Pantouflage : Les bonnes affaires d'Édouard Philippe

La nomination d’Édouard Philippe chez Atos en 2020 a fait couler beaucoup d’encre car elle intervenait un an après que l’Élysée ait nommé Thierry Breton, l’ancien PDG de la société, commissaire européen. Contrairement à ses allégations, les liens entre l’ancien Premier ministre et Atos remontent à 2006. Il cumulait alors un poste d’avocat au sein d’un cabinet d’avocats et des fonctions politiques. Une période faste marquée par du pantouflage et des liens troubles entre public et privé. Portrait d'un homme politique ambitieux qui flirte en permanence avec la ligne jaune…

Au premier rang, costume bleu et lunettes rondes, Édouard Philippe se lève pour applaudir. Autour de lui, les fidèles : le Premier ministre Jean Castex, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin ou encore François Bayrou. Ce samedi 2 avril 2022, à La Défense Arena à Paris, l'ancien Premier ministre affiche haut et fort son soutien au candidat à sa réélection Emmanuel Macron. Derrière cette apparente bonne humeur, les récentes initiatives d'Édouard Philippe ont eu du mal à passer côté présidentiel, à l'image de la fondation en septembre 2021 d'Horizons, parti qui entend faire peser l'aile droite macroniste.

La volonté de fusion entre le parti du maire du Havre et Agir, petit parti dirigé par Franck Riester, ministre du Commerce extérieur, a mis le feu aux poudres. Selon un article du Monde, cette fusion aurait agacé Emmanuel Macron car Horizons « aurait pu profiter des moyens d'Agir, qui possède un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale et au Sénat. » Selon le quotidien, le chef de l’État aurait fait pression sur Franck Riester pour qu’il refuse cette union.

 Alors qu'il semblait cornérisé au soir de la ré-élection d'Emmanuel Macron, reconduit à l'Elysée en ayant mené sa non-campagne tout seul, voilà le maire du Havre conforté dans sa stratégie : le difficile premier tour des législatives acte en effet son retour au centre du jeu. Si le président de la République obtient une majorité à l'Assemblée dimanche soir, une majorité relative, il devra composer avec les troupes d'Horizons - qui ont depuis intégré la coalition Ensemble de la majorité présidentielle - et avec leur patron. Beaucoup plus qu'il ne l'avait imaginé.

Le 1er avril 2021, l'ex-Premier ministre d'Emmanuel Macron affiche ses ambitions à la Une du Point. Un message personnel parfaitement reçu par le locataire de l'Elysée...


Ainsi, l’ambition d’Édouard Philippe irrite. Celui que beaucoup surnomment « l’homme politique préféré des Français » lorgne déjà vers l'élection présidentielle de 2027, où il fait figure de favori avant l’heure.

Édouard Philippe a multiplié les virages étroits entre le public et le privé 

Diplômé de Sciences Po, énarque, conseiller d’État, cofondateur de l’UMP, puis conseiller régional et maire du Havre, Édouard Philippe a côtoyé les sommets de la République et multiplie les virages entre le public et le privé. « Un archétype de ces très hauts fonctionnaires qui naviguent entre la politique, le public et le privé, où ils peuvent monnayer leur réseau et leur connaissance intime des faiblesses de la machine étatique », comme l’expliquait le journaliste Vincent Jauvert, auteur de La Mafia d'État (Seuil).

Au fil de sa carrière, Édouard Philippe s’est constitué une garde rapprochée d’hommes politiques, d’industriels et de hauts fonctionnaires, qui ont essaimé dans les plus hautes sphères du pouvoir et sont l’un de ses plus gros atouts en vue d’une future conquête de l’Élysée. « Lors de ses allers-retours entre le public et le privé, Édouard Philippe a étendu son réseau dans la sphère privée, mais il a aujourd’hui de larges réseaux au sein de l’État. Il a fait nommer énormément de monde quand il était Premier ministre, qui lui serviront de relais demain s’il est au pouvoir. Au contraire, Emmanuel Macron s’est mis à dos beaucoup de diplomates et de hauts-fonctionnaires avec la réforme de l’ENA », décrypte un parlementaire LREM.

Avec le député européen Gilles Boyer, son ex-conseiller spécial à Matignon. Le premier des fidèles avec qui Edouard Philippe a cosigné plusieurs livres. Compte personnel Gilles Boyer

Parmi eux, son ancien directeur de cabinet Benoît Ribadeau-Dumas, surnommé « BRD ». Après son passage à Matignon, Édouard Philippe aurait, selon les informations de Vincent Jauvert, joué de ses relations pour que BRD, malgré son inexpérience dans le secteur, soit nommé directeur général adjoint de SCOR, quatrième groupe mondial de réassurance.

Autre intime du maire du Havre depuis leur passage chez Areva, son ancien conseiller en communication à Matignon, Charles Hufnagel. Il occupe désormais le même poste chez Carrefour, entreprise dirigée par Alexandre Bompard, l’un des meilleurs amis d’Édouard Philippe. Sa femme, Charlotte Caubel, a été conseillère justice de l’ancien Premier ministre.

Édouard Philippe entretenait déjà cet entre-soi lors d’une période de sa vie plus mystérieuse. De 2005 à 2007, le futur maire du Havre fut avocat d’affaires chez Debevoise & Plimpton. Un prestigieux cabinet américain alors spécialisé dans des fusions-acquisitions aux montants dépassant parfois le milliard d’euros. Les contacts de l'homme de l’ombre d’Alain Juppé ont été mis à profit par le cabinet américain. Une parenthèse juridique et lucrative dont le dossier du Louvre Abou Dhabi fut le point d’orgue.

Rebondir, et vite

Fin 2004, la carrière politique émergente du jeune Édouard Philippe connaît un coup d’arrêt. Depuis 3 ans, l'énarque est adjoint du maire RPR du Havre, Antoine Rufenacht, et vient de glaner un poste de conseiller régional de Haute-Normandie. Il est également directeur général des services de l’UMP, parti qu’il a contribué à fonder avec Alain Juppé.

C’est d’ailleurs à cause de ce dernier que la carrière d’Édouard Philippe a du plomb dans l’aile : le 3 décembre 2004, la Cour d'appel de Versailles reconnaît Alain Juppé coupable de prise illégale d'intérêts dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. L'ancien Premier ministre est condamné à 14 mois de prison avec sursis et une peine complémentaire d'un an d'inéligibilité. Il décide se retirer de la vie politique. Édouard Philippe lui emboîte le pas et quitte l’UMP. Âgé de 34 ans, il veut rebondir, et vite.

Au même moment, le bureau parisien du prestigieux cabinet d’avocats d’affaires Debevoise & Plimpton, situé avenue Georges V, près des Champs-Élysées, cherche à développer ses compétences en droit public. Antoine Kirry, managing partner du cabinet, recrute le futur ex-Premier ministre. Il est le mari de la haute fonctionnaire Michèle Kirry, rencontrée par Philippe quelques années plus tôt au Conseil d'État. « Il était proche de Juppé, certains ont pensé que ça ferait chic d’avoir un nom comme ça au cabinet », se souvient un ancien collègue avocat. 

Admis au barreau sans concours ni examen grâce au passe-droit que lui confère son statut de membre du Conseil d'État, Édouard Philippe intègre le cabinet d'avocats, malgré ses obligations à la mairie du Havre et son poste de conseiller de Haute-Normandie. Cette relation privilégiée avec le milieu politique vaut à Édouard Philippe une place grassement payée : une ex-employée du cabinet évoque « autour de 100 000 euros nets par an pour un temps plein ». Le chiffre exact ne sera jamais connu : Édouard Philippe a refusé de le mentionner dans sa déclaration à la HATVP en 2014. Une opacité qui lui avait valu un blâme, selon Mediapart. Cerise sur le gâteau : il jouit d’un statut d'international counsel, qui, selon une ancienne collègue, « lui offre des intéressements sur les revenus du cabinet qui l’emploie localement. »

La double casquette du nouvel avocat ne semble lui poser aucun problème : au cabinet les mardis, mercredis et jeudis, il rejoint le Havre au volant de sa Peugeot break pour des week-ends prolongés où il reprend son rôle d’adjoint au maire et de conseiller régional. Un emploi à temps partiel qui, aurait fait grincer les dents du management américain du cabinet, habitué à des employés toujours disponibles. Devant le réseau et les compétences de son nouvel atout, il s'en est bien accommodé.

Compétent, drôle, bosseur : les compliments ne manquent pas chez les anciens employés de Debevoise. Certains se souviennent de ses imitations de Jacques Chirac, pantalon remonté « jusque sous les aisselles ». D’autres évoquent sa manie d’accrocher son téléphone portable Blackberry à sa ceinture, pour moquer la mode de l’époque.

La députée des Hauts-de-Seine Frédérique Dumas, qui a côtoyé Édouard Philippe lors de son passage à Matignon et lorsqu’il était maire du Havre, dresse elle un portrait beaucoup moins flatteur de l’ex-Premier ministre : « Édouard Philippe peut paraître à certaines personnes sympathiques, il est intelligent, il fait des blagues, il parle bien, il a ce flegme britannique. Mais en réalité, c'est quelqu'un d'extrêmement cynique et indifférent ». Elle cite en exemple la manière dont Philippe a démoli son rapport sur l'audiovisuel public en 2018, sans directement lui parler ou la regarder dans les yeux.

Arcelor Mittal et le Louvre Abou Dhabi

L’ancien du Conseil d'État apporte également son expertise en droit public dans le cadre de fusions-acquisitions. Debevoise est à l’époque impliquée dans l'acquisition d'Arcelor par Mittal. Une opération à 32 milliards d'euros qui a nécessité « des batteries d'avocats, de banquiers et d'experts en communication (...) pour un coût global de plus de 250 millions d'euros », selon Le Monde.

Édouard Philippe a-t-il participé à cette opération ? Certains collaborateurs de l’époque l’affirment, d’autres réfutent. Le principal intéressé a déclaré par l’intermédiaire de son attachée de presse ne pas y avoir contribué.

Si l’implication de Philippe sur la fusion d’Arcelor et Mittal reste floue, son rôle dans le projet du Louvre Abou Dhabi est avéré. En échange d’avantages en nature, Debevoise fournit des conseils en droit public et international au Louvre, pour un montant de 375 000 euros. Au centre des travaux de Debevoise : le développement d’une antenne du Louvre à Lens et à Abou Dhabi. Édouard Philippe chapeaute ce dossier stratégique avec son collègue Antoine Kirry, à l’origine de son recrutement.

Début juin, en soutien d'Elisabeth Borne, 1ere ministre et candidate aux législatives dans la 6ème circonscription du Calvados. Compte twitter Edouard Philippe

En mars 2007, Debevoise se félicite dans un communiqué de l’accord trouvé entre les deux parties, qui rapportera 400 millions d'euros au musée du Louvre pour la concession de son nom à l'émirat. Une victoire après plusieurs mois de discussions entre Yazid Sabeg, PDG de l'entreprise de sécurité informatique Communication et Systèmes (aujourd'hui CS GROUP), très proches des émirs et le ministre de la Culture d'alors, Renaud Donnedieu de Vabres, celui des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy ou le président du Louvre, Henri Loyrette.

Un collègue directement impliqué dans le dossier se remémore l’influence qu’avait Philippe à l’époque : « Il nous avait aidé à avoir des contacts à l’ambassade de France d’un pays du Golfe. C’était quelque chose d'ultra confidentiel, je pourrais vous en parler dans le détail, mais je devrais vous abattre après », plaisante-t-il.

Au plus près des puissants

Édouard Philippe ne perd pas pour autant de vue sa carrière politique et mélange les genres jusque dans son emploi du temps : un de ses collègues raconte comment il est entré dans son bureau chez Debevoise & Plimpton et l’a interrompu en pleine conférence téléphonique sur le remaniement ministériel de Jacques Chirac.

Avec son mentor Alain Juppé, dont il a cru au destin avant de rejoindre Emmanuel Macron et de se concentrer au sein. Compte twitter Edouard Philippe

« Je me souviens que Nicolas Sarkozy était en pleine crise, car il voulait absolument être ministre de l’Intérieur. » Le 2 juin 2005, le futur président de la République est nommé ministre d'État, ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du territoire, dans le gouvernement de Dominique de Villepin. Interrogé, Édouard Philippe affirme simplement qu’il « n’avait pas de lien avec le gouvernement de Jacques Chirac. »

Les copains d'abord

Les collaborateurs avocats de Philippe profitent allègrement de son carnet de contacts. Un collègue s’interroge sur le droit constitutionnel ? Pas de problème : il l’introduit directement au secrétaire général du Conseil constitutionnel, Marc Guillaume, énarque et ancien du Conseil d'État comme lui. Ce dernier est réputé proche de Benoît Ribadeau-Dumas, lui-même ami très proche d’Édouard Philippe depuis leur promo de l’ENA. Le trio occupera dix ans plus tard trois des postes les plus prisés de la République. À Matignon, BRD sera directeur de cabinet d’Édouard Philippe et Marc Guillaume secrétaire général du gouvernement.

À l'époque, Édouard Philippe est également en contact régulier avec Frédéric Mion, ancien directeur de Sciences Po et parrain de l’un de ses enfants. C’est d’ailleurs lors d’un repas chez Frédéric Mion en 2011, où se presse le tout-Paris, qu’Édouard Philippe aurait rencontré Emmanuel Macron.

C’est également lors de son passage au cabinet Debevoise qu’Édouard Philippe noue ses premiers liens avec l’entreprise informatique ATOS, dont il a rejoint le conseil d’administration en 2020, après un avis réservé de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

Atos, Canal Plus et Vivendi : le pas de deux d’Édouard Philippe et Thierry Breton

Pour comprendre les relations entre Édouard Philippe et Atos, revenons en arrière. Le 15 mai 2017, peu avant 16h. Une voiture dépose Édouard Philippe dans la cour de l’hôtel Matignon. Il a le sourire des grands jours et la barbe finement taillée. Il s’apprête à remplacer Bernard Cazeneuve à la tête du premier gouvernement français de l’ère Macron. Deux heures plus tard, les premiers noms de ministres circulent dans la presse. Parmi les candidats à Bercy, celui de Thierry Breton.

Les deux hommes sont dotés du même logiciel. Celui qui les fait slalomer inlassablement entre les affaires et la politique, alternant postes prestigieux et grassement rémunérés dans le privé et hautes responsabilités dans le public. Patron de France Telecom, Thierry Breton devient ministre de l’Économie et des Finances sous Jacques Chirac, de 2005 à 2007. Lorsque Nicolas Sarkozy l’évince de son nouveau gouvernement, il repart dans le privé et devient PDG d’Atos dès 2008.

Il fait le chemin inverse en 2019 et lâche Atos pour un poste de commissaire européen chargé du marché intérieur, amené sur un plateau par Emmanuel Macron et… Édouard Philippe.

Au-delà de ce talent commun pour les zigzags, d'autres ponts lient les CV de Thierry Breton et Édouard Philippe. Tout d’abord, la trajectoire juppéisto-macroniste. Proches soutiens revendiqués de Juppé, les deux hommes se rapprocheront d’Emmanuel Macron après la défaite de leur champion.

Second point commun : les deux ont des liens avec l'entreprise Atos. Si le rôle de PDG de Thierry Breton, de 2008 à 2019, et celui d’administrateur d’Édouard Philippe, depuis 2020, sont connus, les premiers contacts entre Édouard Philippe et le géant du numérique remontent en réalité au milieu des années 2000.

Appel d’offres et bracelets électroniques

Nous sommes en 2006. Édouard Philippe est toujours en poste au sein du cabinet Debevoise & Plimpton. Il reçoit une proposition d’un compagnon de longue date, Luc Walrafen. Salarié de la filiale Atos Worldline, ce directeur financier est de la même génération que Philippe.

« Notre DG voulait répondre à un appel d’offre du ministère de la Justice pour fournir des bracelets électroniques », retrace Luc Walrafen à Blast. « Mais on se posait une question : est-ce que la responsabilité de la société pouvait être engagée si le système était défaillant et que le détenteur du bracelet allait commettre un crime à ce moment précis ? J’ai donc fait appel à Édouard pour travailler sur ce dossier. »

Entre les Walrafen et Édouard Philippe, c’est une longue histoire d’amour. Elle débute quand Édouard Philippe est au lycée français de Bonn, en Allemagne. Le père de Luc Walrafen, Thierry, énarque passé par Bercy, est alors en poste à l’ambassade de France à Bonn. Sentant l’envie de politique chez le jeune Édouard, il devient son mentor. Le futur Premier ministre continue à entretenir des liens étroits avec la famille une fois établi à Paris, où il étudie à Sciences Po. Quand Luc lui propose ce contrat, difficile de résister.

Malgré le travail fourni par celui qui deviendra administrateur d’Atos 14 ans plus tard, la société est recalée par le ministère de la Justice. Atos ne lâche pas l'affaire pour autant et retentera sa chance par deux fois, en 2008 et 2012, sans réussite.

En 2016, Worldline remet le couvert, cette fois avec succès. À chaque fois que les époux Balkany ont fait sonner leurs bracelets en sortant du périmètre autorisé, c’était le logiciel de l'entreprise qui traitait et transmettait les alertes aux autorités.

En campagne à Nice avec Christian Estrosi, le maire de la préfecture des Alpes-Maritimes, autre transfuge (en provenance des Républicains) et prise de choix de la macronie. Compte twitter Edouard Philippe

Édouard Philippe et les géants des médias

Lorsqu’Édouard Philippe saisit la HATVP en juillet 2020, afin de faire valider son projet de reconversion professionnelle au conseil d’administration d’Atos, l’ex-Premier ministre reconnaît seulement « avoir rencontré le président-directeur général de cette société, Monsieur Thierry Breton, à plusieurs reprises, dans le cadre de l’exercice de ses fonctions de chef du Gouvernement. » Pas un mot sur le contrat passé en 2006 avec Atos Worldline. Invérifiable pour la Haute Autorité, qui ne peut se pencher que sur les « trois années précédant le début de cette activité. » Pourtant, un autre dossier aurait relié les deux hommes il y a une quinzaine d’années.

C’est en 2006 que Philippe et Breton se seraient retrouvés autour d’un dossier ultra-sensible qui va façonner le paysage médiatique français : le rachat du bouquet de chaînes télé TPS par Vivendi et Canal Plus. Cette opération industrielle constitue une étape fondatrice de la concentration médiatique française résultant de la boulimie des milliardaires Bolloré, Niel, Lagardère, Drahi ou Arnault.

En ce début des années 2000, deux opérateurs concurrents se partagent le marché de la télévision payante : TPS (détenue par TF1 et M6) et CanalSatellite (détenue par Canal Plus, Vivendi et Lagardère). « On jouait au tennis régulièrement avec Patrick Lelay (PDG de TF1 jusqu’en 2008, ndlr) », raconte Jean-René Fourtou, à l’époque président du conseil de surveillance de Vivendi. « Un jour, en sortant du tennis, comme on perdait tous les deux de l’argent, il m’a dit "et si on discutait ?" On s’est vus sur les Champs-Élysées pour parler du prix (de vente de TPS, ndlr), ça a duré un quart d’heure », résume-t-il.

Dans cette affaire, Édouard Philippe aurait discrètement tenu la plume. « Nous rédigions des notes pour Canal Plus, pour anticiper l’opération », raconte un ancien collègue de chez Debevoise, qui assure à Blast avoir travaillé à ses côtés sur cette opération délicate.

Un ministre conciliant 

« Je me souviens qu’Édouard avait fait appel à son ami Alexandre Bompard dans ce dossier », glisse un ancien collègue de cabinet. Aujourd’hui à la tête de Carrefour, Alexandre Bompard était à l’époque directeur des affaires publiques de Canal Plus. Deux ans après ce méga-deal, Alexandre Bompard sera bombardé patron d’Europe 1 par Lagardère. Contacté, il n’a pas répondu à nos questions.

La proximité d’Édouard Philippe et Alexandre Bompard est ancienne. Souvent présentés comme « meilleurs amis », les deux hommes jouent régulièrement au tennis ensemble. Leurs liens sont aussi familiaux : la compagne de Bompard, Charlotte Caubel, a été conseillère justice d’Édouard Philippe à Matignon. Lorsque Philippe quitte Matignon, son conseiller communication, Charles Hufnagel, se recase comme directeur de la communication du groupe Carrefour, dirigé depuis 2017 par... Alexandre Bompard.

À l’époque, Philippe semble très à l’aise chez Vivendi, la maison-mère de Canal Plus. Un autre de ses collègues de l’époque se rappelle : « Il avait déjà un réseau bien étoffé, je me souviens qu’il m’a présenté à Vivendi, dont il connaissait très bien certains salariés. »

Edouard Philippe accueille Emmanuel Macron en avril dernier sur ses terres du Havre. Entre les deux, le mano a mano se poursuit. Pour le patron d'Horizons, sa capacité à s'imposer comme un pilier central du mandat qui s'ouvre décidera de son avenir. Compte twitter Edouard Philippe

La fusion de TPS et CanalSatellite mettait Canal Plus (et donc Vivendi) en position de quasi-monopole sur le marché de la télévision payante. Le groupe raflait entre 70 à 80% du marché, selon une analyse du Conseil de la concurrence. Or, une opération de cette échelle doit être validée directement par Bercy. Et en 2006, le ministre de l’Économie et des Finances s’appelle… Thierry Breton. L’homme sera nommé commissaire européen sous le mandat d’Édouard Philippe en 2019.

Dans son avis consultatif de juillet 2006, envoyé à Bercy, le Conseil de la concurrence avertit : « Le risque existe ainsi de voir une seule entreprise imposer une typologie de programmes et un volume de productions répondant non pas aux besoins ou attentes du marché global mais uniquement à sa propre vision. »

Locataire de Bercy, Thierry Breton décide malgré tout d’autoriser la fusion le 30 août 2006. Par précaution, il accompagne sa validation de 59 engagements que Vivendi et Canal Plus s’engagent à tenir. Il ne faudra que cinq ans pour qu'en 2011, le château de cartes élaboré en partie par Debevoise et validé par Thierry Breton s’effondre. La toute jeune Autorité de la concurrence demande aux sociétés de régler une amende de 30 millions d’euros pour non-respect de leurs engagements.

Interrogé sur sa participation à ce deal d’ampleur, Édouard Philippe dément, expliquant laconiquement n’avoir « joué aucun rôle dans ce rachat. »

Coïncidence troublante, le premier roman publié par Édouard Philippe en 2007, soit un an après le deal de Vivendi, traite… de concentration des médias. L’un des personnages est un « ancien haut fonctionnaire devenu consultant » qui passe « l’essentiel de ses journées à déjeuner, dîner, participer à des cocktails avec tous les intervenants du monde des médias. » Héros tragique, il disparaît mystérieusement après avoir tenté de dénoncer le contournement des règles anti-concentration par l’un des magnats de l’audiovisuel français. Dans son prochain roman, Édouard Philippe inventera peut-être son retour en politique avec en ligne de mire la magistrature suprême…

« Rien n’est vrai, mais tout n’est pas faux », peut-on lire en exergue du livre.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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