Effets collatéraux de l’invasion russe : À l’Est, rien ne va plus

Dans les Balkans et en Europe de l’Est, la guerre menée par l’armée russe qui ravage l’Ukraine crée une onde de choc dévastatrice. Le conflit fait craindre à certains pays, notamment d’ex-URSS et d’ex-Yougoslavie, une déstabilisation pouvant mener à une annexion. État des lieux alarmant.

La Moldavie craint que la guerre atteigne la Transnistrie

À l’image des régions de l’Est de l’Ukraine, la Transnistrie est une enclave sécessionniste pro-russe située à l’est de la Moldavie, le long de la frontière ukrainienne. Le Kremlin, qui n’a jamais reconnu son indépendance, proclamée en 1991, y a néanmoins environ 1500 soldats, présents officiellement pour « maintenir la paix » et garder le dépôt de munitions géant de Cobasna (peut-être le plus grand d’Europe de l’Est). De plus, Moscou fournit gratuitement du gaz à la région pro-russe, en envoyant la facture à la Moldavie. La Transnistrie dispose aussi de ses propres forces armées, avec laquelle l’armée russe organise régulièrement des exercices militaires.

Si sa neutralité est inscrite dans sa constitution et qu’elle ne fait pas partie de l’OTAN, la Moldavie est membre du Partenariat oriental de l’Union européenne, pour laquelle elle vient de déposer une demande d’adhésion. Le pays a également élu comme présidente une pro-européenne, Maia Sandu.

Pour ces raisons, la Moldavie, bordée au Nord, à l’Est et au Sud par l’Ukraine, serait le pays le plus vulnérable à un débordement de l’invasion russe. Si l’armée de Vladimir Poutine venait à prendre la ville Ukrainienne d’Odessa, elle ne serait qu’à une cinquantaine de kilomètres de la frontière moldave. « Depuis Chisinau (la capitale), nous entendons le bruit des bombes dans le pays voisin », avait tweeté Maia Sandu le 3 mars.

Le stress est palpable et l’atmosphère est lourde au sein de la société moldave, qui a le regard tourné vers l’invasion de son plus grand voisin. Nombreux sont les habitants à sortir quotidiennement avec leur passeport en poche, prêts à quitter le pays dans l’urgence en cas d’arrivée de l’armée russe ou d’éclatement d’un conflit ouvert avec la Transnistrie. L’armée du pays grand comme la Belgique, qui compte moins de 8000 contractuels et dispose de peu de moyens, ne semble pas en mesure d’opposer une grande résistance en cas d’invasion.

La Géorgie tend le dos

Comme en Moldavie et en Ukraine, deux régions de Géorgie ont fait sécession avec le soutien des Russes. La guerre qui fait rage en Ukraine depuis 2014 dans le Donbass rappelle d’ailleurs celle de Géorgie, qui vit en 2008 la Russie envahir le pays et avait abouti sur la reconnaissance par cette dernière de l’indépendance de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. À l’époque, la Russie avait, comme aujourd’hui en Ukraine, légitimé son intervention dans une ancienne république soviétique par la nécessité de défendre les populations de régions à tendance majoritairement russophile.

Coincée entre la Russie au Nord, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie au Sud et disposant comme l’Ukraine d’un accès à la mer Noire, la république de 3,7 millions d'habitants qui a perdu deux de ses régions (qu’elle continue de revendiquer) a peur d’être la prochaine sur la liste de son gigantesque voisin du Nord. D’autant plus que plus de 150 volontaires géorgiens viennent de partir combattre aux côtés des Ukrainiens, malgré le désaccord de Bidzina Ivanichvili, l’oligarque anciennement de nationalité russe qui dirige en sous-marin le gouvernement.

Sous l’impulsion de l’opinion publique majoritairement pro-européenne et la signature de pétitions par des dizaines de milliers de citoyens, le Premier ministre Irakli Garbibachvili a envoyé le 3 mars une lettre officialisant la demande d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne. La veille, le président ukrainien Volodymyr Zelensky faisait de même.

Le ministre de la Défense Bulgare russophile limogé

Sans frontières terrestres avec l’Ukraine, la Bulgarie se voit néanmoins concernée par l’Invasion Russe pour plusieurs raisons. En plus de partager avec Kiev le littoral de la Mer Noire, elle garde de son statut d’ancienne république communiste des sympathies et des antipathies envers la Russie et les anciennes républiques soviétiques. Ainsi, le pays est divisé entre des mouvements pro et anti-russes. Cette division, exacerbée par la guerre en cours, se ressent aussi bien au sein de la population que dans les sphères politiques.

C’est pour cette raison que le ministre de la Défense considéré comme pro-russe, Stefan Yanev, qui refusait d’employer le terme de « guerre » à propos de l’Ukraine, a été limogé lors d’un Conseil des ministres exceptionnel convoqué le 28 février. « Il est inadmissible que mon ministre de la Défense puisse employer le mot d’« opération » pour qualifier ce qui se passe en Ukraine. C’est une guerre », a expliqué le Premier ministre, Kiril Petkov.

Proche de l’ancien officier aujourd’hui devenu Président Roumen Radev, Stefan Yanev, lui-même général d’armée de terre s’est toujours opposé à la politique atlantiste et pro-européenne du Premier ministre, notamment sur la question de l’Ukraine. L’ex ministre de La Défense avait en ce sens annoncé sur les réseaux sociaux que l’envoi de troupes supplémentaires de l’OTAN en Bulgarie était inutile et risquait de mener à l’escalade. Ce positionnement n’avait pas manqué de plaire aux partisans de la Russie, jusqu’à être repris par l’ambassade de Russie en Bulgarie. Pour certains observateurs pro-européens et atlantistes Bulgares, Stefan Yanev, de par ses prises de position en faveur de la Russie, serait un outil de la politique russe de déstabilisation de l’Occident. « On dirait quelqu’un qui sert les intérêts stratégiques et militaires de l’agresseur, en l’occurrence de la Fédération de Russie », avait déploré le politologue Dimitar Avramov dans les colonnes du journal bulgare 24 Chasa.

La guerre en Ukraine, qui ne se situe qu’à quelques kilomètres de sa côte, d’où elle voit passer de nombreux navires militaires, inquiète la Bulgarie qui s'est alignée sur les plans de l’OTAN. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères Alexandre Grouchko s’est pourtant vu rassurant, assurant que « la Bulgarie n’a pas besoin d’être protégée de la Russie car elle est bâtie sur les ossements des soldats russes morts pour sa libération ». Il rappelait alors le souvenir la guerre russo-ottomane de 1877 et 1878 à la suite de laquelle la Bulgarie avait obtenu son indépendance de l’Empire ottoman.

La Turquie tente un grand écart impossible

Le pays, qui vient d’accueillir à Antalya, jeudi 10 mars, des pourparlers entre les ministres des Affaires étrangères russe et ukrainien, compte des partenaires à la fois dans les camps des agresseurs et des agressés.

La Turquie, qui est membre de l’OTAN depuis 1952 et a soutenu l’indépendance de l’Ukraine, entretient de bonnes relations avec elle. D’autre part, Ankara importe la moitié de son blé depuis l’étranger. 85% de ce stock est acheté à Moscou tandis que 15% provient d’Ukraine. La situation est similaire pour l’orge et le maïs, et un tiers du gaz consommé par les turcs provient de Russie.

Cette relation économique privilégiée place la Turquie dans une situation de funambule délicate, qui se traduit par son absence de participation aux sanctions mises en places par les pays occidentaux envers la Russie. Si les deux pays se sont rapprochés ces dernières années, certains dossiers importants les opposent. C’est le cas de la question syrienne, la Turquie étant farouchement opposée à Bachar el-Assad alors que la Russie en est un fidèle soutien.

Le grand écart dont tente de faire preuve la Turquie semble de plus en plus instable. Le pays parait déterminé à prendre plus de responsabilités dans le conflit. Le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a qualifié de « guerre » l’invasion russe en Ukraine. Il permet ainsi au pays d’utiliser la convention de Montreux, déterminant la libre circulation (des navires de guerre) dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore et dans la mer Noire. Selon la convention, la Turquie a désormais le droit d’interdire le passage de tous les bateaux militaires par les détroits du Bosphore et des Dardanelles.

Alors que les navires russes s’amarrent en Crimée et que des bâtiments américains mouillent à Constanța, en Roumanie, le ministre a confirmé vouloir utiliser ce droit. Il a en effet déclaré le 28 février que le pays avait l’intention de fermer ses détroits à tous les bateaux de guerre, toutes nationalités confondues. Les activités militaires dans la mer Noire s’en retrouveraient totalement gelées.

En Bosnie-Herzégovine, la peur du retour de la guerre

Dans le pays fédéral d’ex-Yougoslavie, où la présidence est composée d’un membre des trois communautés qui le composent, les présidents croates et bosniaques condamnent l’agression russe en Ukraine. Milorad Dodik, le président représentant la République des serbes de Bosnie, appelle quant à lui à la neutralité. Une fois encore, celui qui brandit régulièrement la menace d'une sécession de la partie serbe de la Bosnie-Herzégovine montre que le pays est de plus en plus divisé et que les trois parties de sa présidence ne peuvent pas se mettre d’accord. Proche de Vladimir Poutine, Milorad Dodik s’oppose notamment à l’entrée de la Bosnie-Herzégovine dans l’OTAN.

Nombreux sont les citoyens, médias et politiques en Bosnie-Herzégovine qui craignent que la guerre qui fait rage en Ukraine n’inspire les velléités des nationalistes de l’entité serbe qui rêvent de sécession. Le conflit russo-ukrainien pourrait aussi engendrer une profonde crise économique et financière, alors que certains signes comme l’augmentation des prix du carburant et des matières premières semblent abonder en ce sens. Milorad Dodik a d'ailleurs exigé une modification de la loi sur la Banque centrale afin d’accorder plus d’autonomie budgétaire à la République serbe de Bosnie-Herzégovine. Il pourrait ainsi réaliser des stocks dans l’éventualité d’une pénurie due à la guerre.

Dans un entretien donné au journal Le Monde en décembre 2021, Milorad Dodik expliquait avoir été reçu par le maître du Kremlin et s’être entendu avec lui sur leur aversion de l’OTAN.

Le président russe, en accord avec sa stratégie de déstabiliser l’ordre mondial de l’après-guerre froide dominé par les États-Unis et l’OTAN, s’est montré attentif aux revendications sécessionnistes de Dodik. Le 9 janvier 2022, une unité des Loups de la Nuit, une véritable milice paramilitaire prenant la forme d’un club de motards nationalistes russes aux ordres de Poutine, défilait devant l’ambassadeur de Russie et des représentants diplomatiques chinois à Banja Luka, la capitale des Serbes de Bosnie.

La mission européenne EUFOR (European Force), présente en Bosnie-Herzégovine depuis 2004 dans le cadre d’une mission de maintien de la paix, avait alors presqu’immédiatement annoncé l’envoi de 500 soldats en appui aux 600 stationnés actuellement. Selon certaines sources, d’autres renforts seraient déjà en préparation. Une escalade qui, pour les bosniens de toutes communautés confondues, ravive le douloureux souvenir du début de la guerre des années 90.

La peur de la Russie rend l’Union Européenne attractive

L’invasion de l’Ukraine par Moscou a fait de la Russie un « autre », dangereux ennemi potentiel commun à une grande partie des Etats des Balkans et d’Europe de l’Est. Ces pays cherchent aujourd’hui dans l’urgence des moyens de se protéger, à la fois du Kremlin et des menaces séparatistes, majoritairement russophiles, venues de l’intérieur et pouvant à tout moment ébranler la stabilité de leurs sociétés.

C’est pour cette raison que la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine ont rejoint dans l’antichambre de l’Union Européenne la Turquie, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, l’Albanie, la Macédoine du Nord et le Kosovo. Ce dernier, comme ses voisins, craint que la Russie ne tente de déstabiliser les Balkans et insiste pour intégrer au plus vite l’UE et l’OTAN. Néanmoins, malgré l’urgence apparente, les questions de pauvreté, de corruption, ainsi que les politiques sociales et extérieures de ces pays sont loin de convenir aux critères de l’Union et semblent rendre leur rêve d’adhésion rapide impossible.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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