Chronique légèrement anachronique / Robert Desnos, de la révolte une fleur

« J'ai lu dans le journal un roman dont j'étais le héros toujours à l'aise quand il fait pluie. Mon cœur bat l'extinction des feux, Mes yeux sont la nuit. » Robert Desnos

Mai 1945, l’Europe respire, l’Allemagne a capitulé. A Terezin, en actuelle République Tchèque, Joseph Stuna, un étudiant appelé pour soigner les survivants du camp, lit le registre des malades. Il semble reconnaître un nom, celui d’un homme qu’il a lu dans une revue tchèque plus tôt dans sa vie, qu’il a admiré, semble-t-il, aussi. C’est le nom d’un résistant dont le rôle fut de transmettre des faux-papiers à des juifs et à d’autres résistants, d’un journaliste notable du tout-Paris, d’une voix de radio, d’un scénariste, d’un chansonnier, le nom d’un homme qui paraît dormir sur toutes les photographies, qui a concédé sa liberté pour la révolte et n’y a vu que la liberté plus grande, le nom d’un homme taillé dans un bouquet de fleurs. Sur le registre, le nom : Robert Desnos.

C’est que ce nom a parcouru le monde entier. On le connaît un peu partout pour ce qu’il a écrit. Il entrait dans le groupe surréaliste quand celui-ci n’en portait pas encore le titre. En 1921, dans un café, comme souvent, alors qu’il était en permission, il fit la rencontre, entre autres, de Tristan Tzara, André Breton, Louis Aragon et Blaise Cendrars. Il en fut déçu : « Dîner sinistre. Je ne pouvais dire qu’évidemment et c’était tout. » 

 Toutefois, il était introduit. Enfin, il connaissait le visage de ces gens qu’on appelait « dadaïstes » et dont toute l’œuvre consistait à prendre le ridicule très au sérieux. C’est avec eux, une année plus tard, que commençait la grande vie littéraire du nom : Robert Desnos.

La première révélation pour le groupe surréaliste furent les soirées sous hypnose. Desnos s’assoupissait et dans le demi-sommeil, composait, parlait, écrivait sous les yeux émus de l’audience restreinte, qui n’en finit, plus tard, de témoigner du miracle. Ensuite, ce fut sa poésie, ses écrits érotiques, sa distance prise avec les surréalistes en 1929, et davantage, foyer brûlant de son œuvre : l’écriture de l’amour. 

Yvonne Georges, d’abord, qu’il aima profondément, sujet d’un de ses plus célèbres poèmes, J’ai tant rêvé de toi. Yvonne Georges qui ne lui rendit jamais l’intensité que Desnos lui dédia et mourut de la tuberculose en 1930, brutalement. A cette absence succéda l’apparition de Youki, seconde histoire, histoire définitive. Par là, Desnos élabore une poétique du deuil et de la renaissance, sertie de références régulières aux fleurs, aux bruits quotidiens des villes et à la révolte. Demeure en lui et par lui ce triptyque : poète endormi, révolté poétique, poésie de toutes les fleurs.

Dans The Night of Loveless Night (1930), évocation d’Yvonne Georges et Youki, il écrit :

Evade-toi de l’eau, des prisons, des potences,
Adieu, je partirai comme on meurt un matin.
Ce ne sont pas les lieues qui feront la distance
Mais ces mots : Je l’aimais ! Murmurés au lointain. 

Ou ces vers, dans le poème Sirène-Anémone (1929), déclaration d’amour au confluent du rêve et de la chanson :

L’anémone des cieux
Fleurit sur mes parterres
Fleurit encore aux yeux
A l’ombre des paupières 

Encore, cette fois, dans Ô Jeunesse extrait du recueil Les nuits blanches (1930-1939), ce déni lucide devant le tragique, déni annonciateur :

Midi flambant fait pressentir le crépuscule
Le cimetière est plein d’amis qui se bousculent
Que leur sommeil soit calme et leur mort sans rigueur
Mais tant qu’il restera du vin dans les bouteilles
qu’on emplisse mon verre et bouchant mes oreilles
J’écouterai monter l’océan dans mon cœur 

 Il y eut la guerre, un court emprisonnement pendant la débâcle, l’occupation, puis la résistance. Là, Desnos se dédouble. Il parvient à travailler au journal Aujourd’hui, contraint par la censure, en tant que chroniqueur littéraire ; il intègre le réseau de résistance Agir, en juillet 1942, en charge des faux-papiers. Desnos écrit toujours. Un roman, l’unique, parait en 1943, titré Le vin est tiré, témoignage sur les conséquences sordides de l’opium entre-deux-guerres. L’œuvre poétique, elle, change de figure. Desnos revient à des formes plus classiques, sans abandonner la puissance des images. L’empreinte de l’histoire en cours surgit également, comme dans Demain, extrait du recueil Etat de veille (1943) :

Âgé de cent mille ans, j’aurais encor la force
De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.
Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,
Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille
À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.

Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. 

8 juin 1945. Sous les paupières fermées du poète, le fil,- qui saura ?  remonte : en février de l’année précédente, Desnos fut dénoncé et interpellé par la Gestapo, chez lui. Prévenu, pouvant fuir, il reste, pour Youki. Dans le plafond des Desnos se cachait Alain Brieux, résistant lui aussi. La présence du poète le sauva. Dans la bibliothèque, les officiers secouent les livres d’où tombe une liste de résistants. On emmène alors Desnos rue des Saussaies, siège de la torture. Ce fut la déportation.

À Compiègne d’abord, où Youki se rend dès qu’elle le peut, pour lui transmettre quelques vivres et des cigarettes. Le dernier rendez-vous, aussi, au cœur du camp, permis par un employé. Youki manigance pour le faire libérer, mais une dernière dénonciation scelle le sort.

Vint l’infernal adieu. Le 27 avril 1944, Desnos est déporté à Auschwitz. Youki, venue avec des amis saluer Robert, écrit :

Nous avions acheté beaucoup de paquets de Gauloises, espérant pouvoir les jeter au passage, dernier cadeau, dernier adieu, mais les Feld-gendarmes, furieux de nous revoir, ne comprenant pas comment nous étions arrivés avant eux, se mirent à nous frapper à coups de crosse de fusil, en nous traitant de ‘terroristes’. 

 Les derniers mots que Youki entendit de la voix de Robert Desnos, dans la file pour le convoi, furent ceux-là : « Je reviendrai vite. Amitiés et bonjour aux copains ! 

Le voyage de Desnos en terre de mort fut sinueux, Auschwitz, Buchenwald, Flossenburg puis Flöha, et cette lettre datée du 15 juillet, pour Youki, dernière tendresse pour en repeupler le ciel :

(…) J’aurais voulu t’offrir 100 000 cigarettes blondes, douze robes de grands couturiers, l’appartement de la rue de Seine, une automobile, la petite maison de la forêt de Compiègne, celle de Belle-Isle et un petit bouquet à quatre sous. En mon absence, achète toujours les fleurs, je te les
rembourserai. Le reste, je te le promets pour plus tard. 

 Mai 1945, l’Europe respire et à Terezin, des rescapés gisent dans des baraques. Un étudiant reconnaît le nom : Robert Desnos. Il aborde un homme qui lui ressemble un peu, à ce nom : 

« Connaissez-vous le poète Robert Desnos ?

- Oui, c’est moi. »

8 juin 1945. Petit matin. Quelques jours sont passés et les paupières de Robert Desnos sont closes. L’étudiant et l’infirmière n’ont pas contredit le destin. Le typhus l’a emporté. Il avait promis de leur faire visiter Paris. Le dormeur, enfin, dort, et du fond de la nuit, il semble témoigner encore.

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