Black blocs, ultragauche, antifas : tous aux urnes !

Activistes du black bloc, militants d’ultra gauche, antifas, anars : ces abstentionnistes de toujours se sont déplacés en masse pour glisser un bulletin Mélenchon dans l’urne. De là à voter Macron au second tour, il y a un énorme pas que quelques uns n’excluent néanmoins pas de franchir.

Il y a six mois, dans ce café de Nantes, Justine, activiste du black bloc de 26 ans, était catégorique : « je n’ai jamais voté, et ne le ferai jamais. Je ne vais pas participer à cette mascarade d’un système que je combats. Ce n’est pas là que ça se joue, la mobilisation politique, ce n’est pas une fois tous les 5 ans, c’est au quotidien, dans les luttes sociales ». Même discours peu ou prou chez Zoé, 21 ans, qui ne rechigne pas, dans certaines manifs, à canarder les policiers avec divers projectiles : « non, je ne voterai pas, je milite autrement. Mais si un jour j’allais quand même aux urnes, ce serait pour un bulletin Philippe Poutou, le seul candidat anticapitaliste ». Idem chez Giovanni, 37 ans, qui se revendique de l’autonomie italienne : « je n’ai voté qu’une seule fois, contre le traité constitutionnel européen, en 2005. Il y avait un véritable enjeu et un choix de société. Une Europe livrée au capitalisme le plus sauvage ou une Europe un peu plus sociale. Mais en tant que militant révolutionnaire internationaliste, il est logique que je ne vote pas aux élections nationales ». « Pour nous, explique un jeune antifa, la démocratie capitaliste et libérale n’est pas un rempart contre le fascisme, elle est ce qui le nourrit ». L’anti électoralisme faisait l’unanimité.

« A situation exceptionnelle, pratiques exceptionnelles »

Six mois plus tard, les mêmes se sont massivement rendus aux urnes. Dans ce café de la banlieue parisienne fortement marqué à gauche, on s’apprête à diffuser la soirée électorale. Pour la première fois, des radicaux, dont certains qui se cagoulent et affrontent les forces de l’ordre lors des manifs, se passionnent pour ce scrutin. Comme un seul homme, ils ont voté Mélenchon. « A situation exceptionnelle, pratique exceptionnelle. Pour la première fois, le fascisme est aux portes du pouvoir, estime Giovanni. Je ne suis pas mélenchonniste, mais c’est le seul qui ne veut pas aller plus loin dans le fascisme ». Un militant d’extrême gauche qui a voté Poutou se fait même renvoyer dans ses cordes : « j’aime beaucoup Poutou, au niveau des idées, c’est celui dont je suis le plus proche. Mais une organisation véritablement révolutionnaire n’a rien à faire dans une élection. Et là il faut être pragmatique : seul Mélenchon peut éviter un deuxième tour Macron Le Pen, et instaurer un débat d’une autre tenue : on y parlera pouvoir d’achat, redistribution des richesses, emploi, justice sociale. On évitera un débat nauséabond sur l’identité, l’immigration ». Dans un brouhaha survolté, à peine audible, la télé crache les premières estimations : 28,6 Macron, 23,9 Le Pen, 20,1 Mélenchon. Très beau score du leader de la France insoumise, mais à 3 points et demi derrière la candidate Rassemblement National, le match semble plié. Mais au fur et à mesure de la soirée, la « remontada » de Mélenchon grise les militants radicaux : « 22,2 contre 23, 0,8 points d’écart, ça peut passer », s’enthousiasme l’un d’entre eux. Mais non, Marine Le Pen restera devant. Les clients repartent peu à peu, avec la gueule de bois.

Un vote stratégique

Justine, la militante nantaise qui jurait qu’elle ne voterait jamais, a fait le même choix, très majoritaire selon elle dans le milieu militant. Elle a glissé un bulletin Mélenchon dans l’urne « L’antifascisme c’est aussi ça, il ne faut pas s’enfermer dans une posture puriste. Je ne condamne pas les gens qui se sont abstenus, à condition qu’ils militent à côté, fassent de la politique pour changer le réel et se battent contre le fascisme. Pour les autres, je trouve ça indigne, c’est vraiment une posture de privilégiés ». Zoé, qui jurait qu’elle ne voterait jamais, ou alors éventuellement Poutou, n’a pas hésité à opter pour Mélenchon : « je suis pragmatique », résume-t-elle.

La forte mobilisation de l’ultra gauche est-elle un tournant, ou simplement une situation exceptionnelle ? Sylvain Boulouque, spécialiste de l’histoire de l’anarchisme et des black blocs, penche pour la seconde hypothèse : « D’abord, il y a toujours eu une frange des activistes du bloc qui votait. Le black bloc c’est une pratique. Une fois qu’il ont enlevé leurs cagoules, certains vont aux urnes. Mais là c’est effectivement beaucoup plus massif. Mais c’est surtout un vote stratégique de circonstance : éliminer Marine Le Pen. Ça a failli marcher ».

Pourtant, Mélenchon est loin d’être en odeur de sainteté au sein du bloc. Il y a même un lourd passif . Depuis des années, le chef de file de l’union populaire n’a de cesse d’affirmer sans aucune preuve que les black blocs sont manipulés par la police, voire sont en fait des policiers pousse au crime. « C’est nier notre existence, nos pratiques de lutte et notre révolte », s’agace un militant. « Est-ce que pendant un rassemblement, une manifestation, les énervé-e-s qui se (re)connaissent ont besoin d’inconnus pour les exciter contre le Capital, l’État, et ses sbires », écrivait en 2019 le site radical « Paris lutte info ». « Il faut croire que pour Jean-Luc, les gens ont si peu de raisons d’être en colère qu’il est improbable qu’ils choisissent des actions offensives pour manifester leur mécontentement...sans y être poussés par les keufs (policiers, NDLR) ».  

2010 : un militant arrêté à cause de Mélenchon

Les militants les plus âgés ont encore un souvenir ancien en travers de la gorge. Le 16 octobre 2010, à la fin d’une manif, un cagoulé, un plot à la main, s’acharne sur une vitrine de banque. Un manifestant pacifique tente de s’interposer. Surgit alors un autre cagoulé qui, d’un coup de pied, dégage le manifestant. Pour le protéger dira-t-il plus tard. Jean-Luc Mélenchon martèle dans tous les média que l’homme est en fait un policier en civil. Le ministère de l’intérieur et la direction générale de la police nationale s’offusquent de cette allégation sans fondement. Pour démonter cette rumeur, les forces de l’ordre mettent tous les moyens en œuvre pour retrouver l’auteur du coup de pied. Ce dernier, militant d’extrême gauche connu des services de renseignement, est arrêté. Un ancien policier des renseignements généraux qui suivait la mouvance d’ultragauche l’affirme : « s’il n’y avait pas eu ces rumeurs de policier infiltré, il est évident qu’on n’aurait jamais cherché à le trouver pour des faits aussi bénins ». « Mélenchon a évolué depuis, analyse Giovanni. Il a maintenant des positions beaucoup plus proches des nôtres, il est le seul à dénoncer les violences policières, met l’accent sur la colère sociale et dénonce l’islamophobie ».

Contre le fascisme, iront-ils pour autant, même en se bouchant le nez, voter Macron au second tour ? L’écrasante majorité non : « je refuse de choisir entre l’extrême droite et la droite extrême », tranche Justine, la militante nantaise, résumant le point de vue général. Il y a cependant des exceptions comme Alain : « je ne le dis pas trop, mais je vais le faire, confie-t-il. On règlera nos comptes avec Macron après, mais au moins évitons le pire. ». Dès après le premier tour, le site Lille antifa semblait ne pas exclure, ou en tout cas ne pas condamner, un éventuel vote Macron : « Pas une voix pour les fascistes ! Le quinquennat de Macron sera horrible, et il faudra lutter contre son gouvernement (…), mais l’arrivée de Marine Le Pen serait encore pire ». La même position que Jean-Luc Mélenchon.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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