuls, témoignent de la violence des combats qui ont secoué les rues. Les maisons qui restent encore debout sont jonchées d’impact de balles sur les murs, quand d’autres sont littéralement calcinées ou réduites à l’état de décombres par les bombardements. Au bout d’une centaine de mètres parcourus à pied, le groupe passe à côté de trois cadavres de civils qui gisent dans la boue. Si les deux hommes à l’avant n’y prêtent même pas attention, le troisième, celui qui filme, n’hésite pas à les cadrer avec sa caméra. Il n’est pas question que le spectateur en perde une miette. La vidéo s’arrête quand on voit les trois hommes se diriger vers un véhicule blindé stationné au bout d’une rue sur lequel la lettre “Z”, a été peinte en blanc.

Vidéo de Sergei Munier

Cette vidéo de trois minutes a été publiée avec une légende : “Voyagez avec notre agence et découvrez l’atmosphère de villes en bord de mer telles que Marioupol”. Son auteur, Sergei Munier, n’est pas vraiment ce que l’on peut appeler un homme discret. Le Français, déjà vétéran du Donbass lors de l’invasion russe de 2014, est bien connu des observateurs. Depuis six mois, il documente largement son retour en Ukraine, son quotidien sur place et sa participation aux combats. Mais cette fois, il s’affiche sous une autre bannière que celle des militants séparatistes du Donbass : celle de la firme de mercenaires Wagner.

Le trentenaire ne fait pas de son appartenance à Wagner un secret. Au contraire, il va à l’encontre de toutes les consignes de sécurité et de discrétion imposées aux membres de la firme de mercenaires avec ses publications laissées en libre-accès sur ses réseaux sociaux. Une sale habitude qui fait quand même, selon les informations récoltées par Blast, le miel des services de renseignement français mais aussi de l’OCLCH, le service de gendarmerie qui est chargé d’enquêter sur les crimes de guerre commis en Ukraine. Pour ne pas trahir le secret des enquêtes en cours, une source se contente d’affirmer à Blast qu’« on adore les anciens du Donbass en ce moment ». Sergei Munier, discret comme un éléphant dans un couloir, ne doit vraisemblablement pas avoir échappé à la vigilance des limiers français.

Patches, flingues et humour noir

S’il ne le dit jamais explicitement qu’il est « membre de Wagner », ses publications ne laissent pas de place au doute. D’abord car il utilise tout le langage et le lexique propre aux membres de cette entreprise créée par l’oligarque russe d’extrême droite Evguéni Prigojine et se fait même appeler « le musicien » par un de ses contacts.

Comme Sergei Munier aime se mettre en avant, il publie aussi de nombreux selfies sur lesquels il apparaît avec un patche militaire sur lequel il est marqué « L’été et les arbalètes » (« Лето и Арбалеты »), une référence pointue à la chanson d’Akim Apatchev, associée elle aussi, à Wagner.


Facebook Sergei Munier

Deux de ses photos sont même reprises par le canal Telegram « Grey Zone », lui aussi associé à Wagner. C’est sur ce même canal que les mercenaires avaient diffusé une vidéo de l’exécution d’un de leur membre. Une mise à mort particulièrement sinistre d’un homme qualifié de “traître” dont le crâne a été défoncé à coup de massue


Facebook Sergei Munier

Puis, il y a les localisations de Sergei Munier. L’homme s’identifie lui-même dans différentes villes connues pour avoir vu s’affronter les mercenaires de Wagner et les forces armées ukrainiennes Marioupol, Donetsk, Zaporijia ou encore Adviivka. Blast est en mesure de confirmer sa présence dans au moins deux de ces lieux.

Le premier endroit où l’on peut formellement identifier la présence de Sergei Munier est la ville martyre de Marioupol. Dans une vidéo, le Français se montre à bord d’un camion en compagnie de ses frères d’armes. En toile de fond, on distingue des immeubles éventrés par les bombes et quelques civils qui regardent passer le convoi, désabusés. Une analyse en source ouverte de la séquence permet de démontrer qu’elle a bien été tournée dans la rue Tahanroz’ka, en périphérie de Marioupol. Cette ville, qui comptait presque 500 000 habitants avant la guerre, a été presque intégralement rayée de la carte par les combats et l’artillerie russe. Comme le rapporte la BBC dans un article daté du 7 novembre, la bataille pour Marioupol aurait occasionné 25 000 morts selon les autorités ukrainiennes. Un bilan très en-dessous de celui que fait Mykola Osychenko, président de Mariupol TV qui parle lui de 100 000 morts en se basant sur des sources locales.


Montage Nicolas Quénel

Des dizaines de milliers de morts qui comprennent hommes, femmes, enfants et vieillards. Reste à questionner la responsabilité de Sergei Munier dans ce terrible bilan. D’habitude prolixe sur les réseaux sociaux, le Français reste discret sur le rôle qu’il a joué dans la bataille de Marioupol.

Une autre vidéo qu’il juge bon de publier fin octobre le montre à bord d’un « BMP-3 », un véhicule blindé de transport de troupes, que Sergei affirme « volé ». Blast a pu formellement identifier cette vidéo comme ayant été tournée à Iassynouvata, une petite ville située entre Donetsk et Bakhmut, un des principaux front entre l’armée ukrainienne et les forces de Wagner.

Vidéo Sergei Munier

Quand un de ses amis Facebook lui demande si les anciens occupants du véhicule ont déposé « plainte pour vol », Sergei rétorque sans détour que « l’ancien équipage est mort ». Le Français est habitué à donner des détails sinistres. Dans une publication éphémère, il s’affiche vêtu d’un uniforme ukrainien qu’il présente à un de ses contacts comme un « trophée ».

Mais Sergei Munier ne publie pas que des vidéos de lui en train de marcher ou de se faire trimballer d’un endroit à un autre. Grâce à sa caméra embarquée, il n’hésite pas non plus à documenter sa participation active aux combats. Dans une autre séquence, on le voit tirer avec son fusil d’assaut en restant abrité derrière un monticule de terre. Avec lui, trois autres soldats pilonnent les positions ukrainiennes avec des grenades. En face, la réponse se traduit par des tirs nourris. « Ce nouveau Call of Duty Avdeevka Warfare est pas mal, les graphismes sont réalistes » ajoute-t-il pensant faire un trait d’humour noir. La municipalité d’Avdiivka, située dans l’oblast de Donetsk, est, avec Bakhmut un des principaux front où sont déployés les mercenaires de Prigojine. Dans cette ville, toujours détenue par les Ukrainiens, les combats n’ont épargné ni les immeubles d’habitation, ni les écoles.

Vidéo de Sergei Munier

La marque la preuve la plus intéressante de son obédience à Wagner est un selfie qui date de fin octobre pris à l’arrière d’un camion. Le Français se montre en compagnie d’un homme qu’il appelle “Casper”, que plusieurs observateurs reconnaissent comme étant l’administrateur du sinistrement connu canal Telegram de Wagner « Reverse Side of the Medal ». Un canal sur lequel ont déjà été publiés de nombreuses vidéos montrant les exactions et les crimes de guerre de la firme. Contacté, Sergei Munier réfute cette identification.


Facebook Sergei Munier

L’impunité affichée par le Français fait fulminer un observateur attentif du conflit en Ukraine qui affirme à Blast avoir “prévenu un service de renseignement français qui dépend du ministère des Armées sur le cas Munier avant même le début de la guerre en Ukraine”. Une alerte qui n’a pas été suivie d’effets, Sergei Munier ayant pu rejoindre tranquillement l’Ukraine après le 24 février, date de l’invasion russe.

Lourd passif

Pourtant, Sergei Munier a déjà un lourd passif qui aurait dû pousser à la vigilance. La première fois qu’il fait vraiment parler de lui remonte à 2016 lorsqu’il fait l’objet d’une enquête du site ukrainien « InformNapalm » intitulée « les masques du monde russe en France ». A l’époque, c’est déjà grâce à ses publications laissées en libre accès sur les réseaux sociaux, que les enquêteurs ukrainiens ont pu dresser son portrait. C’est d’abord dans l’armée française que Sergei Munier fait ses armes. Il s’engage au début des années 2010 en tant que réserviste au sein du 1er régiment de Spahis. A cette période, ses publications laissent même suggérer qu’il aurait participé à une cérémonie en uniforme sur les Champs Elysées.

Sergei Munier au sein des forces armées françaises.
InformNapalm.org

Son expérience au sein des forces armées françaises est brève puisqu’il fait partie des premiers contingents de Français à partir se battre avec les forces séparatistes du Donbass en 2014. Selon ses propres déclarations, Sergei Munier a d’abord effectué « un séjour de trois mois en 2014, deux séjours de six mois en 2015 et 2016 et d’autres missions ponctuelles ». Un engagement pour lequel il sera d’ailleurs décoré de la “Croix du Volontaire” par le “commandant de l’Armée Orthodoxe Russe”. Durant la cérémonie de décoration, Sergei Munier affirme qu’il y a “non seulement des Russes d’origine qui retournent se battre pour leur pays mais qu’il y a aussi des Français de souche qui eux aussi viennent aider la Novorossya (projet expansionniste rêvé par Poutine) dans ce combat”


Facebook Sergei Munier

Selon « InformNapalm », son engagement ne lui aurait pas posé de difficultés pour revenir en France où il aurait continué « à agir librement pour enrôler d’autres jeunes français ». Une tranquillité qui n’est pas étonnante puisqu’à cette époque, les services de police et de renseignement sont focalisés sur la menace terroriste islamiste. Les « revenants du Donbass », à l’époque, sont loin d’être une priorité. Sergei Munier écopera quand même d’une “fiche S”.

Cela ne l’empêchera pas non plus d’être invité à une soirée de gala de l’association « Dialogue Franco-Russe » de Thierry Mariani qui s’est déroulée en novembre 2016 au somptueux hôtel Intercontinental à Paris. Contacté et interrogé sur la présence de Sergei Munier à cette soirée de gala, Thierry Mariani explique qu’elle a effectivement été organisée par son association mais « qu’il n’était pas lui-même présent » à « cette soirée qui comportait 200 invités et qui était organisée sous le patronage de Valery Giscard d’Estaing ».

Sergei Munier lors d'une réception pour le Dialogue Franco-Russe
Facebook Association Dialogue Franco-Russe

Après la publication de l’enquête d’InformNapalm, les réseaux sociaux du jeune homme sont largement expurgés de leurs contenus quand ils ne sont pas tout simplement supprimés. Il faut attendre 2019 pour que Sergei Munier fasse de nouveau parler de lui. Avec plusieurs autres engagés au Donbass, dont Victor Lenta et Michael Takahashi, il assure le service d’ordre dans une manifestation des Gilets jaunes et en profite pour déployer dans les rues de Paris un drapeau de la république autoproclamée de Donetsk.


Facebook Sergei Munier

Contacté pour lui proposer une interview, Sergei Munier a éconduit Blast en demandant « qu’est-ce que je gagne dans cette histoire ? ». Face au refus de Blast de le rémunérer, Sergei Munier confie sa déception en expliquant qu’il veut “répondre à des questions” mais qu’il “ne le fera pas gratuitement”. Sur son obédience à Wagner, il répond seulement “je vous laisse chercher”.

Pourtant, l’homme semble être un habitué des interviews. Une des dernières qu’il a donné était pour le site « Observateur Continental » dans laquelle il affirme que « la loi en France est assez compliquée pour définir le mercenaire ».

« Observateur Continental » est loin d’être un site web d’actualité comme les autres. Il fait en réalité partie d’une opération d’influence russe nommée « Inforos » qui est pilotée depuis la Russie. Révélée pour la première fois par l’ONG européenne de lutte contre la désinformation « EU DisinfoLab », « Inforos » a été mise sur la liste des sanctions du Trésor Américain qui attribue son origine au renseignement militaire russe : la GRU. Un service de renseignement russe créé en 1918 qui est responsable de tentatives d’assassinats et de cyberattaques sur le territoire européen.

Un réseau intéressant

Si ses publications permettent de se faire une bonne idée de ses activités en Ukraine, les réseaux sociaux de Sergei Munier permettent aussi de mettre en avant plusieurs de ses relations. Sur une photo publiée sur Instagram, on le voit accompagné de Gabriel Dorochine, l’arrière-petit-fils du Tsar Nicolas 1er. Au contraire de Sergei Munier, cet autre vétéran du Donbass est relativement discret en ligne. On retrouve quand même sans mal une photo de lui en train d’effectuer une « quennelle », geste popularisé par l’humoriste antisémite Dieudonné. Aujourd’hui, le Lyonnais est lui aussi de retour dans le Donbass afin de « dénazifier » l’Ukraine auprès de Sergei Munier. Une information initialement partagée directement par l’ambassade de Russie au Congo mais qui est confirmée par Sergei Munier qui a publié une photo éphémère en compagnie de Gabriel Dorochine. 


Facebook Sergei Munier

Par capillarité, il n’est pas difficile de retrouver d’autres Français. Certains présents, eux aussi, en Ukraine comme François Mauld d’Aymee. Cet ancien entrepreneur anciennement basé au Royaume-Uni est présent dans le Donbass depuis des années. Le trentenaire, un brin excentrique, aime lui aussi se mettre en avant sur ses réseaux sociaux et affirme, photos à l’appui, avoir participé, comme Sergei Munier, à la bataille de Marioupol.


Facebook François Mauld d'Aymée

Autant de personnes qui, si elles devaient revenir en France, ne feront peut-être pas face à la même mansuétude de la part des autorités françaises.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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