Nucléaire : La grande foire au n’importe quoi

Débat public autour du nouveau nucléaire, commission d’enquête à l’Assemblée nationale, examen d’un projet de loi au Sénat… L’actualité sur l’industrie nucléaire est riche. Mais elle tient plus du règlement de comptes que d’un débat constructif s’appuyant sur la réalité.

Pour l’observateur qui suit l’actualité du nucléaire, la période est dense. Comme jamais. Entre les réunions organisées par la Commission particulière du débat public (sur le nouveau nucléaire et la première paire d’ERP 2, un modèle simplifié de celui de Flamanville) à Penly (Seine-Maritime), les auditions de la commission d’enquête à l’Assemblée nationale (visant à établir les causes de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France) et celles tenues par le Sénat (dans le cadre de l’examen du projet de loi relatif à « l’accélération des procédures liées à la construction de nouvelles installations nucléaires à proximité de sites nucléaires existants et au fonctionnement des installations existantes »), jamais une telle masse d’informations n’avait été portée sur la place publique en France. Cette fois, le débat public que les opposants au nucléaire réclament depuis tant d’années (de décennies) a enfin lieu.

Débat exutoire

A priori, c’est une bonne nouvelle, sur un sujet éminemment structurant pour le pays. Mais à l’arrivée, quelle déception ! En effet, malgré les dizaines d’heures de débats et d’auditions, un élément manque au citoyen pour lui permettre de se faire sa propre opinion : la réalité, telle qu’elle est et non telle qu’elle est fantasmée, par les pro comme par les anti-nucléaires.

Ce déphasage aura été particulièrement flagrant lors des réunions publiques consacrées au nouveau nucléaire, pourtant sans enjeu autre que celui d’une réflexion partagée. Ce débat public n’a été organisé que pour des commodités administratives (Electricité de France a besoin de ses conclusions pour déposer son dossier de création d’une installation nucléaire et un permis de construire), non pour savoir s’il fallait ou non reconstruire un nouveau parc nucléaire.

Pour preuve, personne n’a pour le moment interrogé la capacité financière, technique et humaine de l’entreprise à assumer la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires.

La presse - à Blast et à Libération - a pourtant fait le boulot et tiré la sonnette d’alarme en démontrant que ce programme était largement infaisable.

Le 10 novembre 2022, à la une de Blast : EDF mission impossible, la triple crise.
Image site internet Blast, Le souffle de l'info

Engagés sur ces mauvaises bases, tous ces débats ressemblent plus à un vaste règlement de comptes partisan qu’à un examen réaliste et approfondi - et nécessaire - de la politique énergétique française, notamment en matière d’électricité. Ce qui se joue actuellement au sein de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale est sur ce point symptomatique.

Plusieurs de ses auditions ont fait le miel médiatique des pro comme des anti-nucléaires, tant les propos tenus par tel ou tel (comme l’ancien haut-commissaire à l’énergie atomique Yves Bréchet ou l’ex-PDG d’EDF Henri Proglio) ont paru explosifs. Par le nombre et la qualité supposée des personnalités auditionnées, on pouvait espérer de cette commission qu’elle fasse œuvre utile en produisant le socle d’un renouvellement à la fois de la stratégie publique en matière d’électricité et de la gestion des entreprises publiques, à commencer par celle d’EDF. Il n’en est rien. Certes, certains acteurs clés ne peuvent plus être entendus soit par ce qu’ils sont décédés comme Alain Bugat, patron du Commissariat à l’énergie atomique entre 2003 et 2009, soit parce qu’ils sont malades comme François Roussely, PDG d’Electricité de France de 1998 à 2004. Mais on aurait pu faire avec. La vérité, c’est que la donne était faussée dès le départ. Le comportement des deux têtes de la commission montre que le véritable objectif est ailleurs.

François Roussely (ici en 2019), patron d’EDF entre 1998 et 2004, une des voix absentes dans le débat actuel.
Image Club des médiateurs de services au public

Tout d’abord, d’où sort cette commission ? Ce sont les députés LR qui l’ont demandée et obtenue. C’est la raison pour laquelle l’un des leurs, Raphaël Schellenberger, en est le président. A 32 ans, ce jeune loup de la politique, soutien successif d’Aurélien Pradié puis d’Éric Ciotti pour la présidence de son parti, se présente comme un spécialiste des questions énergétiques. Une expertise justifiée à ses yeux par le fait que la centrale nucléaire de Fessenheim, fermée en 2020 après 42 années de fonctionnement, se trouve sur son territoire d’élection - la quatrième circonscription du Haut-Rhin. Il n’en a qu’une vision dogmatique.

Visiblement pas le problème

Conscient du piège tendu par la droite, les députés macronistes ont fait nommer un rapporteur (chargé de rédiger le rapport final, un rôle essentiel) issu leurs rangs. Arrière-petit-fils du haut-fonctionnaire et résistant Louis Armand, patron de la SNCF après-guerre, Antoine Armand est député de Haute-Savoie depuis 2022. Ce choix et ce contrepoids en disent long sur l’objectif de Bercy, qui entend contrôler de près cette commission qui pourrait se révéler embarrassante pour la puissante administration du Trésor. Après Normale Sup, Antoine Armand a intégré l’ENA et est devenu à la sortie inspecteur des finances. Lui non plus ne connait rien aux questions d’énergie mais ce n’est visiblement pas le problème.

Tête-à-tête

Dans ces conditions, un froid glacial règne sans surprise entre les deux responsables de la commission d’enquête, chacun jouant une partition toute personnelle dont l’objectif principal est de contrer celle de l’autre. Raphaël Schellenberger aboie et tente de mordre les chevilles des auditionnés, jugés par avance coupables de la situation actuelle dans laquelle les menaces de coupures d’électricité n’ont jamais été aussi élevées, en raison des défaillances du parc nucléaire. Cette attitude hostile s’est particulièrement remarquée lors de l’audition de François Brottes, ancien député socialiste et ex-patron entre 2015 et 2020 de RTE, la filiale d’EDF en charge du réseau de transport d’électricité et de l’équilibre offre-demande. 

Le député LR du Haut-Rhin Raphaël Schellenberger, au centre avec le micro début décembre, lors d’un débat au Medef sur la crise énergétique.
Image compte Facebook Raphaël Schellenberger

Antoine Armand tente lui d’exister en se montrant faussement méthodique. Comme il ne comprend pas souvent les réponses de ses interlocuteurs, il ressemble trop souvent à un hamster qui tourne en rond dans sa cage…

La règle du jeu, non dite mais tronquée, consistant à régler des comptes politiques et accessoirement démontrer que seul le nucléaire peut nous sauver du naufrage, la plupart des auditions se révèlent d’une très grande pauvreté. Pire, les auditionnés ont toute liberté pour raconter n’importe quoi du moment que cela convient au président, sans que personne ne les place face à leurs contradictions. Un exemple ? Henri Proglio a ainsi réussi à dire tout et son contraire sur l’EPR : jugé infaisable quand il s’agit de le construire à Flamanville, l’ex-PDG a expliqué sans souci de la cohérence avoir pris la décision d’en construire deux exemplaires en Grande-Bretagne... Et personne ne lui a demandé pour quelles raisons ce qui était infaisable en France ne l’était plus de l’autre côté de La Manche.

Le 13 décembre dernier, Henri Proglio, président d’honneur d’EDF, devant la commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France.
Images Assemblée nationale

Pas en reste, le désormais célèbre Yves Bréchet a pu sulfater à loisir les pouvoirs publics avec qui il a dû composer lors de son passage au haut-commissariat à l’énergie nucléaire, entre 2012 et 2018 : les gouvernements Hollande puis Macron. Raphaël Schellenberger buvait du petit lait… Pourtant, ce scientifique reconnu n’avait pas eu le moindre mot critique sur le fonctionnement de l’Etat, ni durant son mandat ni après son départ. Il a donc attendu quatre ans pour régler ses comptes, s’offrant ainsi son quart d’heure de gloire. On a connu haut-fonctionnaire plus courageux !

Yves Bréchet auditionné le 29 novembre 2022 par la commission d’enquête.
Images Assemblée nationale

L’explication des non-dits de cette intervention au lance-flamme qui a fait les choux gras de la presse est arrivée par la suite. Mais personne ne l’a relevée. Dommage. Il a fallu l’audition de François Jacq, l’actuel administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), pour en comprendre les motivations : Yves Bréchet n’a pas supporté l’abandon de son projet de démonstrateur de réacteur à neutron rapide Astrid, dont la nécessité peut attendre la fin du siècle - l’uranium étant largement disponible, à bas prix, pour couvrir la consommation des réacteurs en exploitation. Et François Jacq de préciser que personne dans l’industrie (comprendre à EDF) ne souhaitait construire ce type de réacteur, bien plus cher que ceux, actuels, à eau pressurisée. Mais cette audition qui remettait les points sur les i a été passée sous silence par la presse pro-nucléaire qui s’était gargarisée des propos d’Yves Bréchet.

« Tout le monde joue avec les mots ». De François Jacq, l’administrateur général du CEA, le 7 décembre dernier face aux membres de la commission d’enquête.
Images Assemblée nationale

Au lieu de ces auditions exutoires, si les membres de cette commission et les personnalités invitées à s’exprimer devant elle s’en étaient donné la peine, que les dés n’avaient pas été pipés d’entrée, on aurait pu comprendre pourquoi EDF n’est plus en capacité aujourd’hui de fournir toute l’électricité dont le pays a besoin. Et le public apprendre que c’est EDF qui a fait le choix dans les années 2000 de ne pas construire de nouveaux réacteurs nucléaires – à l’exception de celui de Flamanville, imposé lors des négociations avec Areva et la France par la Finlande pour accompagner la construction d’un EPR à Olkiluoto.

Question, réponse…

L’auteur de cet article a eu l’occasion d’en parler il y a plusieurs années avec Alain Bugat, au début de la décennie 2010 : dès son arrivée à la tête du CEA en 2003, il nous l’avait confié, Alain Bugat avait mené des réunions avec l’ensemble de la filière pour préparer le renouvellement du parc nucléaire. Et éviter de se retrouver à l’effet falaise, quand les réacteurs mis en exploitation entre 1978 et 1990 seraient arrivés en fin de vie. Rappelons que le parc actuel a été construit pour fonctionner en toute sûreté au plus 40 ans. Nous y sommes. Alain Bugat avait encore évoqué devant nous un accord conclu en 2004 pour... lancer la construction d’un EPR tous les 2 ans à partir de 2007, afin d’étaler le renouvellement du parc et ne pas se retrouver dans une impasse. Accord jamais mis en œuvre par EDF. A la place, l’électricien a préféré faire le siège de l’Autorité de sureté nucléaire pour prolonger (indéfiniment) son parc en exploitation. Prenant le risque de mises à l’arrêt de toute ou partie des réacteurs en cas d’incident générique. C’est ce qui est arrivé en 2022 avec la découverte du problème de corrosion sous contrainte, qui affecte une partie de la tuyauterie du circuit primaire des plus gros réacteurs.

L’ancien patron du Commissariat à l’énergie atomique Alain Bugat, décédé en janvier 2019.
Image Union des ingénieurs du CNAM

Ces réalités ainsi posées, la question suivante en découle logiquement : pour quelles raisons l’électricien a-t-il fait ce choix ? La réponse est simple : après son entrée en bourse en 2005, Electricité de France n’avait déjà plus les moyens de construire de nouveaux réacteurs. Pourquoi EDF n’en avait-elle plus les capacités financières ? Parce que l’entreprise a dilapidé la rente nucléaire et s’est surendettée dans des opérations d’acquisitions catastrophiques à l’étranger…

Hypocrisie et amnésie collectives

En 1998, la construction du parc nucléaire (actuellement en exploitation) achevée, la dette financière d’EDF s’élevait à 22 milliards d’euros. En 2010, année où la loi Nome - qui a instauré le fameux tarif Arneh (accès régulé au nucléaire historique) tant décrié aujourd’hui - a été votée, elle atteignait déjà... 47,7 milliards d’euros. Autrement dit, la dette a doublé en douze ans alors qu’EDF n’avait qu’à faire tourner son parc pour encaisser la « rente » nucléaire et se désendetter ! Même si certains refusent de la voir, la réalité est là. Toute crue : c’est la gestion du groupe public, et non l’Europe, l’Allemagne ou les gouvernements qui se sont succédé en France depuis 2010 (depuis Nicolas Sarkozy), qui est seule responsable de ses difficultés. Rappelons également pour aller au bout des choses que Les Républicains, sous leurs appellations successives, et le Parti Socialiste, qui se sont partagés les rênes du pouvoir de 1986 à aujourd’hui (Macron ayant fait la synthèse entre les deux), ont toujours été en accord avec les décisions européennes de déréglementation du marché de l’électricité. Dont le seul effet positif a été de multiplier les interconnexions entre la France et ses voisins, ce qui nous permet aujourd’hui... d’échapper aux coupures d’électricité.

En France, personne ne veut donc endosser la responsabilité de cette stratégie européenne et de ses conséquences négatives : le démantèlement du service public, la création d’une fausse concurrence et une volatilité absurde des prix de l’électricité, capés sur ceux du marché du gaz. Si ces conséquences en série ont aggravé la crise d’Electricité de France, elles n’en sont certainement pas l’élément déclencheur.

Face à la vérité, il n’y a que deux attitudes possibles : se boucher les yeux et ânonner des foutaises, ou accepter de la regarder en face quitte à se brûler (un peu) face à la lumière. Le poète prétend que, confronté au vide, il faut prendre son élan pour en triompher alors.

Tant que personne ne voudra affronter ces réalités - et le complexe nucléaire est depuis trop longtemps dans le déni -, la crise électrique ne trouvera pas d’issue en France. Et il faudra, chaque hiver, craindre le black-out.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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