Patrick Tort, l'autre vision de l'Amérique

Occasionnellement, Blast donnera la parole à des personnalités ou invités pour évoquer un essai, un récit, un film ou un documentaire. Bertrand Mertz, avocat messin et ex maire PS de Thionville, inaugure la série avec « Du totalitarisme en Amérique » du philosophe Patrick Tort.

L'autre visage de l'Amérique

En 2016, l’intellectuel Israélien de culture française Shlomo Sand, dans son essai « La Fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq » (La Découverte), écrivait qu’une tradition intellectuelle française, qui avait commencé avec Voltaire et Diderot, s’était terminée avec Foucault et Bourdieu. Sans doute ne connaissait-il pas, ou pas suffisamment, Patrick Tort.

L’un des plus grands intellectuels vivants est en effet français et il est régulièrement ignoré des médias qui lui préfèrent ceux qui viennent faire étalage de leur « philosophie » sur toutes les chaînes d’information continue. En fait de philosophie, c’est bien leur idéologie qu’ils viennent vendre au grand public.

Et c’est précisément le point de départ du nouvel essai de Patrick Tort intitulé « Du Totalitarisme en Amérique ». Un gros clin d’œil provocateur, à presque deux siècles d’intervalle, à Alexis de Tocqueville. Mais un peu plus aussi.

Ce nouvel ouvrage de 220 pages constitue une pierre supplémentaire dans l’édification d’une œuvre intellectuelle révolutionnaire, puisqu’elle pense d’une manière scientifique des questions que l’on croyait définitivement abandonnées à la spéculation philosophique et donc, finalement, à l’idéologie.

Patrick Tort ouvre sa réflexion sur ce constat : « Ceux qui attendent la vérité des philosophes se destinent à être régulièrement déçus ». La philosophie partage en effet ce point commun avec l’idéologie qu’elle ne connaît jamais l’erreur. En philosophie, il n’y a jamais que des désaccords. Le constat de ce désaccord perpétuel des philosophes disqualifie le discours philosophique sur le terrain de la connaissance objective. Au mieux, la philosophie a le mérite d’être une pédagogie du doute, applicable à la didactique des sciences elle-même, ce qui n’est pas rien. Mais elle n’a aucune pertinence du point de vue des exigences de la connaissance objective et, au final, son statut ne se distingue pas substantiellement de celui « d’une sophistication savante de l’idéologie ». Et c’est en tant que telle qu’elle peut devenir l’objet d’une analyse du discours, dont le but sera « d’élucider la mécanique des rapports entre la production historique des positivités scientifiques et la répétition transhistorique de leur appropriation par l’idéologie ».

Cette discipline nouvelle est précisément celle créée par Patrick Tort et qu’il a nommée l’Analyse des complexes discursifs. Élaborée pendant près d’un demi-siècle, intégrant Darwinisme, Marxisme et Freudisme, elle génère « une position d’extériorité et de surplomb propre à fournir aux sciences humaines et sociales un véritable gain d’objectivité ».

L’un des objets de l’analyse des complexes discursifs est d’étudier les rapports qui s’établissent entre l’historicité de la science créatrice de nouveauté, et la transhistoricité de l’idéologie, dont l’essentiel n’est pas l’invention, mais le remaniement.
Dans son nouvel essai, dont le sous-titre est « Comment les États-Unis ont instruit le nazisme », Patrick Tort applique sa méthode à la science historique elle-même dans une recherche érudite sur les conditions dans lesquelles les États-Unis ont participé à la création du nazisme avant de le combattre.

S’appuyant sur ses travaux précédents, Patrick Tort rappelle tout d’abord la confusion qui s’est opérée, s’agissant de la théorie évolutionniste, entre les thèses de Charles Darwin et celles d’Herbert Spencer qui en sont sur bien des points l’exact opposé et serviront ultérieurement de base pseudo-scientifique à des théories mortifères. Il révèle ensuite la matrice victorienne de nombre de ces théories et de leur évolution vers l’impérialisme, le militarisme et le suprémacisme nord-américain. Il rappelle que les États-Unis et l’Allemagne nazie ont eu des pratiques communes, différentes dans leurs modalités mais comparables dans leurs effets, comme l’élimination à grande échelle de communautés humaines ou les stérilisations forcées.

Il met en évidence l’inspiration nord-américaine des travaux du médecin psychiatre allemand Ernst Rüdin, rallié à l’eugénisme de Galton et Pearson, dans ses travaux hygiénistes sur la prohibition de l’alcool et dans ses recommandations sur l’internement et la stérilisation contrainte des alcooliques et des aliénés. Élu à la tête de l’institut de psychiatrie de Munich, en 1931, celui-ci participe en 1932 à un comité d’experts pour une politique démographique et raciale du ministère de l’intérieur de la République de Weimar et prend part au troisième congrès international d’eugénisme à New York, où il est élu à l’unanimité président de la Fédération internationale des sociétés eugéniques.

Patrick Tort reprend ses travaux sur le médecin chirurgien français Alexis Carrel, auteur du manifeste pour l’eugénisme « L’Homme, cet inconnu », dont il rappelle qu’il entrera en 1906 au Rockefeller Institute of Medical Research à New York. Après plusieurs séjours aux États-Unis, il obtient du gouvernement de Vichy, en 1941, la création de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, établissement à vocation eugénique placé sous l’autorité du maréchal Pétain. Et cela au moment-même où l’Allemagne prépare techniquement la « solution finale » de la question juive. Il est alors membre du Parti Populaire Français pro-nazi de Doriot.

Mais la question du totalitarisme en Amérique exigeait de l’auteur qu’il redéfinît préalablement le « totalitarisme ». Fort des constatations et des analyses faites, Patrick Tort en donne la définition suivante : « Le totalitarisme est l’ensemble des stratégies et des pratiques qui effectuent, par l’imprégnation idéologique et/ou par la contrainte, l’assujettissement de toute une société à un arbitraire politique unique ne tolérant aucune dissidence ».

Il intègre sous cette définition le national-socialisme hitlérien et y réintègre le fascisme mussolinien, qu’Hannah Arendt en avait étrangement exclu. Il fait de même pour le stalinisme, en précisant que ce dernier, contrairement aux deux autres, était radicalement incompatible avec la théorie politique qu’il prétendait pourtant mettre en œuvre : en effet, la vision marxienne d’une société débarrassée de la domination de classe, et donc de l’État, et se donnant pour objectif l’épanouissement d’individus libres et créatifs avait peu de rapports avec l’hégémonie de la machine étatique stalinienne.

S’appuyant ensuite sur les travaux de l’historien Johann Chapoutot, il met en évidence l’introduction par Adolf Hitler de techniques managériales nécessaires au contrôle de ses équipes politiques inspirées par les grandes références que sont alors Taylor et Ford, puis plus tard par celles développées aux États-Unis dans le cadre des recherches d’Elton Mayo. Il rappelle que dans le management moderne, dont l’époque contemporaine a vu la généralisation, il existe effectivement, comme l’explique Chapoutot, des éléments totalitaires.

Il nous rappelle aussi que Goebbels a été attentif aux travaux de l’Américain Edward Bernays et du Français Gustave Le Bon. Ce dernier, auteur d’une Psychologie des foules, et dont on a oublié qu’il fut « le Machiavel des temps modernes », eut ensuite des continuateurs déterminants aux États-Unis, qui furent également les initiateurs des techniques de fabrication des consensus et de manipulation de l’opinion publique.

Reprenant certains développements de ses essais précédents (Théorie du sacrifice ; L’Intelligence des limites – Essai sur le concept d’hypertélie ; Capitalisme ou Civilisation), Patrick Tort explique comment « la propension auto-sacrificielle propre à l’individu en foule est un mécanisme archaïque, dont l’origine doit être cherchée du côté des comportements que l’on estime les plus instinctifs (…) ». Il fait ainsi apparaître que « le totalitarisme a donc bien un rapport intrinsèque et requis avec l’organisation politique ou religieuse de la croyance – toujours souhaitée homogène et sincère – par le biais d’une manipulation des affects » primordiaux, et donc primitifs.

Mais là où la réflexion de l’auteur prend une dimension contemporaine, c’est lorsqu’il explique que « les totalitarismes historiques ont échoué à éviter la résistance suscitée universellement par toute violence ouverte, et n’ont pas durablement survécu à leurs forfaits et à leurs crimes ». Dans ce contexte, il fait le constat « que l’effort des classes dominantes pour tenir l’intelligence et la lucidité critique à l’écart des foules devint dès lors le moteur d’une véritable industrie ».

Suivent des propos éclairants sur les technologies de la suggestion, de l’emprise et du conditionnement qui permettent de comprendre que l’humanité n’en a pas fini avec le totalitarisme, y compris dans les démocraties dites « libérales ».

Retraçant l’itinéraire d’Edward Bernays, neveu de Freud et auteur d’un manuel de manipulation publié en 1928 sous le titre Propaganda, Patrick Tort décrit avec précision comment celui-ci, lecteur de Walter Lippmann et de Gustave Le Bon, inventa et mit en œuvre les techniques modernes de la « fabrique du consentement ».

Tort rappelle également dans une note que le premier ouvrage de Bernays, publié en 1923 sous le titre Crystallizing Public Opinion, fut lu et probablement utilisé par Goebbels, selon l’aveu même de Bernays dans ses mémoires autobiographiques, pour instruire sa pratique de la propagande. Il existait une communauté de vues entre Hitler et Henry Ford qui utilisèrent dans leurs écrits respectifs (la revue Le juif international pour Ford et Mein Kampf pour Hitler) l’expression de « nation juive ». Elle était empruntée aux Protocoles des sages de Sion dont ils savaient pourtant, l’un et l’autre, que c’était un faux destiné à dresser l’opinion internationale contre cette prétendue nation juive qui n’était en réalité qu’une diaspora. La communauté nationale – la société américaine chrétienne nordique pour Ford, la société allemande réunifiée autour de l’aryanisme pour Hitler –, faisait ainsi de l’antisémitisme la manifestation contemporaine de la lutte pour l’existence qu’il fallait réactiver pour échapper à la dégénérescence induite par l’invasion sournoise de la race inférieure…

Faisant apparaître la parenté entre le totalitarisme nazi et l’idéal théocratique, l’auteur démontre que le totalitarisme doit désigner périodiquement un ennemi extérieur ou intérieur, et que c’est la mobilisation (croisade) contre cet ennemi qui va permettre la restauration d’un « soi hégémonique et sain ». Toute comparaison actuelle avec les États-Unis d’Amérique n’est pas fortuite, ceux-ci ayant installé la guerre dans la pérennité des rapports économiques internationaux, et établi des dictatures partout où leurs intérêts paraissaient menacés, en déployant le thème de la croisade contre le mal. Ces recettes, nous dit Patrick Tort, « furent appliquées au niveau international pour justifier les crimes de la CIA – notamment l’organisation au Guatemala, contre le gouvernement démocratique de Jacobo Árbenz Guzmán (1913-1971), du coup d’État de juin 1954 qui, fomenté au profit des intérêts de l’United Fruit Company (laquelle employa Bernays pour rendre cette opération indispensable aux yeux des politiques et de l’opinion américaine), porta au pouvoir pour trois ans le dictateur Carlos Castillo Armas (1914-1957), ce qui suffit à déclencher une guerre civile et une succession de dictatures et de massacres qui durèrent trente-six ans et coûtèrent la vie à près de 200 000 Guatémaltèques ».

L’un des postulats premiers de Bernays était que la propagande de guerre et la publicité commerciale devaient utiliser les mêmes ressorts manipulatoires afin de garantir une adhésion psychologique de masse aux projets de l’élite dirigeante.

À la fin de son développement, Patrick Tort a convaincu le lecteur que c’est vers un totalitarisme « d’un genre nouveau, sans jamais renoncer à nourrir hors de son sol les restes de l’ancien, que s’est tournée l’Amérique », comme une nouvelle génération d’historiens a commencé depuis peu, dit-il, à le comprendre et à l’écrire.

Et lorsqu’il fait remarquer que Noam Chomsky, dont on pourrait par ailleurs estimer l’engagement, demeure, en dépit de toutes ses critiques, un défenseur intégriste de la « liberté » américaine au nom d’un idéal libertarien en matière d’opinion (qui le conduisit à défendre la liberté d’expression des négationnistes), on comprend qu’en vérité Patrick Tort n’a guère le souci de se rendre populaire auprès de ceux qui passent pour mener les mêmes combats que lui.

Du totalitarisme en Amérique permet au lecteur attentif, même lorsque celui-ci se croit doté d’un esprit critique solide et résistant, de se libérer d’une gangue de présupposés et d’idées reçues qui nous empêchait jusqu’alors de résister à ce « totalitarisme de la séduction » dont les « grands appareils d’influence » ont fait, depuis Lippmann et Bernays, le synonyme profond de la « démocratie » américaine.

Et l’on se désole en constatant que la gauche française, entre le vide théorique des uns, les errements wokistes des autres et les insuffisances politiques et tactiques d’autres encore, semble intimidée par la rigueur théorique et l’érudition de Patrick Tort, dans l’œuvre duquel elle pourrait puiser les outils intellectuels qui lui permettraient enfin d’appréhender notre temps pour forger la théorie politique et la stratégie dont elle a tant besoin aujourd’hui.

Patrick Tort

Du Totalitarisme en Amérique - Comment les États-Unis ont instruit le nazisme.

ERES, octobre 2022

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine déjardin

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)