Au grand casino des Biotech (3/3) : Encore un effort public !

Grâce au soutien de la puissance publique, ses experts en prospectives (dont nous avons raconté les approximations) et sa banque d’investissement qui les « accompagne » en déversant l’argent comme s’il en pleuvait, les « pépites » françaises de la Biotech sont gâtées. Elles bénéficient aussi de la manne du crédit d’impôt recherche. Mais ce n’est pas tout : ce soutien providentiel est en effet déjà précédé d’un effort public, pour le financement de la recherche fondamentale. Les sociétés de notre échantillon d’enquête en profitent à plein. (Avec Marie Mira)

Au grand casino des biotech, les 10 sociétés sur lesquelles Blast a concentré son enquête espèrent parvenir à imposer sur le marché leurs produits miraculeux. Les efforts et soutiens qu’elles réclament à la puissance publique, notamment via le relais de leur syndicat (le très influent lobby LEEM), elles les justifient par leurs investissements dans la recherche. Des investissements, nous l’avons dévoilé dans le précédent volet de cette enquête, très largement surévalués. Et ce d’autant que ces « produits-médicaments » sont pour plus de la moitié issus de recherches académiques publiques.

Ainsi, dans notre échantillon d’entreprises, le traitement en cours de développement par Theranexus est en partie issu des laboratoires du CEA ; Ose Immunotherapeutics a été « incubée » dans la pépinière d’entreprises de l’hôpital Cochin ; InnoSkel et Terachon sont nées des recherches qu’Elvire Gouze a menées pendant des années à l’université Côte d’Azur ; les potentiels futurs traitements contre le diabète du portefeuille de THAC viennent eux de l’Inserm. Et on peut encore citer SparingVision et GenSight, deux « spin-off » (1) de l’Institut de la vision, établissement secondaire du centre hospitalier national d’ophtalmologie des Quinze-Vingts (CHNO Quinze-Vingts) situé à Paris. Issu d’un partenariat avec l’université Pierre et Marie Curie, l’Inserm et le CNRS, cet institut a été créé en 2009 par José-Alain Sahel, ophtalmologue de renom également co-créateur de GenSight, Pixium Vision, SparingVision et de Fovéa Pharmaceuticals, devenu en 2010 le département ophtalmologique de Sanofi Aventis.

L’Institut de la vision héberge la Fondation voir et entendre, créée par le même José-Alain Sahel, en 2007. Une fondation de coopération scientifique reconnue d’utilité publique. En 2018, l’un des projets défendus par l’Institut de la Vision, FOReSIGHT, est labélisé Institut hospitalo-universitaire (IHU). Un nouvel institut lui-même géré par la Fondation voir et entendre. En famille, donc.

Cet « ensemble » conçu comme un « lieu d’échanges » réunit sur un même site recherche fondamentale, clinique et industrielle, dans un imbroglio de structures publiques et privées interdépendantes conforme au modèle du Partenariat Public Privé (PPP). Modèle indispensable pour faire ce que les acteurs Biotech appellent de la « valorisation de la recherche » et du « transfert de technologie ».

Transfert de technologie, un siphonage de la recherche publique ?

Depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, les grands instituts de recherches scientifiques, universités, hôpitaux universitaires ont été autorisés à créer des filiales dont le rôle est d’assurer le relais entre la recherche fondamentale et l’industrie. A sa mission de recherche fondamentale, l’Inserm en a ainsi ajouté une nouvelle, celle du transfert de technologie à travers sa filiale Inserm Transfert SA, créée en 2000. Pascale Augé en est l’actuelle présidente. Elle est également administratrice de plusieurs Biotech.

« Toute cette connaissance produite par la recherche fondamentale peut être utile à la société si elle est transformée en produit puis en entreprise », édicte Jean Luc Moullet, directeur du CNRS Innovation.

L’entreprise comme finalité de la recherche scientifique, on ne pourrait mieux résumer la vocation de ces offices de transfert de technologie dont la première mission consiste à détecter, dans les laboratoires, les études les plus prometteuses, c’est-à-dire à « fort potentiel de croissance ». Après dépôt et obtention d’un brevet protégeant la future innovation, il s’agit d’accompagner le chercheur pour l’aider à créer sa société. Autant de jeunes pousses présentées ensuite à des investisseurs, pour une première levée de fonds. En cas de succès, c’est le « spin-off » et la mise en orbite de la start-up dans l’univers du capital-risque.

Dans notre échantillon, InnoSkel est l’un des derniers spin-off de l’Inserm. Un projet qui mûrit depuis 2015 dans les laboratoires niçois de l’établissement (l’Institut Valrose) et pour lequel sa fondatrice Elvire Gouze (2) a bénéficié de plusieurs « enveloppes ». Elle a ensuite été accompagnée dans le cadre du PPE (Programme Pré-Entrepreneurial) proposé par Inserm Transfert et pour des démarches auprès d’investisseurs.

En 2020, Jeito Capital, un fonds d’investissement français spécialisé dans les HealthTech, parie sur Innoskel pour 20 millions d’euros. On comprend d’autant mieux les parieurs que Mme Gouze, loin d’être une pré-entrepreneuse, n’en est pas à son coup d’essai. En 2014, elle avait déjà créé Therachon AG (3), autre spin-off de l’Inserm. Tout en gardant ses laboratoires à l’Institut Valrose, Elvire Gouze avait basé sa start-up et sa filiale Terachon Holding AG en Suisse.

En 2019, alors même que Therachon présente un déficit 8,6 millions d’euros, Pfizer annonce le rachat de la start-up pour 340 millions de dollars (298 millions d’euros), assortis de 470 millions de dollars (412 millions d’euros) supplémentaires subordonnés à la réalisation des étapes clé du développement et de la commercialisation du TA-46 pour le traitement de l’achondroplasie (nanisme). Soit, au total, près de 800 millions de dollars pour une thérapie génique pour laquelle Pfizer vient de lancer des essais cliniques de phase II.

Consécration qui a valu à Elvire Gouze d’entrer dans le club des « serial-entrepreneurs » de la HealthTech. 

Les brevets, le nerf de la guerre

Véritable clé de voute des Biotech, le brevet garantit le monopole de l’exploitation commerciale d’une découverte pendant au moins 20 ans, avec dans certains cas la possibilité de l’étendre jusqu’à 25 ans. Un peu à la manière d’un appartement, un brevet peut être « loué » sous la forme d’une licence, qui accorde à un tiers la possibilité de l’exploiter, moyennant royalties. Un brevet, ça se vend, ça s’achète. Bref, ça se monétise. Sans brevet, pas de Biotech.

Entre 2016 et 2019, 5 brevets sont co-déposés par Therachon, l’Inserm et l’université Sofia Antipolis, qui en sont donc les copropriétaires. En 2017, pour l’un d’entre eux (4), Therachon cède sa licence à Pfizer, qui peut ainsi prendre part aux futurs bénéfices de ce brevet aux côtés des deux institutions publiques. Les prémisses de la vente de 2019 ? Difficile de savoir ce qu’il en est véritablement car les négociations autour de la propriété intellectuelle sont des secrets bien gardés.

Avec 2069 familles de brevets, l’Inserm est le 1er déposant en Europe dans le secteur pharmaceutique et le 2ème dans les biotechnologies, selon le classement 2020 de l’OEB (Office européen des brevets).

La propriété intellectuelle constitue également la pierre angulaire du transfert de technologie. Les organismes de recherche sont en effet généralement copropriétaires des brevets qu’ils déposent et c’est grâce eux notamment que la recherche publique peut boucler la boucle du « cercle vertueux » du transfert de technologie, tel qu’il est théorisé par le réseau C.U.R.I.E. (5) selon le schéma présenté ci-dessous.

Le transfert de technologie vu par les « professionnels de la valorisation de la recherche publique ».
Source : CURIE asso

Un cycle si vertueux que non content de financer la recherche publique, il fait rejaillir au passage des bénéfices sur les « utilisateurs », générant ainsi de la croissance économique.

Selon le rapport d’activité d’Inserm Transfert, que nous nous sommes procurés, la filiale a rapporté 56,6 millions d’euros à l’Inserm (6) en 2020, dont 16,7 millions d’euros issus des revenus annuels des licences de brevet. Le reste, soit 39,9 millions d’euros est généré par différents partenariats avec des établissements publics et privés.

Les revenus annuels des licences, entre 2014 et 2020.
Source : document Inserm Transfert.

Auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête sur la désindustrialisation menée en octobre 2021 par l’Assemblée nationale, Pascale Augé, directrice d’Inserm Transfert, est interrogée sur le destin des offices de transfert face aux grands pôles scientifiques publics/privés en cours de construction, qui risquent de les concurrencer : « J’observe ce qui se passe à Saclay, en particulier le futur pôle oncologie, on voit les chercheurs industriels, en l’occurrence Sanofiens qui vont être introduits directement dans les équipes académiques et qui vont faire du sourcing « in situ ». Que pensez-vous de ce modèle-là ? », lui lance le député MoDem du Gard Philippe Bertha. Opposant la proximité entre Inserm Transfert et Inserm, propice à une relation de confiance avec les chercheurs qui « met des dizaines d’années à se construire », Pascale Augé tente de définir la place des Sanofiens : « Nos concurrents, c’est l’industrie pharmaceutique et ce sont évidemment nos partenaires dans l’évolution et dans l’absorption de l’innovation ».

Nous aurions aimé clarifier la position de ces « concurrents/partenaires », malheureusement la directrice d’Inserm Transfert a décliné notre demande d’entretien. A défaut, reste donc l’absorption.

C’est encore Marc le Bozec, gestionnaire de fonds à la Financière Arbevel et grand habitué des plateaux de BFM Business, qui résume le mieux la situation de ces « partenariats » publics/privés : « Il se passe beaucoup de choses dans le public, chez nous c’est très clair, c’est l’Inserm, le CNRS, le CEA (…). Vous avez beaucoup d’innovations qui sont ensuite transférées à des acteurs privés : ça peut être une grande entreprise, ça peut être des chercheurs du domaine académique public qui créent leur propre entreprise, tout cela me semble relativement vertueux ».

Une « vertu » qui consiste à remettre à des fonds privés le soin de parier sur les futurs traitements qu’il convient de développer.

Les investisseurs, des paris sur la santé du futur

Car, investir en capital-risque c’est d’abord faire un pari. Bernard Gilly, regrettant toujours sur le plateau de BFM Business qu’aucun vaccin contre le Covid-19 ne soit sorti des Biotech françaises, le rappelle avec force : « Il fallait parier, il y a 20 ans, sur la technologie ARNm, il faut faire des paris sur la thérapie génique dont on commence aujourd’hui à voir les effets ». Reconnaissant ainsi, malgré lui, que l’on a bien eu raison de laisser faire les investisseurs-visionnaires.

« Là, on se dit que l’on est enfin dans la course et que l’on a enfin la taille (pour rivaliser avec les américains et les chinois, ndlr) »

La Financière Arbevel, Sofinnova Partners et Jeito Capital sont les principaux fonds d’investissement français spécialisés dans le financement des Biotech en santé. Logiquement, ils sont « partenaires » des sociétés de notre échantillon. Des fonds eux-mêmes constitués par des investisseurs dits institutionnels, comme des banques, des assurances, des fonds de fonds ou des fonds de pension. Aviva, Axa, BPI France, BNP Paribas, la Caisse des dépôts et consignations, CNP assurance, ProBTP, Sanofi, Malakoff Humanis, la Mutuelle générale de l’Éducation nationale sont quelques-uns d’entre eux.

En 2021, ces fonds d’investissement ont permis à Sofinnova Partners de lever 472 millions d’euros pour les Biotech, la médaille revenant toutefois cette année-là à Jeito Capital, avec une levée de 534 millions d’euros, somme record pour un fonds européen. Cet exploit a permis à Rafaèle Tordjman, fondatrice en 2018 et présidente de Jeito Capital, d’honorer une énième invitation sur le plateau de Good Morning Business, sur BFM. Émission qui lui a valu les félicitations du journaliste-speaker pour avoir été « jusqu’au Texas chercher des fonds de pensions américains et même jusqu’à Singapour ». Et l’hôte de s’enthousiasmer : « Là, on se dit que l’on est enfin dans la course et que l’on a enfin la taille (pour rivaliser avec les américains et les chinois, ndlr) ».

Ainsi le singapourien Temasek et le texan Teacher retirement system of Texas (7) viennent-ils d’entrer au capital de Jeito, aux côtés des investisseurs institutionnels. Et si cette ancienne interne en médecine de l’hôpital Cochin a parcouru autant de kilomètres, c’est pour aider des patients qui souffrent de maladies « très très graves ». Lors d’une interview, toujours sur BFM Business, Rafaèle Tordjman, par un raisonnement imparable, nous montre même que le patient est au cœur de tout le dispositif. Parlant des 5 futurs « produits-médicaments » sur lesquels Jeito Capital a misé, elle livre la recette : « Ils vont permettre de soigner des maladies graves et ça, ça va avec performance, c’est très lié, puisqu’à partir du moment où vous avez un bénéfice pour le patient avec des produits qui vont être « pricés » (8), avec un prix important parce que vous avez un grand bénéfice pour le patient, vous pouvez faire des performances sur les investissements ».

Est-ce ce théorème, liant « gravité d’une maladie » et « performances financières », qui a valu à l’ex-managing partner de Sofinnova d’être promue en janvier 2020 au rang de chevalier de la Légion d’honneur ? Puis, en juillet 2021, de se voir missionnée par le gouvernement pour promouvoir l’écosystème biotech français dans le monde ? La voilà donc ambassadrice de France, un nouveau mandat qui vient s’ajouter à ceux de dirigeante de Jeito Capital, de RTB Invest (conseil pour les affaires et autres conseils de gestion) et de 8 sociétés civiles immobilières.

Au-delà des conflits d’intérêts, la galaxie HealthTech

Cas symptomatique des dirigeants et « animateurs » des entreprises de la HealthTech, navigant avec aisance entre intérêts privés et instances publiques, Rafaèle Tordjman n’est pas la seule à pratiquer le cumul de mandats. Les dirigeants de nos 10 entreprises présentent tous des CV en forme d’inventaires à la Prévert. Certains codirigeants n’hésitent pas à faire le « cumul du cumul » de leurs expériences, toutes disciplines confondues. Ainsi les quatre médecins-fondateurs-dirigeants de THAC se présentent collectivement comme « un conseil d’administration avec 150 ans d’expérience dans les affaires, l’entrepreneuriat, la recherche scientifique et clinique et la gestion des maladies (9) ». « Gestionnaire de maladies », un... métier innovant en santé ?

Cette « mixité professionnelle » est pratiquée par tous les dirigeants de notre échantillon. Mais la palme de la diversité revient à Bernard Gilly. Outre ses mandats de dirigeant/président de 14 sociétés, cet hyperactif détient également 27,1% des parts de Passage de l’Innovation. Une SAS qu’il a créée en 2015 et dont l’objet est la « mise à disposition de locaux et de services liés au profit notamment des sociétés œuvrant dans le domaine des biotechnologies Medtech et plus généralement œuvrant dans le secteur de l’innovation ».

Insatiable, Bernard Gilly vient de fêter la création, le 23 décembre dernier, de GenSight Biologics France, nouvelle structure spécialisée dans la « conception et la réalisation de campagnes publicitaires ».

De la science à la publicité, de la recherche publique à la gestion de fonds, du statut de chef d’entreprise à celui de conseiller du gouvernement, les passerelles se multiplient, les obstacles sont allégrement franchis et les conflits d’intérêts ne se cachent plus. Au contraire, ils s’affichent comme autant de gages de compétences et de connaissances de « l’écosystème », y compris dans les plus hautes instances de régulation comme l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé).

C’est ainsi le cas notamment d’Élodie Chapel. L’ex-directrice du pôle Innovation et Europe de l’agence nationale a quitté ses fonctions en octobre 2021 pour lancer sa start-up « spécialisée dans la santé des femmes » : aussitôt créée, Variant XX a conclu un partenariat avec Care-Insight, une société dont l’activité principale est la « gestion d’affaires commerciales et l’organisation de manifestations commerciales ».

Nullement gênés par ce mélange des genres, les acteurs de la HealthTech justifient ce lobbying par la nécessité de se défendre : « On fait un travail important pour sécuriser notre environnement, pour qu’il soit favorable et attractif », explique ainsi Franck Mouthon, PDG et co-fondateur de Theranexus et président de France Biotech.

France Biotech : « Mettre le vivant au service de l’homme »

Créée en 1997 à l’initiative de Pascal Brandys (11), France Biotech fédère aujourd’hui un peu plus de 400 membres : entreprises, fonds d’investissement, offices de transfert de technologie, cabinets d’avocats spécialisés dans la propriété intellectuelle… Bref, tout « l’écosystème » de la HealthTech y est représenté.

À part GenSight et InnoSkel, toutes les sociétés de notre panel en sont membres, tout comme Jeito Capital ou Sofinnova Partners. L’association ne compte pas moins de 9 commissions de réflexions, véritables « laboratoires d’idées et de prospectives » en matière de « Business Développement », de « Corporate finance », de « Market access », de « Transfert de technologie » ou encore de la très prometteuse « E-santé ».

France Biotech a également réalisé et édité un « Panorama France HealthTech », sorte de bulletin de santé annuel des entreprises du secteur. Annoncé chaque année avec tambours et trompettes lors d’une conférence de presse, ce panorama fait « autorité » et ses données sont reprises dans de nombreux rapports, dont celui de Philippe Tibi, et dans les notes du CAE, notamment. Réalisée à partir d’un questionnaire envoyé à ses membres, l’échantillon statistique sur lequel s’appuie France Biotech ne compte pas plus d’une petite centaine d’entreprises, soit 5% des quelques 2 000 entreprises de la HealthTech.

En 2020, il est dévoilé en direct depuis le ministère de l’Economie, des finances et de la relance en présence de la ministre chargée de l’Industrie Agnès Pannier-Runacher et de Cédric O, le secrétaire d’État chargé de la Transition numérique et des communications électroniques. Grande amie de l’association, Mme Pannier-Runacher est d’ailleurs invitée aux « cocktails » des grandes occasions, qui émaillent la vie de France Biotech. A l’occasion par exemple du renouvellement de la présidence de l’association en 2019.

Extrait du communiqué de presse de France Biotech du 17 septembre 2019.

Enfin, associés à ces « réflexions » et à cette « animation », on trouve de nombreux partenaires comme Euronext, France Business, EuropaBio (12) ou encore l’Institut Imagine (13)… dont France Biotech partage l’adresse dans le 14ème arrondissement de Paris. Institut qui compte parmi ses membres fondateurs Brigitte Macron, qui siège aux côtés de Martin Hirsch, le directeur général de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, de Gilles Bloch, le PDG de l’Inserm, et de Laurence Tiennot-Herment, présidente de l’AFM-Téléthon et de son laboratoire Généthon, notamment.

Les HealthTech, porte-plume du gouvernement

France Biotech se présente comme « animateur de l’écosystèmes de l’innovation en santé & interlocuteur privilégié des pouvoirs publics ». De là à en devenir le stylographe…

La rédaction du plan Innovation Santé 2030 a été confiée au Conseil stratégique des industries de santé (CSIS). Ce conseil créé en 2004 et placé sous l’égide du Premier ministre se définit comme « une instance de dialogue entre l’État et les industries de santé », « un lieu informel de concertation et d’échanges ». Le conseil s’est réuni à une dizaine de reprises entre 2004 et 2020 et, à force « d’échanges et de concertations », c’est à ce lobby qu’Olivier Véran, Frédérique Vidal et Agnès Panier-Runacher confient le soin de décider des grandes orientations nationales en matière de recherche et de stratégie de santé pour les huit années à venir.

A sa tête, sont nommées cinq « Personnalités Qualifiées », parmi lesquelles on n’est pas étonné de retrouver Anne-Lyse Santoro, DG de THAC, membre de France Biotech, et José Alain Sahel, serial entrepreneur dont les sociétés sont également membres de l’association. À leurs côtés, Jean-Charles Soria, présenté comme directeur de l’Institut Gustave Roussy à Villejuif (94) alors qu’il a quitté ses fonctions en juillet 2021 pour rejoindre Amgen, société américaine créée en 1980, cotée sur le Nasdaq et considérée comme l’un des leaders mondiaux des biotechnologies. Enfin, pour compléter cette « synergie », il fallait bien des spécialistes de la banque, du conseil et de la santé publique : à elles deux, Agnès Audier (14) et Muriel Dahan (15) cumulent ces trois compétences.

Pour rédiger ce « plan », le Conseil explique avoir mené en cinq mois plus de 200 entretiens avec divers « experts opérationnels » et s’être notamment appuyé sur le Leem (les entreprises du médicament), le Syndicat national de l’industrie des technologies médicales (SNITEM), le Syndicat de l’industrie des diagnostiques in vitro (SIDIV) et sur l’incontournable France Biotech.

Parallèlement, ce lobby des entreprises de la HealthTech co-publie en avril 2021 avec Bpifrance, Boston consulting group (BCG) et Bio’up, une société de conseil, un « Plan Healthtec » afin de « créer un cadre propice à l’émergence de champions » « pour enclencher le cercle vertueux de la réussite et exploiter le potentiel français ». Un constat et des préconisations reprises dans le plan Innovation Santé 2030 présenté par Emmanuel Macron le 29 juin 2021 à l’Elysée.

Le président de la République en juin dernier à l’Elysée, pour introduire la présentation plan Innovation Santé 2030.
Source : Présidence de la République

Et quand France Biotech conseille... France Biotech, cela donne un programme visant à lever ce que l’association considère comme des « freins qui brident la croissance des entreprises de la HealthTech ».

Parmi ces entraves, les essais cliniques dont il conviendrait de simplifier le système d’autorisations, avec l’objectif « [d’]augmenter le nombre d’essais cliniques en France et le nombre de patients inclus passant par une réduction significative des délais d’autorisation, tout en conservant un haut niveau de qualité, mais aussi un pilotage resserré des appels à projets nationaux ». Un « pilotage resserré » qui passerait par la création d’une « structure d’impulsion et de pilotage stratégique de l’innovation en santé » afin de garantir la mise en œuvre du plan. Une « structure d’impulsion », dont le CSIS a déjà dessiné les contours et défini les missions principales, afin notamment de « simplifier et clarifier le rôle de l’ANSM ».

Une autre petite course…

La création de l’Agence de l’Innovation en Santé est d’ores et déjà actée et le chantier bat son plein. En décembre dernier, le Premier ministre a annoncé son lancement pour 2022. Elle sera chargée de poursuivre l’application du plan Innovation Santé 2030 « en lien » avec un « comité de pilotage ». Comme nous l’avons détaillé dans le premier volet de cette enquête, à la tête de ce comité, on retrouve Olivier Bogillot, président de Sanofi France, Agnès Audier (Boston Consulting Group et CSIS) et Franck Mouthon (France Biotech), auxquels s’ajoutent, pour faire bonne mesure, quatre acteurs du secteur public.

Depuis l’initiative, la mise en œuvre et sa surveillance, la politique de santé sous le contrôle de ces lobbyistes fait son chemin et la boucle est presque bouclée. Reste maintenant à nommer le futur DG de cette nouvelle agence. Selon nos confrères de La Lettre A, Lyse Santoro (THAC, CSIS), Jean-Christophe Dantonel, directeur du programme santé, biotechnologies au secrétariat général pour l'investissement et Franck Mouthon ont été auditionnés en février 2022 par « un comité de sélection ».

Une autre petite course à la présidence dont le patron de France Biotech serait le candidat favori d’Olivier Véran, ce qui semble déplaire à certains membres éminents de la coalition, attisant les dissensions au sein de la grande maison de la HealthTech. Gageons que la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) - chargée « de contrôler la déontologie de certains responsables et agents publics », donc prévenir ou encadrer les conflits d’intérêts -, aura son mot à dire (sur ces candidats).

En attendant, on peut déjà se reporter au graphe publié à la fin de cet article pour visualiser les liens entre ces acteurs et les entités HealthTech.

Les Biotech : une économie de la promesse ?

Lors des Rencontres du G5 Santé, en octobre 2021, Agnès Pannier-Runacher a prévenu : « Accepter l’innovation de rupture c’est accepter d’avoir 95% d’échec pour 5% de réussite, c’est un mode de pensée différent ». Ainsi, la décorrélation entre l’argent investi et les résultats n’est plus un problème : c’est désormais un « mode de pensée » qui, en l’absence de produits ou de services commercialisables, prospère sur la promesse de traitements « miracles ». Ce qui rend la promesse efficiente, c’est l’espoir des patients.

« Ce qui est au cœur de l’économie de la thérapie génique n’est pas l’échange marchand d’une thérapeutique, mais celui d’actifs boursiers, dont la valeur elle-même est indexée sur l’espoir », résume Annick Jacq, microbiologiste et historienne des sciences, dans un article intitulé « Transgène et la thérapie génique - Transmuter les promesses techniques en or ? » (Open Edition Journals).

Des promesses de médicaments innovants mais aussi de bio-filtration de l’air et de l’eau par des micro-organismes génétiquement modifiés, des éponges « programmées » pour absorber certaines pollutions des océans, de la viande artificielle issue de cellules souches animales, des matériaux fabriqués à partir de fibres végétales modifiées... Les applications des biotechnologies touchent de nombreux domaines comme l’agriculture, l’agro-alimentaire ou la production d’énergie et de matières premières biosourcées.

Ce solutionnisme biotechnologique pourrait bien révéler un mouvement plus global qui nous mène vers un modèle économique de la « Bio-Innovation » : la Bioéconomie.

Les bases de cette « nouvelle économie » sont posées dans un rapport de l’OCDE de 2009 (« La bioéconomie à l’horizon 2030 : quel programme d’action ? »). Faisant l’apologie de la « révolution biotechnologique », adossé à une idéologie du « progrès » et un modèle néolibéral jamais remis en cause, ce document de plus de 350 pages déroule une « feuille de route » afin de « tirer pleinement profit » de ces « innovations ». Une société où l’ensemble du vivant et de ces processus devient une marchandise « appropriable » et « cotable » en bourse. Une économie basée sur la transformation du vivant par des manipulations génétiques et cellulaires, selon une classification pour chaque secteur.

Dans une confusion totale entre santé et médecine, l’idéologie de l’innovation présentée comme une fin en soi ne serait-elle pas le paravent qui cache cyniquement ce « sain » que l’on ne saurait voir ?

Selon la définition de l’OMS, la santé n’est pas seulement l’absence de maladie ou d’infirmité mais « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Qualité de l’environnement et de l’alimentation, sécurité professionnelle et sociale, possibilité de se projeter dans l’avenir, autant de facteurs fondamentaux de la santé dont on ne peut que constater la dégradation d’année en année. Mais rassurons-nous : l’intelligence biotechnologique travaille pour nous. Et chaque maladie et chaque désastre écologique aura sa « solution innovante ».

Ainsi, la révolution 4.0 comme condition de l’émergence du monde d’après apparaît-elle comme une anti-révolution. Un jeu de dupes dont les règles visent à ne surtout pas déranger l’ordre du monde d’hier. Voire à l’accélérer.

Le graphe des acteurs et des entités HealthTech
Document Blast

(1) Un spin-off ou scission-distribution « est une forme de scission d’entreprise où une branche d’activité d’une société se sépare de l’entreprise pour devenir une société à part entière ».

(2) Spécialisée dans les thérapies géniques pour les maladies du squelette, dont l’achondroplasie (nanisme) - 13 brevets

(3) AG = SA en allemand.

(4) « Leurres FGFR3 solubles pour le traitement de troubles de la croissance osseuse ».

(5) Une fédération des professionnels de la valorisation de la recherche, du transfert de technologie et de l’innovation.

(6) Le budget de l’Inserm s’élevait en 2020 à 967,36 millions d’euros, dont 67,4% de subventions de l’État et 32,6% provenant de « ressources externes », c’est-à-dire de partenariats avec différentes entités publiques et privées.

(7) Système de retraite des enseignants du Texas.

(8) Terme emprunté à l’anglais : auquel on aura donné un prix.

(9) «A Board of Directors with 150 years of experience in business, entrepreneurship, scientific & clinical research, and disease management».

(10) APM : Agence de Presse Médicale.

(11) Co-fondateur de Genset, de Biobank Technology Ventures LLC, de Compuvax. Dirigeant de Phylex Biosciences.

(12) EuropaBio est une association européenne qui représente les intérêts de l'industrie des biotechnologies. Elle regroupe les acteurs économiques des trois secteurs d'activité principaux de la biotechnologie : l'agriculture, la santé et l'industrie.

(13) L’Institut des maladies génétiques Imagine a été créé en 2007 et est soutenu par la fondation du même nom.

(14) Agnès Audier occupe les fonctions d’administrateur et présidente du comité des rémunérations, membre du comité d'audit du Groupe Crédit agricole et de conseiller principe du BCG (Boston Consulting Group), un cabinet international américain de conseil en stratégie.

(15) Muriel Dahan, inspectrice de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), a été de 2007 à 2009 membre du cabinet ministériel à la santé sous Roselyne Bachelot, et plus récemment membre de la task force interministérielle vaccins mise en place par le gouvernement.

Pour aller plus loin :

Les deux premiers épisodes de notre enquête/série en 3 volets, Au grand casino des Biotech :

1 : Un business sous influences

2 : Le futur en marche, ou le marché du futur

Pour aller plus loin : 


Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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