Pour qui votent les super-héros ?

Alors qu’au cinéma sort un nouveau film consacré à Batman qui reconfigure pour la énième fois le personnage, se pose à nouveau la question du message politique que nous adressent les super-héros, dont la popularité a transformé certains récits en véritables mythologies contemporaines. Un essai stimulant : « Super-héros une histoire politique », tout juste réédité dans une édition augmentée, se propose de revisiter quatre-vingt-cinq ans de fiction américaine par l’exploration de ses sous-textes politiques.

Super-héros, une histoire politique, de William Blanc.
Edition de poche augmentée, éditions Libertalia

Le plus connu des super-héros, Superman naît en 1938. À l'époque, certains super-héros sont déjà très populaires mais leur réception n’a rien en commun avec l’époque contemporaine. Les éditeurs de leurs aventures sont alors petits et marginaux : ils n’ont rien à voir avec les corporations d’aujourd’hui comme Disney (propriétaire de Spider-Man) ou Warner Bros. (propriétaire de Batman). A l'époque, ces bandes dessinées subissent un immense mépris des élites car elles s’adressent exclusivement aux classes laborieuses. Elles n’ont pas encore de vernis populaire et ne génèrent aucun intérêt critique des médias. La pop culture n’existe pas encore.

Les années 1940 voient naître plusieurs des super-héros qui feront les grandes heures de l’éditeur DC, dont Flash et Wonder Woman (Batman les précède, en 1939). Il faudra attendre une vingtaine d’années pour que d’autres héros, qui se regrouperont dans le catalogue du concurrent Marvel, naissent dans l’esprit de Stan Lee : Spider-Man, Thor, Hulk ou les Quatre Fantastiques. Leur popularité sera phénoménale aux Etats-Unis mais aussi dans le reste du monde.

Au fil des décennies, les super-héros s’installent comme un sous-produit incontournable de la culture américaine, jusqu’à se transformer en mythologie contemporaine dont les récits fondateurs sont remixés à l’infini (combien de fois a-t-on vu le jeune Bruce Wayne assister à la mort de ses parents dans une BD, un film ou un dessin animé ?). De fait, cette mythologie semble parfois vouloir se substituer au monde réel, véhiculant une vision fantasmée que l’Amérique aimerait donner d’elle-même. Sa puissance, ses valeurs, mais aussi l’american way of life sont véhiculées dans ces histoires. Comme les films d’Hollywood, les comic books s’exportent et font rêver au-delà des océans. Conséquence logique : l’industrie se met au service de ce métarécit géant : la quasi-totalité de la production de bande dessinée non indépendante aux Etats-Unis est constituée de récits de super-héros, ad nauseam. En 2022, Superman porte bien ses 84 ans. Spider-Man fêtera ses 60 ans dans quelques semaines et il n’a jamais été aussi populaire : le dernier film consacré au super-héros (No Way Home) a battu tous les records en France, dépassant pour la première fois les 7 millions d’entrées pour un film consacré au personnage.

Des héros de cinéma invulnérables et dominateurs

Ces héros - comme tous les héros de fiction - ont une dimension morale, donc politique. Qu’on ne peut confondre bien sûr avec celle de leurs auteurs (de la même manière qu’Hergé n’est pas Tintin). Mais ce qui différencie le super-héros du héros de BD franco-belge, c’est qu'il est le produit non d’un auteur mais d’une industrie extrêmement structurée, très cohérente dans la stratégie éditoriale de long terme qu’elle impose à ses artistes (une évidence pour permettre à certains personnages de durer bientôt plus d’un siècle).

Avec l’avènement plus récent des films de super-héros, le genre a aussi pris le pouvoir à Hollywood, uniformisant désormais le soft power américain autour d’un unique récit, qu’il soit décliné en BD ou au cinéma. A lui seul, le Marvel Cinematic Universe compte déjà vingt-sept longs métrages, sans compter les dessins animés, les séries télévisées déclinées en parallèle et les autres films de la concurrence. A tant enfoncer le même clou au cinéma, l’imaginaire dégagé par ces personnages a changé. Le super-héros symbolise aujourd’hui pour beaucoup la suprématie américaine dans ce qu’elle peut avoir de pire, exploitant le fantasme d’une civilisation supérieure et invulnérable. Pour certains détracteurs, les super-héros incarnent ainsi la dimension la plus réactionnaire d’une Amérique dominatrice.

Si cette vision a parfois pu être caractérisée dans certains films récents (les Superman de Zack Snyder ou les deux films consacrés à Wonder Woman), les lecteurs des comics savent que cette vision est complètement fausse s’agissant de l’histoire éditoriale des personnages. C’est ce que démontre l’essai passionnant “Super-Héros, une histoire politique” de William Blanc.

Superman & Captain America : des héros non pas réactionnaires mais progressistes

Dans l’imaginaire collectif, Superman et Captain America sont sans doute les personnages qui incarnent le plus l’idée d’une Amérique triomphale. William Blanc note que Superman est le « symbole d’une confiance inébranlable en l’avenir ». Il vient d’une planète plus avancée que la nôtre, mais ce n’est pourtant pas un “Übermensch” décliné de l’imagerie nazie de l’homme supérieur. Car, comme la plupart des super-héros créés dans les années 1930, Superman est l’invention d’auteurs juifs émigrés d’Europe avant la guerre. Le personnage incarne pour ses auteurs la justice, le progressisme et le désir de paix. Son surnom : « l’homme du futur » raconte d’ailleurs parfaitement l’idée de progrès. Si on le compare aux autres héros de bande dessinée qui lui sont antérieurs, Superman est par exemple l’inversion du très populaire John Carter, un héros blanc, sudiste et colonialiste, qui se donne pour mission de civiliser les peuples extra-terrestres. Superman inverse cette proposition : dans ses aventures, c’est l’Amérique qui se trouve être une société primitive sauvée par un extra-terrestre. Car Superman est un migrant !

Captain America, imaginé en 1940 par Joe Simon et Jack Kirby est un personnage pouvant paraître au départ plus ambigu car motivé par la propagande : ce super soldat rendu invulnérable par la science est inventé pour cogner sur les nazis. Sur la couverture du premier numéro de ses aventures, il assène même un coup de poing en plein milieu du visage d’Adolf Hitler. Pour ses auteurs, il s’agit alors de viser non pas l’Allemagne nazie (rappelons que l’Amérique n’est pas encore entrée en guerre) mais de travailler l’opinion américaine, dont une importante partie est encore antisémite. De fait, William Blanc démontre par de nombreux exemples que - malgré son nom - le personnage de Captain America a tout au long de son histoire véhiculé des valeurs progressistes, s’attaquant à tous les éléments visant à atteindre l’unité nationale de l’Amérique : nationalistes, maccarthystes ou suprémacistes blancs. Lors de la résurrection du personnage dans les années 1960 après une longue période d’oubli, un compagnon d’armes lui est associé : le Faucon, qui est afro-américain. L’Amérique est alors traversée par la lutte pour les droits civiques, et c’est ce qu’accompagne alors la bande dessinée.

Wonder Woman : quand la bande dessinée anticipe le féminisme de la révolution sexuelle

Wonder Woman n’est que l’une des super-héroïnes créées dans les années 1940, parmi de nombreuses autres oubliées depuis. Son créateur William Moulton Marston est un féministe convaincu. Docteur en psychologie, il prophétise en 1937 dans une interview donnée au New York Times (quelques années avant d’intégrer l’industrie du comics) que la civilisation américaine du XXIe siècle sera un « matriarcat, une nation d’amazones ». En 1942, il enfonce le clou : « Le futur appartient à la femme (…) Les femmes dirigeront le monde ». Sa conviction est donc déjà affichée avant d’imaginer le personnage.

Comme Superman, Wonder Woman est une migrante venue d’un territoire plus avancé (Paradise Island, île des Amazones) pour amener l’Amérique vers la paix et le progrès. Son créateur refuse au passage d’en faire un personnage trop sexy et conforme aux fantasmes des adolescents (ce qu’elle deviendra hélas au cinéma, incarnée par un top model israélien). Pourtant, les pourfendeurs des comics de l’époque (au premier rang desquels le psychologue Frederic Bertham qui imposa par son lobbying agressif un code de « bonne conduite » à l’industrie) accusèrent la série de promouvoir l’homosexualité féminine, de la même manière que Batman fut accusé d’entretenir une relation ambigüe avec son jeune comparse Robin. Il faut se pincer pour croire aujourd’hui ce qu’a pu écrire Bertham en 1954 : « Les femmes dans les comics ne travaillent pas. Elles ne bâtissent pas de foyer. Elles n’élèvent pas de famille. L’amour maternel est totalement absent ». C’est en lisant ces quelques mots que l‘on comprend à quel point Wonder Woman a pu incarner un idéal féminin résistant au patriarcat plus de vingt ans avant l’apogée du féminisme américain !

La première bataille fut perdue. À cause de la croisade de Bertham, les comics furent édulcorés à partir de 1954, contraints par le Comics Code de « mettre l’accent sur la valeur du foyer et le caractère sacré du mariage » ! Ce code de censure étroit révolutionna l’industrie du comics pour le pire, rendant obligatoire la diffusion de valeurs conservatrices et interdisant certaines thématiques. Il fallut attendre la fin des années 1960 et la révolution sexuelle pour que Wonder Woman redevienne un symbole d’émancipation féminine. Comme le souligne William Blanc, tout l’inverse du symbole guerrier ultra-sexualisé et agressif développé pour le cinéma dans le film de 2017, dont l’apparat féministe mis en avant lors de la promotion ne fut que pur opportunisme.

Batman : schizophrénie du personnage

L’ouvrage de William Blanc regorge de nombreux autres exemples passionnants pour lesquels la place manque ici : Namor, personnage emblématique de la décolonisation, Black Panther et Luke Cage, premiers super-héros noirs d’envergure, ou Green Arrow, relecture moderne du mythe de Robin des Bois. Il aborde aussi certains personnages à l’image plus ambiguë, comme le Punisher, un héros dont le désir de revanche et la violence l’ont parfois positionné du côté des méchants. Ou Iron Man, un vendeur d’armes multimillionnaire et alcoolique.

Le plus troublant de ces personnages est probablement Batman, dont l’exploitation a traversé tout l’échiquier politique au cours de son histoire. Ce personnage élastique a souvent lutté du côté des plus démunis. Le nom de son jeune acolyte Robin fait d’ailleurs explicitement allusion à un autre héros qui combat aux côtés des plus pauvres : Robin des bois. Orphelin mais milliardaire, Bruce Wayne utilise sa fortune pour venir en aide aux plus faibles. Mais certains auteurs y ont plaqué d’autres obsessions, tel l’ultra droitier Frank Miller, pourtant auteur de certaines des meilleures aventures du Chevalier noir dans les années 1980. Au cinéma, le film de Christopher Nolan The Dark Knight Rises fut accusé par l’anthropologue David Graeber d’être une critique larvée du mouvement Occupy Wall Street. Et il est vrai qu’on se souvient avoir été très gêné par la représentation dans ce film de mouvements contestataires assimilés à des organisations terroristes.

Comme le conclue William Blanc dans un chapitre inédit ajouté dans cette nouvelle édition : « Les super héros vivent avec leur temps, et il est impossible de détacher les médias les mettant en scène de leur contexte social et politique ». C’est ce que démontre par exemple le film Joker, où l’éternel ennemi de Batman est pour la première fois présenté moins comme un criminel que comme une victime de l’ordre social imposé par la société capitaliste, inversant donc le regard - par exemple - du film de Christopher Nolan The Dark Knight. En tant qu’archétypes, les super-héros sont la projection de fantasmes : pour le meilleur et pour le pire, ils sont traversés par les mêmes interrogations que leurs auteurs, qui plaquent à travers eux leur propre vision du monde.

Les lecteurs intéressés par ce débat sont invités à courir au cinéma découvrir le nouveau Batman de Matt Reeves, dont l’intrigue est bâtie autour de l’assassinat d’un journaliste anti-corruption, et qui amène Batman à affronter des complotistes d’extrême-droite, tandis que Catwoman exprime de façon répétée des opinions résolument anticapitalistes. Ce nouveau film, écrit avant l’invasion du Capitole américain par les hordes trumpistes, saisit la quintessence du personnage de Batman (enquêteur, chevalier au service de la veuve et de l’orphelin) et porte une nouvelle fois un commentaire politique passionnant sur l’Amérique d’aujourd’hui. Peut-être avec un peu trop de prescience… « La folie de notre monde réel nous a rattrapé » avoue le cinéaste dans une interview récemment donnée à la revue Mad Movies devant certaines similitudes un peu trop prononcées avec des événements survenus dans la réalité. 


(c) Adrien Colrat

Super-héros, une histoire politique, de William Blanc. Edition de poche augmentée, éditions Libertalia (432 pages, 10 €)

● The Batman, film de Matt Reeves actuellement au cinéma

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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