Le photovoltaïque taille à la hache les forêts du Sud et gagne l’est

L’énergie solaire est une pièce essentielle de la transition écologique. Prévus pour se développer sur toitures ou dans les zones déjà dégradées, les parcs photovoltaïques s’installent pourtant en forêts. Tout le sud de la France est concerné. Et les Ardennes et les Vosges commencent aussi à être touchés par des déboisements pour planter des panneaux solaires.

En cette fin de matinée du samedi 18 juin 2022, ils sont déjà une petite trentaine à se promener dans le grand parc ombragé du Gite du Moulin, à la Roche-des-Arnauds, une petite commune située à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Gap (Hautes-Alpes). Des jeunes couples avec enfants et des militants écologistes plus chevronnés ont répondu à « l’appel de la forêt » lancé par l’association Les Sérigons Terre Vivante. Dans l’après-midi, d’autres militants les rejoindront pour participer aux ateliers et à la promenade pédagogique organisée par l’association dans la forêt des Sérigons.

Manifestation à Forcalquier contre l'installation des panneaux photovoltaïques dans les forêts
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Cette journée constitue une mobilisation citoyenne de plus organisée par l’association pour défendre sa forêt menacée de déboisement pour laisser la place à un projet de parc solaire photovoltaïque porté par Valorem, dont le président-fondateur est Jean-Yves Grandidier, un proche de Yannick Jadot, l’ex candidat EELV à la présidentielle. Sur la vingtaine d’hectares du massif boisé, la commune veut en effet louer 7,5 hectares à la société privée.

La forêt des Sérigons menacée de déboisement
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Une véritable hérésie pour Robert Gentili, le président de l’association. « La forêt des Sérigons est une forêt naturelle qui a poussé sur le cône de déjection du torrent du Rif de l’Arc. Il s’agit essentiellement de pins, mais des feuillus sont en train d’apparaitre. De plus cette forêt protège une zone humide classée Natura 2000. Il s’agit aussi d’un couloir écologique pour de nombreux animaux, notamment pour une espèce protégée de chauve-souris, le grand rhinolophe. »

Classée en zone inondable, la parcelle forestière qui aiguise l’appétit de Valorem a d’ailleurs obligé l’entreprise à prévoir la surélévation de ses panneaux photovoltaïques pour éviter les problèmes. Mais selon les militants écologistes, le groupe privé sous-estime les risques d’inondation que ce projet fait courir au village, notamment à la zone artisanale située en lisière de forêt.

14 projets de parcs photovoltaïques dans la vallée du Buëch

Alors que Valorem se présente volontiers comme portant une attention particulière à l’environnement (voir le off de l’enquête), les membres de l’association dénoncent la surdité de ses représentants. « Nous avons eu une réunion avec la municipalité et Valorem, raconte Nick Nguyen, l’un des porte-parole de Sérigons Terre Vivante. Nous leur avons proposé un projet alternatif pour implanter leur parc sur l’ancienne gravière et sur le périmètre de la station d’épuration qui la jouxte. Ils ont refusé en affirmant que Valorem ne savait pas faire ! »

Les militants écologistes des Hautes-Alpes sont d’autant plus remontés contre ce projet d’implantation de parc photovoltaïque en forêt qu’il ne s’agit pas du seul projet de ce type dans le département. De la Roche-des-Arnauds, située en amont sur le cours du petit Buëch, jusqu’à Sisteron dans les Alpes-de-Haute-Provence, c’est toute la vallée du Buëch qui est défigurée par les développeurs de parcs solaires.

Selon Christian Marchal, l’un des animateurs du Collectif citoyen pour un autre photovoltaïque dans les Alpes du Sud (CCAPAS), la vallée compterait quatorze projets et parcs déjà construits pour une puissance globale de 164,2 MW. En termes d’occupation au sol, il faut facilement multiplier par deux, soit quelque 320 hectares de forêts rasés ou promis à des coupes à blanc pour laisser la place aux panneaux photovoltaïques.

Parc photovoltaïque de Fontienne sur la montagne de Lure
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Une aberration dans cette région de moyenne montagne où les forêts ont très souvent été plantées à la fin du XIXe siècle pour prévenir les risques naturels (éboulements et inondations). À quelques dizaines de kilomètres plus au sud de la Roche-des Arnauds dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, c’est Forcalquier, la sous-préfecture, et la montagne de Lure qui se retrouvent en première ligne contre les projets de parcs photovoltaïques. Là-aussi, les mobilisations succèdent aux campagnes de sensibilisation de la population. La dernière en date remonte au 26 avril 2022.

Organisée conjointement par l’association Amilure et le collectif Elzéard – Lure en résistance, auxquels s’était joint le CCAPAS, la manifestation avait regroupé, en milieu d’après-midi, une cinquantaine de personnes sur la place du Bourguet, devant la mairie de Forcalquier. Dans la matinée, les organisateurs avaient organisé une balade pédagogique dans la forêt de Seygne (60 hectares de forêt mixte feuillus et conifères et une zone humide de 20 hectares), appartenant à la commune de L’Ongles, promise à une future coupe rase sur 12 hectares pour un projet de parc solaire développé par Engie Groupe.

Panneaux photovoltaïques sur la montagne de Lure
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600 hectares de forêts menacés sur la montagne de Lure

Selon le décompte fait par Elzéard, les projets de parcs photovoltaïques vont se traduire par le déboisement de quelque 600 hectares sur la montagne de Lure ! Pourtant, ce petit coin de collines provençales devrait être intégré au parc régional du Lubéron. De plus, la montagne de Lure fait l’objet d’un classement comme réserve de biosphère par l’Unesco. Autrement dit, une nature d’une richesse exceptionnelle qu’il faudrait préserver. Surtout à un moment où la lutte contre le changement climatique devrait se traduire par l’interdiction des coupes rases de parcelles forestières pour protéger les arbres, principaux outils de lutte pour réduire les émissions de CO2.

Les villages concernés part le projet d'implantation des centrales de panneaux photovoltaïques
Collectif Elzéard

À une vingtaine de kilomètres au sud de Forcalquier, c’est un autre projet qui suscite l’inquiétude des militants écologistes. Hygreen, un projet porté par Engie et Air Liquide, prévoit la construction d’une usine de production d’hydrogène « vert » à Manosque. Pour couvrir les énormes besoins en énergie de l’usine, le projet prévoit de planter quelque 1500 hectares de panneaux photovoltaïques, pris forcément sur des terrains boisés tout autour de la cité de Jean Giono et de son héros Elzéard Bouffier (L’Homme qui plantait des arbres).

Si les déboisements de parcelles forestières pour le photovoltaïque sont contraires à toutes les prescriptions en matière d’énergie verte, qu’elles soient nationales ou régionales, le développement de parcs solaires en forêt semble inarrêtable dans les Alpes du Sud, mais aussi dans le Haut Var. Le site en ligne de la mission régionale de l’Autorité environnementale, dont l’avis est obligatoire, recense ainsi, depuis le début de l’année, 13 projets de parcs solaires en PACA, dont sept sur des parcelles boisées. En 2021, sur les onze avis demandés à la mission régionale pour des projets photovoltaïques, 6 étaient en forêt. L’année précédente, c’était 11 sur les treize demandes d’avis.

40 % des parcs PV sur des terres agricoles ou forestières en Occitanie

Et année après année, la MRAE déplore la situation, sans que rien ne change. « La MRAe note la constance du nombre de projets implantés en plein milieu naturel, sans aucune planification. Des défrichements sur des dizaines d’hectares de forêts (projets sur les communes de Flayosc et de Vins-sur-Caramy dans le Var par exemple) sont régulièrement présentés à la MRAe à ces fins, en zone naturelle présentant des statuts de protection relatifs à la biodiversité », dénonçait ainsi le rapport annuel 2021 de la Mission régionale.

Un constat que partage les autres missions régionales de l’Autorité environnementale dans le Sud de la France. « Environ 40 % de la surface des parcs sur la période 2019-2020 étaient projetés sur des espaces présentant des caractéristiques naturelles, agricoles ou forestières. Cette tendance s’est largement amplifiée en 2021 », souligne le rapport 2021 de la MRAE Occitanie. Sur les 28 demandes d’avis instruites pour des parcs solaires depuis le début de l’année, la moitié concernait des zones boisées.

« Une grande partie des dossiers reçus ne correspond pas aux objectifs de la stratégie régionale de développement du solaire qui date de 2009 (installation sur sols anthropisés, dégradés ou sur bâti), et les quelques projets en phase avec cette stratégie concerne des surfaces très restreintes de quelques hectares. Les projets sur sols à dominante naturelle agricole ou forestière atteignent quant à eux des dimensions de plusieurs dizaines d’hectares », s’inquiétait également son homologue en Nouvelle-Aquitaine en 2020. 

En Nouvelle-Aquitaine, c’est le projet Horizeo, un parc photovoltaïque de 1000 hectares dans la forêt de Saucats porté par Neoen et Engie Green, qui défraie la chronique. Mais la Gironde et les Landes ne sont pas les deux seuls départements de la région à être touchés par des déboisements massifs. En Dordogne, des forêts de châtaigniers sont aussi victimes des appétits des industriels. Tout comme les massifs boisés du département voisin du Lot-et-Garonne.

Sur l’ensemble de la région, les chiffres ont d’ailleurs de quoi faire peur. Selon l’observatoire régional des espaces naturels agricoles forestiers et urbains (Nafu), les forêts occupent plus d’un tiers du territoire de la région (soit plus 3 millions d’hectares), mais ont perdu en moyenne 1886 hectares par an entre 2015 et 2020. Sur la même période, l’occupation des parcs photovoltaïques au sol a augmenté de 304 hectares par an, dont 60 % étaient pris sur des terrains forestiers.

Plus de 2700 hectares de forêts à défricher en Nouvelle-Aquitaine

Selon Daniel Delestre, le président de Sepanso Aquitaine, une association environnementale membre de France Nature Environnement, les parcs photovoltaïques en Nouvelle-Aquitaine occuperait quelque 3900 hectares dont près de 2000 hectares auraient été pris aux forêts. « Ce chiffrage est certainement sous-évalué, indique un ingénieur forestier. En 2018, on dépassait déjà les 2000 hectares de centrales installées en Gironde, Landes et Lot-et-Garonne. Et les autorisations de défrichement pour l'installation de centrales photovoltaïques au sol dépassent les 2700 hectares, sans compter les deux gros projets en cours de discussions (Saucats 1000 hectares en Gironde et Casteljaloux 600 hectares en Lot-et-Garonne) qui n'ont pas encore déposé leur dossier de défrichement. »

Pour justifier ces projets de déforestations, tous les acteurs concernés (entreprises, élus locaux ou propriétaires forestiers privés) ont recours au même argument : les parcelles concernées par les déboisements seraient constituées par des peuplements pauvres. En clair, ces forêts, sans grand intérêt environnemental, ne seraient pas assez. Y compris la forêt des Landes et de Gironde, en très grande partie plantée en pins pour l’industrie papetière…

« Les arguments utilisés par les défricheurs pour justifier le faible impact environnemental sont exactement ceux utilisés par certaines ONGE, Canopée en tête, pour dénigrer le massif des Landes de Gascogne. Elles ont très largement exagéré les aspects négatifs de cette forêt, on le reprend en boomerang dans la tête. Merci Canopée, FNE et les autres, il est bien temps de pleurer maintenant », dénonce notre ingénieur forestier. Il oublie que cet argument est couramment utilisé également par les ingénieurs de l’Office national des forêts ou par des coopératives forestières privées, comme Alliance Forêt Bois qui règne sur les forêts privées sur toute la façade ouest du pays, pour justifier des coupes massives (« favoriser une sylviculture dynamique » dans le jargon de l’ONF) et la transformation de forêts de feuillus en plantations industrielles de résineux (c’est le cas notamment en Dordogne ou dans le Morvan).

Autre argument : remplacer des arbres, qui stockent le carbone, par des panneaux solaires seraient bon pour le climat, car le bilan carbone des parcs photovoltaïque seraient positifs. Un argument totalement absurde quand on connait la capacité de stockage du carbone par un hectare de forêt : entre 2,5 et 5 tonnes par an pour les arbres et 0,5 tonne par an pour les sols, selon Denis Lousteau, directeur de recherche à l’Inrae Bordeaux, qui participe à des études aussi bien pour les industriels (il a travaillé sur le projet Horizeo) que pour de collectifs citoyens qui s’y opposent.

Selon le scientifique, le stock de carbone dans les arbres varie entre 150 et 200 tonnes par hectare, en fonction de l’âge du peuplement. Le carbone stocké dans les sols est évalué entre 70 et 90 tonnes par hectares. Or, une fois la coupe rase effectuée et le sol forestier transformé en vague prairie pour planter les panneaux solaires, au moins un tiers du carbone stocké dans le sol est rejeté dans l’atmosphère au bout de 50 ans.

Un manque de friches industrielles selon les industriels

Dernier argument avancé par des industriels : le manque de friches pour développer les parcs photovoltaïques. Selon une étude de l’Ademe, les friches industrielles identifiées dans l’hexagone permettraient de développer quelque 18 GW de photovoltaïque au sol. Un chiffre à comparer avec un objectif de 90 à 130 GW de photovoltaïque (au sol et sur toiture) à atteindre d’ici à 2050 indiqué dans le scénario Transition 2050 de l’agence publique. Mais l’agence rappelle que la priorité doit être donnée au développement sur les toitures.

En fait, la seule raison qui justifie la déforestation en cours dans le sud de la France est simplement financière. Selon Neoen, l’hectare de forêt se loue en effet à un tarif bien inférieur à celui d’une friche industrielle : entre 3000 et 5000 euros pas an, alors que les tarifs peuvent atteindre entre 20 et 25 000 euros pour d’anciennes décharges. Même avec un coût maximal de 1000 euros par hectare pour les mesures de compensation (souvent réduites à des actions de pure forme), les parcelles forestières offrent donc de bien meilleurs rendements.

Face à la multiplication des mobilisations citoyennes dans tout le sud de la France contre les projets de parcs photovoltaïques en forêt, les industriels mettent maintenant l’accent sur le développement de « l’agrivoltaïsme » et multiplient les projets sur des terrains agricoles. C’est notamment le cas en Nouvelle-Aquitaine où 14 des 39 dossiers de parcs solaires instruits depuis le début de l’année concernent ce type de terres (seulement 5 dossiers sur des parcelles forestières). Soit quasiment le même nombre que pour l’ensemble de l’année 2021.

Mais, les projets de déforestation ne sont pas pour autant abandonnés. Ils concernent maintenant des régions plus au nord. Comme en Auvergne – Rhône-Alpes, en Centre Val-de-Loire, en Bretagne et jusqu’en dans le Grand Est où les massifs forestiers des Ardennes et des Vosges sont à leur tour victimes de la voracité des industrielles. Qu’attend l’Etat pour réagir et interdire ces projets qui vont aggraver les conséquences du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité ?

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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