Retour à la vie

"Nos sociétés sont des décombres. Nous pataugeons dans des valeurs mortes. Les restrictions budgétaires ont ruiné le bien public. Les avantages sociaux arrachés de haute lutte par les grèves, les occupations d’usine, le harcèlement revendicatif, ont été dépecés, émiettés, annihilées." Ces quelques lignes sont un court extrait du texte que Raoul Vaneigeim vient de nous livrer et que nous publions allègrement. "Retour à la vie" est un texte autant qu'un manifeste important. C'est un cri de révolte. "Le dernier des situationnistes" nous y pousse à toujours plus d'émancipation.

I. La vie n’est pas un objet

Nous n’avons jamais appris qu’à mourir, voici le temps d’apprendre à vivre.

Nous sommes au point de rupture de deux civilisations. Le vieux monde s’effondre et tarde à disparaître, le nouveau émerge et tarde à s’imposer.

L’onde de choc qui agite la planète secoue notre existence. Il en dévoile la racine. Nulle idéologie n’a désormais le pouvoir de la masquer.

Le roc des vérités anciennes vole en éclats.

Renoncer à vivre pour éviter de mourir. Aucun passé n’a obtenu l’assentiment des foules à une aussi stupéfiante absurdité. Aucune époque ne s’est, à ce point, laissée crétiniser à l’amiable.

Mais l’État et les multinationales ont beau déverser les immondices de la peur, de la résignation, du renoncement, du sacrifice, de la délation, il arrive un moment où tout vacille, où tout bascule parce que la vie reprend le dessus et se réapproprie ses droits. Nous sommes au cœur de ce moment. Plus exactement, nous en sommes le cœur.

Sans doute faut-il prêter au rêve la puissance de dissoudre les cauchemars du réel. Mais ce ne sera là qu’une formule creuse tant que nous n’aurons pas résolu de quitter la jungle sociale où survivre était notre lot. Pour aller où ? Exactement où nous sommes. Là où s’éveille en nous le désir irrépressible de bâtir sur le terrain de notre existence une société où l’entraide et l’autonomie nous enseignent à explorer une vie dont nous étions tenus à l’écart.

Nos sociétés sont des décombres. Nous pataugeons dans des valeurs mortes. Les restrictions budgétaires ont ruiné le bien public. Les avantages sociaux arrachés de haute lutte par les grèves, les occupations d’usine, le harcèlement revendicatif, ont été dépecés, émiettés, annihilées. Retraites et allocations sont escroquées à celles et ceux qui ont cotisé pour en jouir une fois libérés du travail. Les transports publics vont à la casse, l’enseignement qui depuis longtemps n’est qu’une voie d’accès au marché des esclaves se délite à la vitesse de chute du dynamisme d’entreprise. La cupidité affairiste a saccagé les hôpitaux publics qui, il y a quelques décennies, auraient été à même de réagir efficacement à l’apparition d’une épidémie

Qu’a-t-on tiré de cette scandaleuse gabegie ? Un simple diagnostic de morbidité. Le constat s’est banalisé en devenant l’objet de débats politiques, d’analyses sociologiques, de protestations philosophiques, de réprimandes et de doléances adressées à un Léviathan cacochyme, qui leur a signifié sa fin de non recevoir en alléguant un état de fait. « C’est ainsi, pas autrement, tel est notre bon vouloir.»

Par conséquent, rien n’est appelé à changer. Les manifestants trépignent, les revendications corporatistes accomplissent leur petit tour de manège. Les lieux communs attristent le regard et se fondent parmi ces paysages bétonnés dont on détourne les yeux.

Le désespoir, la fatalité, le pressentiment de défaite sont des armes d’autant plus efficaces entre les mains du Pouvoir que c’est nous qui lui en faisons cadeau.

L’essor du capitalisme industriel a eu le mérite, au XIXe siècle, d’autoriser, contre son gré, la naissance d’une conscience prolétarienne. Celle-ci ne se bornait ni à des revendications salariales, ni aux appels d’air d’une survie oppressée. Son projet ? Rien de moins que la création d’une société sans classe. On y retrouvait en rémanence cette aspiration à une société égalitaire qui s’était pliée aux fluctuations de l’histoire sans jamais changer de cap.

En dispensant ses innovations monnayées - électricité, vapeur, chemin de fer, thérapies, radiophonie - le capitalisme industriel avait su se prévaloir d’un progressisme prométhéen qui tout à la fois fascinait et rebutait. Le héros de la mythologie grecque avait, on le sait, défié la tyrannie des Dieux pour offrir aux humains le feu grâce auquel ils forgeraient leur destinée. Le tribut à payer pour une telle audace fut le sacrifice d’une vie, condamnée à la mutilation perpétuelle.

La vision philanthropique du capitalisme suggérait sans vergogne que la promesse d’un monde meilleur s’accomplissait aux tréfonds de l’enfer industrialisé et au prix de la souffrance ouvrière. Cette fois le paradis n’avait nul besoin du passeport vers l’au-delà que délivraient les religions. Il était terrestre, tangible, à la portée des mains, sinon de la droite, occupée à travailler, du moins de la gauche où s’inscrivait le principe d’espérance.

A l’instigation du profit, maître suprême et décideur unique, la colonisation consumériste allait succéder à la phase essentiellement productiviste du capitalisme. Avec la vogue d’une démocratie de supermarché, la vieille philanthropie caritative s’est trouvé obsolète. Mais elle a révélé, en s’effaçant, un phénomène que l’on avait dédaigné d’examiner de plus près, celui du traficotage humaniste.

Qu’est-ce, à l’origine, que l’humanisme ? Le pur produit d’une logique lucrative. Un des premiers cadeau de la civilisation marchande. A l’encontre de la perte sèche que représentait la traditionnelle mise à mort des prisonniers de guerre, l’opinion prévalut de leur accorder la grâce de survivre en devenant esclaves, en assurant le mouvement perpétuel des rouages économiques. La générosité et le calcul concluaient là une alliance improbable, qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Le procès de Nuremberg mit en scène un emblématique spectacle humanitaire. Un capitalisme prétendument démocratique condamnait et vouait aux gémonies un capitalisme d’État totalitaire dont le nazisme et le stalinisme avaient mené à bien l’atrocité concurrentielle.

A l’époque même où l’Occident écrasait la révolte des peuples colonisés, le secteur de la consommation s’ouvrait en faisant vibrer les cordes sensibles de l’altruisme. Il s’agissait, en quelque sorte de réhumaniser la dureté de l’astreinte productiviste, autrement dit la barbarie du travail. Le Plan Marshall, qui inaugura le déferlement des plaisirs consommables, passa pour une obole que l’évangélisme américain concédait à l’Europe dévastée par la guerre.

Les Edens d’abondance ne tarderont pas à se multiplier, quadrillant de leurs néons les villes et les campagnes. En prélude à son débordement planétaire, la pandémie consumériste touche, en premier, les gouvernements qui, en perdant les bénéfices de leurs colonies, ravalent leur arrogance d’exploiteur, se prosternent aux pieds de l’empire calviniste et baisent les fesses de cet immonde Baphomet qu’est le self-made-man.

Perçu de l’intérieur, le supermarché est un modèle d’hédonisme, de choix électif, de démocratie. Sous l’égide du libre échange, la liberté est totale, à ceci près qu’elle se paie à la sortie. Résiderait-il, au sein de ces lieux brillamment éclairés, d’insoupçonnables ténèbres ?

Une opinion se propage à coups de campagnes promotionnelles. Ce modèle, il suffirait de l’étendre au monde extérieur – en incluant bien entendu les droits de péage – pour instaurer le welfare state, l’état de bien-être, la béatitude végétative, le meilleur des univers possibles.

C’est oublier qu’invoquer les possibles dans une société pétrie d’interdits, c’est jouer avec le feu.

Le capitalisme trouvait son compte dans les fêtes faunesques où les « évohé, évohé !» viraient au « consommez, consommez ! » Non seulement les bénéfices engrangés n’étaient plus menacés par les grèves intempestives, les revendications de salaires, les jérémiades des apparatchiks syndicaux, mais les salaires, arrachés aux griffes de l’exploiteur, retombaient docilement entre ses mains de velours.

Troquant son bleu de travail contre des habits de consommateur, le prolétaire perdait peu à peu sa conscience et sa combativité. Les idéologies se prenaient à la glu d’un clientélisme moins soucieux d’une intelligence des êtres et des choses que des battages publicitaires valorisant n’importe quoi. L’importance accordée au prix d’achat minimisait l’intérêt porté à l’usage du produit. De sorte qu’à une utile paire de godasses, l’acheteur en vint à préférer la brillance spectaculaire d’une marque renommée.

L’industrialisation avait inauguré des conditions propices à l’éclosion d’une conscience de classe. Le déluge consumériste l’avait effacée mais non sans entraîner dans son sillage une débandade des valeurs traditionnelles.

La stricte nécessité de produire prônait l’ascétisme, le puritanisme, le sacrifice de la vie à la force de travail. L’injonction papelarde de consommer ouvrit une voie en contre-sens. Les conditions n’étaient pas sans rappeler, dans une parodie douce amère, le grand virage auquel le libre-échange, en sonnant l’hallali de l’Ancien Régime, avait convié les Diderot, les Rousseau, les d’Holbach, les penseurs des Lumières inspirateurs et instigateurs de la Révolution française.

En vouant à la désuétude les idéologies traditionnelles, l’œcuménisme idéologique du consumérisme exaltait l’hédonisme, le libre choix, l’autonomie, le refus du sacrifice. La marchandise instaurait son propre culte. Au nom de l’Avoir érigé en Etre suprême, elle désacralisait les religions et le principe d’autorité. L’idée qu’il était naturel de dépenser en se dépensant - laquelle ne tarderait pas à révéler qu’en sa sordide réalité, cela signifiait « se consumer en consommant » - ne fut pas sans nourrir la pensée qu’une alliance renouvelée avec la nature abolirait le dogme de l’antiphysis. La célébration de la femme consommatrice promotionnant, dans la foulée, la sollicitude envers l’enfant et l’animal n’abusa pas longtemps l’autodéfense féministe et les tenants d’une renaturation des êtres et des choses.

Le mouvement situationniste avait dès les années 1960 tiré les leçons du revirement que l’évolution du capitalisme mettait à portée d’analyse et de subversion radicale. Elle réveillait et stimulait la conscience de celles et de ceux qui n’avaient pas renoncé au projet d’émancipation humaine, transmis de génération en génération.

Le Mouvement des Occupations de 1968 confirma la plupart des thèses situationnistes. Bien qu’ayant échoué à concrétiser le projet d’autogestion généralisée et à jeter les bases d’une société humaine, le joli Mai ne fut ni une victoire ni une défaite. Il convoqua l’histoire à un rendez-vous permanent. L’apparition des Gilets jaunes en France et l’embrasement pacifique des insurrections mondiales s’en sont fait l’écho sans qu’il fût besoin de maîtres à penser, de tribuns, de mots-d’ordre pour y inciter.

Le retour à la vie a le génie de raviver sans trêve la conscience paradoxalement historique et intemporelle qui émane de chaque habitant de la terre. La résolution d’accorder la priorité à l’être humain, de bannir les chefs, les représentants autoproclamés, les appareils politiques et syndicaux, et d’œuvrer au gouvernement du peuple par les assemblées du peuple, voilà qui suffit amplement à jeter les bases d’une entraide sociale.

En raison de la loi des contraires, le clientélisme consumériste a contribué à la réémergence de l’authenticité, il a aidé à dépouiller la vie de son identification à la survie. La puissance de son mensonge a submergé la radicalité de mai 68, elle ne l’a pas étouffée. On s’en aperçoit nettement depuis que les coups portés par la paupérisation croissante délabrent le mythe de l’état de bien-être – une resucée « à l’américaine » de l’Age d’Or évoqué par Hésiode.

La menace que la paupérisation fait peser sur les forteresses du consommable a convaincu le capitalisme de se tourner vers la spéculation boursière. Entrer en phase financière l’éloigne de l’illusoire royaume de la consommation.

Les élytres du capitalisme l’ont toujours averti de quitter ce qui le quitte. Il a déserté les usines et le travail de la production utile, il délaisse le secteur de la consommation de masse, menacé de pillage et de désertification. Il agonise en programmant l’agonie pour tous. Son nihilisme ricanant séduit les suicidaires. Il se moque bien de saper le pilier de soutènement du spectacle. Il sème la débâcle dans la grande mise en scène où la vie s’accoutumait à n’avoir d’existence que par reflets et procuration. Par sa débilité assumée, il contribue sans le vouloir à nous faire retrouver l’authenticité ?

Le repli du capitalisme dans l’orbe de la spéculation boursière le dispense d’avoir à rendre compte de l’effondrement de l’économie. Il rentabilise son propre dépérissement. Après le dynamisme industriel et la colonisation consumériste, il s’engage dans une phase financière, dans une tornade où l’argent fou tourne sur lui-même.

Il en résulte un phénomène qui n’est pas sans évoquer l’affolement des cellules qui cancérise un organisme vivant. Le capitalisme n’est ni une matière vivante ni une matière morte. Il est du mécanique greffé sur du vivant. Les infortunes expérimentales de notre évolution l’ont nettement démontré : greffer du mécanique sur du vivant produit le dépérissement du vivant et l’autodestruction du mécanique. Avis aux transhumanistes et aux tenants du Crédit social !

On est en droit de se poser la question : la peur hystérique qui a supplanté le traitement médical du coronavirus n’est-elle pas un effet de la cancérisation de cet organisme hybride qu’est l’hydre capitaliste ?

Quoi qu’il en soit nous ne nous affranchirons pas de l’emprise du vieux monde tant que nous n’aurons pas assuré les assises de micro-sociétés humaines, fondées sur la solidarité collective et l’autonomie individuelle.

II. La contestation aliénée

 Nous sommes engagés de longue date dans une lutte sans merci contre l’exploitation de la nature terrestre et de la nature humaine. Les coups portés par le prolétariat au capitalisme ont marqué une phase spécifique de notre histoire, encore sous le choc d’une révolution et d’une révélation qui avaient mis fin au totalitarisme monarchique.

La conscience prolétarienne en armes n’est pas venue à bout de la suprématie capitaliste mais - de la Commune de Paris aux collectivités libertaires espagnoles de 1936 – elle a démontré que le projet d’une société radicalement nouvelle entrait dans l’ordre des possibles.

Bâtir une société véritablement humaine n’est pas une utopie mais un être-là.

Telle est la réalité qu’expérimentent, selon leur spécificité, les enseignements de Mai 1968, la révolte dite des Indignés, l’apparition des Zapatistes, des Gilets jaunes, des combattants du Rojava et les insurrections de la vie quotidiennes qui s’allument, s’éteignent et renaissent aux quatre coins du monde.

Voilà où réside l’importance de notre temps existentiel et social. Laissons les braillards de l’anticapitalisme à leur Grand Meeting du métropolitain ! Laissons la danse du scalp célébrer l’illusoire mise à mort du système. L’exécration ne dissimule plus depuis longtemps l’impuissance de quiconque attend quoi que ce soit de l’État et des mafias qui le parrainent. Combien d’années encore pour s’apercevoir que rien n’a changé des décrets et des mesures coercitives qui attentent à notre liberté de vivre ?

La forteresse du pouvoir se fissure et nous sommes là à lui jeter des pierres en nous illusionnant de l’abattre. Mais c’est sur nous qu’elle s’effondre. Ses décombres ont plus de chances de nous tuer si nous nous éternisons dans ses parages. La tour panoptique du Pouvoir se voulait immuable. Elle se délite sous nos yeux. Elle risque d’écraser de son effarante nullité ceux qui la créditent encore d’une toute puissance.

Quel est le bilan de l’anticapitalisme ? Un mur de lamentation, une célébration victimaire au sein de ces cimetières que les mafias du dernier profit construisent en arasant nos paysages.

Le populisme gauchiste d’en bas rend raison au pouvoir répressif d’en haut. La contestation idéologique épouse la tyrannie qui justifie son existence. La rage militante singe la rage militaire, elle se nourrit de sa propre impuissance.

Pourquoi continuer de s’enliser dans une idéologie révolutionnaire qui croupit à l’ombre d’une mort économiquement programmée ? Sommes-nous voués aux régurgitations d’une critique-critique comblant le vide creusé par le non-dépassement de la philosophie ?

Plus consternant encore que l’étiolement progressif de l’intelligence est l’absence de la vraie vie qui sévit dans les cénacles intellectuels .

Ce qui manque le plus à l’anticapitalisme, c’est l’insurrection du cœur.

Le comble de l’odieux et du ridicule a été atteint, en France, par une gauche et un gauchisme rétro-bolchevique et libertaire se ralliant à l’obligation de se faire vacciner décrétée par les gouvernements à la botte des mafias pharmaceutiques. Tandis qu’un populisme fascisant prenait la défense des non vaccinés et y adjoignait la « liberté » d’expulser les migrants, le populisme gauchiste invoquait sans scrupule le principe de solidarité pour justifier la vaccination obligatoire et le passeport sécuritaire, premier évangile du Crédit social expérimenté en Chine .

Nous ne pouvons plus nous contenter de lutter sur le terrain où l’ennemi nous traîne comme une proie. La revendication humaine n’a pas à s’aventurer en zone polluée et militarisée. L’aventure est ailleurs.

La vie à vivre se moque de dialoguer avec l’État. L’entraide ne tolère pas que des griffes du pouvoir et du calcul égoïste déchirent le tissu social où l’autonomie individuelle cherche sa voie.

Nous avons trop fréquemment abrité ce qui nous empêchait de vivre. S’indigner, se lamenter, se révolter et battre les tambours de l’éthique n’ont rien changé à l’exploitation de l’homme par l’homme. Il faut se rendre à l’évidence : nous n’abolirons la société des morts-vivants qu’en créant une société planétaire dont le centre de gravitation soit la vie.

Sortir du rang de l’individualisme grégaire, c’est déjouer l’emprise du chaos mortifère pour créer un ordre vivant.

Demandez vous pourquoi seule s’obstine cette insurrection de la vie quotidienne qui partout rebondit, s’arrête, se ravive, poussant l’innocence jusqu’à ignorer le plus froid des monstres froids et ses avortons exterminateurs.

La civilisation du travail condamne à un exil de soi. Là réside la véritable cause de ce mal-être universel que la pensée désincarnée attribue à une malédiction ontologique.

A la séparation d’avec nous-mêmes, qui nous interdit de jouir de la vie, s’ajoute une subdivision en deux fonctions - une intellectuelle, une manuelle - produite par une société de maîtres et d’esclaves. Cette distinction artificieuse a propagé un mode d’appréhensions binaires, une prolifération où toute réalité jalousement accompagnée de son contraire est un piège où se prend notre volonté d’un dépassement. Le dualisme et sa logique du A et du non-A entravent et paralysent notre volonté de restaurer l’unité avec nous-mêmes et avec le monde, que le règne de la séparation a brisée.

La vieille opposition du Bien et du Mal n’a pas fini de nous crétiniser. Le nihilisme affairiste l’annule comme il dézingue toutes les valeurs à la seule fin de conforter celle de l’argent. Le profit se grappille plus aisément où règne le chaos. Il suffit de laisser pisser l’évidence moutonnière partout vérifiable : tout contraire non dépassé devient contrariété.

Dépassement du politique . Abolir la société de maîtres et d’esclaves qui, de la fin du néolithique à nos jours, nous maintient en état de morbidité et de mort latente, implique un dépassement du politique en tant que gestion du monde dominant et du monde dominé. Au sens originel du terme - gestion de la polis, de la Cité - la pratique politique est une tentative d’équilibrer l’ordre et le désordre inhérents à une société d’exploiteurs et d’exploités. L’alternance de guerres et de paix se pèse, comme la justice et l’injustice, sur la balance du commerce et de ses règlements de compte entre valeur d’échange - le prix - et valeur d’usage – l’utile ou l’agréable.

En réduisant l’art politique à un vulgaire battage publicitaire, le clientélisme l’a ridiculisé au-delà de toute attente. Les mouvements d’insurrection populaire ont saisi là une occasion de proclamer leur apolitisme. Au reste, leur refus des chefs – leur acratie - aurait suffi à dénoncer et à bannir les manipulations et les subornations dont sont coutumiers les gouvernements et leur machiavélisme de basse- cour.

Voilà donc un piège où les assemblées d’autogestion ne retomberont pas tant qu’elles misent sur l’entraide et sur l’autonomie pour œuvrer à l’harmonisation des désirs individuels et collectifs.

Dépassement de l’intellectualité. La pensée du maître est fille de l’organisation qu’exigent l’agriculture, l’élevage du troupeau - bêtes et esclaves confondus - et les échanges commerciaux, qui en ventilent les acquis monnayés.

Quant au degré d’intelligence indispensable au travailleur manuel, il ne doit pas excéder la simple capacité d’exécuter les ordres. A la fonction qui consiste à obtempérer sans discuter, il faut une autorité de tutelle. L’infantilisation réclame pour le petit être et pour le petit peuple la sévère bienveillance d’un père. Quoi de mieux qu’un mandat céleste et la caution des Dieux pour graver le devoir d’obédience et de tyrannie dans un marbre dont l’éternité présumée a tout de même atteint près de dix mille ans ?

Toutes les sciences, toutes les cultures s’effondrent. Le savoir ne disparaît pas, il s’affranchit de ce pouvoir dont l’affublait le principe hiérarchique qui gouverne les sociétés agro-marchandes. La connaissance se dévêt de cette arrogance qui la rendait suspecte, si indispensable qu’elle fût.

L’émancipation de la femme et la chute du patriarcat qui la réduisait à un objet commencent à peine à montrer leurs effets. Ils sont visibles dans l’évolution sociale mais on n’a pas encore soupçonné à quel point la sensibilité féminine va révolutionner toutes les sphères d’un savoir accaparé et diligenté, jusqu’à nos jours, par le virilisme assénant ses vérités péremptoires et glorieuses.

La renaissance vers laquelle nous nous acheminons est appelée à réaliser l’homme total dont la vision hante - de Léonard de Vinci à Pierre Kropotkine - les êtres pensants les plus généreux et les plus audacieux. Cette créature possédée par la passion du tout n’est autre que la femme et l’homme voués à accomplir leur destinée humaine, conformément à la vocation de notre espèce.

De même que le prolétaire aspire à se nier en instaurant une société sans classe, le penseur, une fois conscient de la vie qui l’inspire, n’a de cesse de se libérer de son intellectualité pour atteindre à une puissance poétique universelle.

L’intellectualité, à laquelle nul n’échappe, participe de la carapace caractérielle du maître, dont l’esprit céleste instille son venin en nous et dans la société. La fonction intellectuelle participe de la prédation, elle impose son pouvoir jusqu’au sein des plus sincères intentions subversives. Le ciel des idées a désacralisé le ciel des Dieux sans perdre de sa hauteur envers la terre.

A mesure que la survie cède le pas à la volonté de vivre, le nombre des mutations prévisibles se précise. La dégradation mentale des derniers intellectuels infatués de l’être va de pair avec un Pouvoir que son articulation mécanique exempte d’avoir à penser. Ceux qui font tourner la machine à décerveler sont les premiers à en subir les effets.

Plus l’acéphalisme et l’absence d’intelligence triomphent, plus il se découvre et se développe dans le camp des vivants – ou qui du moins tentent de l’être - une intelligence sensible qui accorde la prééminence aux raisons du cœur et du corps. La voix du vécu rompt avec la communication réifiée, avec l’expression désensibilisée du Logos affairiste, de la science vendue à la novlangue.

Les idées éviscérées flottent le ventre en l’air. La réponse à la rationalité désincarnée n’a rien d irrationnel ni de mystique. Elle est la poésie qui a vocation de raviver le vivant en l’humanisant.

La survie est un champ de cohérences, le style de vie un champ de résonances. Le langage économisé participe du premier, la vivacité poétique du second.

L’ère de la création abolit le travail. Le travail est la forme inaugurale de l’exploitation de l’homme par l’homme. Il est l’acte fondateur d’une civilisation où le sujet qui transforme la manne terrestre en marchandise devient lui-même un objet marchand.

Lors des guerres, apparues vers la fin du néolithique, les vaincus n’échappaient au massacre qu’en servant d’esclaves aux vainqueurs. A dater de cette époque, la survie a toujours été le prix d’une mort en sursis.

Il fut un temps où le dynamisme commercial sauvegardait une part de créativité utile à son processus d’innovation. Les furtives libertés du libre-échange aéraient l’esprit confiné et conservateur des régimes agraires. Si mince et si marginalisée qu’elle fût, la passion de créer rendait attractifs des travaux dont l’utilité sociale paraissait incontestable. On sait comment les innovations dispensées par le capitalisme en phase d’industrialisation a pu nourrir le mythe d’un progressisme prométhéen.

La désertion graduelle du secteur de production au profit du secteur de la consommation à réduit le travail à la nécessité d’un salaire à dilapider dans les oasis de supermarchés. Le travail socialement utile a peu à peu cédé la place à un travail parasitaire qui, à l’exemple des hôpitaux, privilégie une gestion de la rentabilité et ruine l’efficacité sanitaire au prétexte d’améliorer les services.

Le capitalisme est entré dans un retranchement financier où il s’arroge le droit de rentabiliser sa mort en programmant la nôtre. Nous n’avons d’autre choix que de protéger, de défendre, de recréer notre vie et, avec elle, les ressources naturelles qui sont à la fois offertes et détruites sous nos yeux.

Les problèmes environnementaux ne sont traités mondialement et statistiquement – avec les résultats que l’on sait – que parce que nous dédaignons de les aborder à la base, localement et régionalement. C’est pourtant au village et dans les quartiers que la pollution, l’empoisonnement, la casse de l’enseignement, des hôpitaux, des transports s’exerce là où une intervention directe est possible. Gémir, crier, prier sont également dérisoires et le resteront tant que l’audace d’innover n’aura pas reparu avec l’audace de vivre enfin.

Dépassement du caractériel et de l’émotionnel. Les dualités règnent et s’enchaînent. C’est dans un bruit de forge qu’elles appellent au dépassement. Notre existence quotidienne est un laboratoire expérimental où tout et son contraire non dépassés font de l’existence un nid de contrariétés.

Dans Psychologie de masse du fascisme, Reich montre que la sortie hors du corps - et il faut entendre par là toutes les formes d’hystérie, de panique, de mysticisme, de sectarisme et de fanatisme - s'explique par le désir contrarié et profondément insatisfait des masses.

La carapace caractérielle qui bloque les émotions sous couvert de les contrôler ne réussit qu’à les ensauvager. L’hédonisme est la récupération idéologique d’une dialectique du désir qui est au cœur de l’existence individuelle et collective. Il n’y a que l’exercice de l’autogestion généralisée pour libérer l’individu de sa chape individualiste, il n’y a que la pratique de l’entraide pour garantir à toutes et à tous une autonomie, qui n’est rien d’autre que la liberté de vivre.

Ce qui se joue à la lueur des insurrections spontanées qui illuminent la planète, c’est le passage de la survie - incrustée en nous par un désespoir millénaire - à un style de vie où tout se réinvente.

III. L’autogestion généralisée et le projet d’une vie humaine et souveraine.

 Dans son pamphlet Indignez-vous Stéphane Hessel mettait l’accent sur la résistance qui à l’appel de la vie se dresse contre toute forme d’oppression. On a vu succéder à la tyrannie de l’Ancien régime agraire une tyrannie du libre échange où les libertés mensongères n’étaient pas moins cruelles que le cynisme prédateur des empires profanes et religieux.

Sans incriminer la désastreuse récupération politique et idéologique des Indignés, il est bon de souligner qu’à l’ esprit de contestation qui les a réveillés a succédé une poésie insurrectionnelle où l’attrait de la violence barricadière cède la place à la paisible violence de la vie omniprésente.

Trop fréquemment, les idées tournent à l’abstraction chimérique dès l’instant qu’elles ne sont pas ancrées dans une pratique existentielle et sociale. L’auto-organisation du peuple a pour elle une histoire qui à travers victoires et défaites nous a laissé de précieux enseignements. Même s’ils n’apparaissent pas explicitement, la Commune de Paris, les Conseils ouvriers russes, les Collectivités libertaires de la Révolution espagnole, la radicalité de Mai 1968 ne sont pas étrangers au refus de chefs, de représentants autoproclamés et d’appareils politiques que l’insurrection pacifique des Gilets jaunes a revendiqué dès le départ.

Un choix identique guide les soulèvements qui, du Chili à la Thaïlande, propagent leurs similarités. Dans l’histoire des révolutions, c’est là une nouveauté radicale. Et elle exprime une évidence qui a toujours été occultée : la vie ne veut pas de maîtres.

L’être qui aspire à retrouver son humanité est naturellement a-politique, a-religieux, a-cratique. Il a suffi au peuple de cette chiquenaude pour jeter à bas les remparts jumelés du conservatisme et du progressisme.

De la résistance à une poétique de l’insurrection. Issus de prétextes futiles -une taxe indue, une hausse du ticket de métro, une incongruité bureaucratique - les embrasements planétaires jaillissent en fait d’une vie quotidienne dont les désirs ont été trop longtemps comprimés.

De tels soulèvements ont eu lieu par le passé, mais c’est la première fois qu’est ouvertement revendiquée une unanime volonté de « vivre en toute liberté. » C’est la première fois que le peuple est résolu de s’organiser lui-même, qu’il bannit les chefs, refuse les délégués non mandatés, se prémunit contre l’intrusion d’appareils politiques et oppose au calcul égoïste une entraide qui accorde à l’humain une priorité absolue.

Eloge de l’action rapprochée. Le principe de Tierra y libertad, proposé par Ricardo Flores Magón et popularisé par Emiliano Zapata, revêt aujourd’hui une envergure que ne soupçonnait pas le péon trimant pour un propriétaire terrien dans le Mexique en révolte.

La réforme agraire qui réclamait hier l’appropriation collective de quelques lopins de terres englobe désormais dans sa revendication la planète entière. Il n’en reste pas moins vrai que nous réapproprier la manne terrestre commence par le bout de terrain impunément empoisonné sous nos yeux par l’industrie agro-alimentaire. Le système d’exploitation de la nature n’est qu’un bruit de couloir en haut lieu. C’est en bas que le pillage et la pollution suffoquent la population, c’est à la base qu’il faut y mettre fin.

En matière de vécu individuel, collectif et environnemental, il n’est pas de problème traité par les instances étatiques et supra-étatiques que nous ne soyons à même d’aborder par le biais de la réalité locale.

Si disparate qu’il soit, le sentiment prévaut chez chacun qu’il mène une existence au rebours de ses désirs les plus chers. Hier les acquis sociaux arrachés de haute lutte offraient une manière de contrepartie à l’odieuse nécessité de travailler et d’obéir. Que reste-t-il de ce bien public, de cette res publica qui a été vendue aux intérêts privés ? Même les radeaux de la consolation consumériste coulent happés par les vagues de réajustements du capitalisme financier. C’est à qui, de la spéculation boursière ou de la paupérisation, éteindra les néons des supermarchés.

L’État n’a plus d’autre fonction que répressive. La matraque répond aux questionnements du peuple avec une brutalité pour le moins choquante. A la trique électronique, que le Crédit social chinois exporte avec succès, il n’est besoin que d’une férocité intime pour prêter un visage humain à l’autodestruction citoyenne.

« L’œuvre la plus néfaste du despotisme, disait le communard Arthur Arnould, c’est de séparer les citoyens, de les isoler les uns les autres, de les amener à la défiance, au mépris réciproques. Personne n’agit plus, parce que personne n’ose plus compter sur son voisin. »

On l’aura compris : où nous sommes, l’État n’est plus. L’histoire a épuisé toutes les formes de Pouvoir censées gouverner le corps et sa conscience. La mort a toujours avancé ses pions en sous-main. Cette fois, elle nous affronte à découvert. Son absurdité est péremptoire.

Charles de Ligne raconte qu’un général allemand, n’ayant du français qu’une connaissance rudimentaire, ne trouva d’autre harangue avant la bataille que « allons foutre ! » Eh s’il appelle cela comme ça, dirent les soldats, pourquoi pas? Or, il arriva qu’au cours de l’échauffourée ces mêmes soldats le firent in extremis échapper à la mort. Ainsi, note Ligne, le mot qui donne la vie la lui sauva.

N’est-ce pas à nous de jouir sur le champ du printemps de la vie en nous foutant de la guerre où le passé s’affole à conquérir l’avenir ?

L’autogestion doit à la violence répressive des Etats ses trop brèves mises en œuvre. Nul n’a la naïveté de croire que le plus froid des monstres froids restera impassible face à nos tentatives de le supplanter. Mais si redoutables que soient les sursauts de sa rage essoufflée, quelle chance son extinction auto- programmée a-t-elle d’étouffer le souffle d’une vie qui sans trêve se ranime ?

La vie est une arme qui harcèle sans tuer. Telle est la puissance offensive dont prend lentement conscience la guérilla dont l’aube chaque jour se lève à l’horizon du vieux monde. Notre autodéfense n’a pas d’autre base.

L’autogestion implique la création de micro-sociétés appelées à se fédérer. Elle mise sur la créativité des individus, sur leur quête nonchalante et passionnelle d’une destinée révoquant à jamais la Fatalité, la Providence, le Destin.

Efficacement réactivée par la peste émotionnelle du coronavirus, - et occasionnellement par les resucées d’une guerre nucléaire - la machine à décerveler disjoncte, elle se grippe, elle implose, tant ses manipulateurs ont fait et font montre d’incompétence jusque dans leurs mensonges. C’est l’heure où celles et ceux que la panique due à la propagande médiatique et à la prévarication scientifique avaient plongés dans un coma artificiel s’ébrouent de leur léthargie.

Le réveil des consciences redécouvre la liberté des possibles. Même au profond des foules asservies, on se lasse de l’immense lassitude d’un univers confiné. Le degré de bassesse et de mesquinerie rend irrespirable nos sociétés techniquement civilisées.

Comment ne pas se prendre à rêver d’une société qui règle ses problèmes sans en référer à des élites dont l’inanité sonore seule est représentative.

Le rêve est l’étoffe de la pensée.

Le calcul égoïste n’a jamais réussi qu’à pousser plus avant la glaciation de l’humain, il a été le suaire qui ensevelit les êtres avant qu’ils naissent à eux-mêmes. Après avoir si docilement joué Prométhée enchaîné à son néant totalitaire, c’est bien le moindre que nous soyons résolus de rallier le projet d’être humain, en son infinitude.

Ce n’est là que la concrétisation d’un rêve intemporel et récurrent, celui de l’Homme total, qui inspira les réflexions de la Renaissance. Le retour à l’entraide, l’émergence d’individus autonomes, la nouvelle alliance avec la nature sont des lueurs qui, dans la nuit et le brouillard du doute, signalent une probable renaissance de l’humain, un renversement de perspective où la vie revendique ses droits absolus et bannit les ombres de la mort, plus délétères encore que la mort elle-même.

Le coronavirus a, entre autres effets, montré à vif un monde de mensonges, de déséquilibres, de haines, de délations, d’inhumanités dont nous ne voulons plus. Mais la question se pose ici et maintenant : que désirons-nous au juste ? Y répondre est notre principal recours contre la confusion et le chaos qui nous entraînent vers l’Ordre du Crédit social, appliqué en Chine.

Encore faut-il, au préalable, établir une distinction entre désir naturel - ou désir du coeur – et désir dénaturé. La précision est importante, car la référence explicite à une société humanisée exclut toute emprise économique, elle bannit la prédation, le pouvoir, le consommable, la manipulation.

L’abstraction lui ôtant sa substance vivante, le désir puise son sens de la situation dont il émane. A quelque problème qu’il soit confronté, il est de la plus grande importance qu’il ne résigne pas sa nature de sujet pour se dénaturer en objet.

Même si elle dispose d’un soutien massif, une décision inhumaine est inacceptable. Les notions de majorité et de minorités doivent être revues en ce sens. On objectera qu’en autogestion la question de la peine de mort ou de la prison ne se pose pas. Mais qu’en sera-t-il de l’abattage d’une bête, d’un arbre ?

Chez les Zapatistes, quiconque souhaite apporter une solution à une difficulté rencontrée est mandaté par l’assemblée locale. Il rendra compte des aléas de son entreprise, sans risque d’encourir éloge ou blâme. Tous les âges, tous les sexes ont le droit d’exposer leur opinion.

Les Zapatistes aiment à rappeler qu’ils sont une expérience, non un modèle. Le modèle garde en soi quelque chose d’autoritaire. L’ expérience, elle, laisse libre cours aux enseignements qui s’en peuvent tirer.

En cessant de déplorer l’apparente futilité de mes démarches, je me sens mandaté par les millions de femmes et d’hommes qui, comme moi, ont envie de vivre.

La solidarité donne des ailes à ma solitude.

C’est dans l’existence, probable et encore incertaine, de société autogérées qu’il nous appartient de prévoir à quelles entreprises de restauration et de rénovation nous serons tôt ou tard confrontés, avec pour seuls soutiens l’entraide, le potentiel créatif des individus autonomes et l’exaltante perspective d’une humanisation croissante.

De quel droit interdire aux collectivités et aux individus qui les composent d’intervenir directement dans les problèmes posés par leur environnement immédiat ? Bien que les bureaux de gestion statistiques soient, à ce qu’il semble, moins exposés aux miasmes de la pollution agro-alimentaire que les maisons en bord de champs, c’est néanmoins de la paperasserie désodorisée que viennent les décisions prises au sommet dans le parfait mépris de la base.

La fin de non-recevoir des instances gouvernementales rend ridicules les doléances que le peuple lui adresse. L’Etat ne se contente pas de chiffonner le contrat social, il médite d’y substituer le Crédit à la chinoise qui note, punit et récompense la servilité des citoyens.

Si nous voulons parer à pareille infamie, le moment n’est-il pas venu de rédiger une Constitution des droits de l’être humain décernant sa légitimité naturelle à un gouvernement du peuple par le peuple ? C’est au nom de cette constitution érigée en état de fait, que nous serons habilités à aborder en toute poésie pratique des problèmes que les intérêts étatiques et mafieux ne traitent que sur le mode du spectacle, en les éviscérant, en les mécanisant.

 Nous allons nous désengorger de ce qui nous reste en travers du gosier. La récupération des connaissances, du savoir, de l’art, des sciences acquis en civilisation marchande ne suffit pas aux exigences d’un monde nouveau. Elle implique la reconversion du progrès technique en progrès humain.

Tout est à restaurer, à réinventer, à renaturer.

A commencer par l’école, les soins de santé, les transports, l’agriculture, l’environnement, l’énergie, les flux migratoires, le langage et la liberté d’expression, la production et l’échange des biens de consommation.

L’exercice d’une pratique de proximité est une réaction de vie. Elle prime les impératifs de profit, qui la brident, la dénaturent, la ruinent.

Nous sommes prioritaires là où nous sommes concernés en premier.

L’école ne peut tolérer davantage l’emprise archaïque de la prédation, de la concurrence, de la compétition, du sacrifice, de l’esprit militaire. L’attraction passionnelle ne fait-elle pas de la curiosité une pratique de proximité qui révoque la férule de l’autorité et de ses décrétales laïques ou religieuses ? L’émulation renvoie la compétition à sa vilenie boutiquière. Elle attise le désir de s’instruire à tout âge, dans tous les domaines, à tout moment – selon la méthode rabelaisienne extrapolant du pain, de la fourchette, de la table les premiers rudiments d’histoire, d’analyse, de perception poétique des êtres et des choses.

Accorder la priorité à l’intelligence sensible et non plus à l’intellection fonctionnelle nourrit le savoir affectif d’une poésie qui évite à la subjectivité le piège de l’objectivation et de ses psychodrames.

En plus de mener une lutte juridique et épuisante contre les pesticides, ne serait-il pas judicieux de combattre les ravages de l’industrie agro-alimentaire en favorisant le passage à la permaculture, à des formes d’agriculture et d’élevage renaturés, à un maraîchage répondant aux besoins de la région, à une diversité de petites potagers personnels et de communs collectivement cultivés ?

Tant que le profit de quelques actionnaires l’emporte sur la santé de la population riveraine, obtenir l’interdiction des industries toxiques est peu probable. En revanche, à l’exemple de ces villages rachetant des terrains de chasse pour les reconvertir en potagers collectifs, aider les travailleurs à déserter leurs usines sans se trouver privés de moyens de subsistance mérite de fournir matière à débats.

Le saccage et la raréfaction des transports publics incitent à les remettre à portée de toutes et tous en les rénovant, en les diversifiant, en assurant leur gratuité, en boycottant les lobbies pétroliers et leurs voitures dites, si improprement, « auto-mobiles. »

L’état désastreux des hôpitaux suggère aux micro-sociétés autogérées d’aménager des maisons de santé où la relation entre soigné et soignant favorise cette atmosphère de confiance mutuelle sans laquelle aucune guérison n’est possible. On a vu trop de médecins et de savants se discréditer en cautionnant le passage du sanitaire au sécuritaire, en se faisant contre rémunération les valets du pouvoir politique et des mafias pharmaceutiques.

Les malversations d’une science sans conscience et le « traitement à la Semmelweis » appliqué aux savants qui desservaient les intérêts des mafias pharmaceutiques autorise désormais les chercheurs à explorer la manne des thérapies naturelles en rejetant toute autorité nationale et supra-nationale en matière de remèdes.

Alors que la brutalité de l’allopathie est mise en cause, la nouvelle alliance avec la nature s’ouvre à la redécouverte des plantes soignantes et au développement de leurs vertus. On en revient, ici aussi, au principe de proximité.

De même qu’au XIXe siècle l’essor du capitalisme industriel suscita les Volta, Watt, Lebon, Papin, Huygens expérimentant - souvent par leurs propres moyens -, le génie inventif qui les sollicitait, de même l’émergence d’une civilisation humaine encourage-t-elle à miser sur l’intelligence et sur la créativité d’individus enfin conscients des libertés dont ils jouissent.

Le principe d’entraide appelle à créer des lieux de paroles. La fin des intellectuels et de leur mépris pour la palabre festive restitue aux places publiques, aux rues, aux bistrots, aux maisons du peuple des modes d’expression qui par leur liberté même sont à même de prévenir ou d’apaiser les conflits et les psychodrames dus au vacillement de tous les repères anciens et aux déséquilibres existentiels qu’il entraîne.

C’est aux assemblées de micro-sociétés autogérées et fédérées qu’il appartient

de reconvertir le passé et de recréer le présent. Que n’échappe à notre main-mise aucune des questions dont le Léviathan et ses séides ont vainement tenté de garder l’exclusivité. Oui nous avons en nous la puissance d’inventivité capable d’aborder le problème d’une énergie gratuite et non polluante, de raviver le langage voué à se désarticuler et à se dessécher en s’économisant, de répartir les flux migratoires - qu’allégeraient à la fois l’accueil d’un petit nombre d’hôtes par un grand nombre de collectivités et l’établissement de relations d’échange ou de jumelage avec leur lieu d’origine.

Ne sommes-nous pas assez avertis de l’inflation et de la disparition graduelle de l’argent liquide pour prévoir des banques d’entraide, des systèmes de troc, de monnaies non capitalisables ?

Les éclats de vie propulsés par les Gilets jaunes ont favorisé la naissance de collectivités qui concrétisent en assemblées locales des propositions émises sur un réseau, toujours à la veille d’intensifier son contrôle des opinions. N’est ce pas le point de départ d’une destruction - ou plus habilement d’une reconversion renaturée – des téléphones portables et des gadgets qui, avec un cynisme désopilant, nous espionnent et bigbrothérisent nos poches et nos maisons.

L’histoire faite par nous et contre nous en est arrivée à un lâchez tout où, pour qui en est subjectivement et viscéralement persuadé, tout est possible.

IV. Le renversement de perspective

L’économie agro-marchande a érigé contre le libre développement de l’humain une digue que heurtent sans discontinuer les vagues de l’émancipation. Au fil des siècles, les tumultes, les révoltes, les insurrections ont toujours régressé devant cet obstacle gigantesque, sans pour autant que leurs assauts faiblissent et s’épuisent.

Si, de nos jours, les remparts de l’oppression se fissurent et se délitent, la cause est moins imputable à la violence qui frappe du dehors qu’à une distorsion qui les disloque intérieurement.

Dès le départ, la guerre que la civilisation marchande avait résolu de mener contre la nature était vouée à ne triompher qu’en précipitant sa défaite. Il a fallu dix mille ans pour en convaincre ses dernières victimes. Qu’est-ce que dix mille ans en regard des trois millions d’années qui mènent de Lucy aux peintures pariétales de Lascaux ?

Nous errons entre les grelottements de l’hiver qui meurt et les frémissements du printemps qui renaît. Le tremblement qui accompagne ce qui pousse ou s’accroche à ce qui tombe n’est pas le même.

Le renversement de perspective est le libre choix offert à l’être humain. Il révoque les impératifs, les mots d’ordre. L’ère nouvelle a pour elle la conscience qui l’explore et la rend visible.

Proposer une manière de plan ou de programme serait une erreur s’il se substituait à la puissance poétique qui éveille l’individu à ses capacités créatives.

Nul ne sait par quel biais l’homo œconomicus brisera l’envoûtement séculaire qui l’a si aisément convaincu de son impuissance native. Sera-ce un traumatisme comme l’inondation inopinée du laboratoire de Pavlov qui effaça le réflexe de soumission, expérimenté avec succès sur des chiens. Ou, avec plus de bonheur, un basculement opérant un salutaire renversement de perspective, focalisant notre énergie sur une vie souveraine et sur la conscience humaine qu’elle nous a accordée et qui, le plus souvent, nous est demeurée étrangère.

Nous luttons pour un retour à la vie. Nous n’avons que faire d’un défi lancé à la mort. La vie n’est pas un projet, elle n’a pas de sens. C’est nous qui lui donnons un sens, nous à qui elle a délégué la faculté d’intervenir dans son processus de prolifération expérimentale et d’éviter, si nous le voulons, le recours à la mort qui régule à l’ordinaire la destruction des excédents – le trop plein de naissances, de créatures, d’arbres, d’avoir accumulé aux dépens de l’être.

Nous portons en nous la vie dans l’humble étincelle de son immensité. Notre destinée est de l’humaniser.

Pour convenir qu’il n’y a d’autre être suprême que l’être humain, il faut au préalable nous dépouiller du rôle de maître qu’une histoire dénaturée nous imposa. Le moment est venu de résilier à jamais la supériorité imbécile, cruelle et dévastatrice qui nous fit régner sur les animaux, les plantes, les pierres.

Il n’y a là nulle injonction éthique. Nous souhaitons seulement annihiler la souffrance que nous leur infligeons en nous en accablant nous-mêmes. A quel degré d’abrutissement mortifère, cynégétique ou militaire faut-il descendre pour oublier que ces règnes dits inférieurs font partie de nos éléments constitutifs ?

Nos luttes sont restées cantonnées sur le terrain militairement balisé par nos ennemis qui nous y entraînent et nous piègent. De la vie, en revanche ils ne connaissent que le glaive qui la tranche ? Il n’en faudra pas plus tant que nous leur tendrons nos gorges à trancher. Si en revanche nous faisons en sorte d’échapper à leurs moulinets de matamores, c’est leurs propres têtes qu’ils vont couper. La parodie de guerre mondiale, dont l’Ukraine est le prétexte, démontre une fois de plus, le caractère sanglant des mises en scène par lesquelles tous les Etats, sans exception aucune, tentent de masquer leur effondrement et s’efforcent d’y parer par le pouvoir de conviction de leur mascarade-même.

Leurs tambours sont crevés, ils ne crèvent plus les tympans. Nous n’avons rien à foutre de leurs guerres. Nous ne sommes ni marchands d’armes, ni banquiers, ni guignols politiques.

Comment imaginer une autodéfense pacifique, une guérilla où la vie harcèlerait l’ennemi jusqu’à précipiter sa débâcle ? Fourier qui n’éprouve guère de sympathies pour les révolutions propose une solution qui, sous sa candeur apparente signale des pistes à explorer. Les phalanstères, ouverts aux riches comme aux pauvres, maintiennent une séparation entre la table, où les plus fortunés se gobergent des mets exquis, auxquels ils sont accoutumés, et les agapes plus frugales dont les classes inférieures se satisfont. Or, la joie qui règne chez les pauvres tranche à ce point avec la morosité et la fadeur hédoniste qui désolent les riches que ceux-ci peu à peu désertent les tables d’une opulence sans attrait pour rejoindre les pauvres qui se font une joie des moindres délices.

L’apologue s’inscrit dans la réalité visionnaire du génial théoricien de l’attraction passionnelle. Cependant, les évocations poétiques d’une société phalanstérienne ne sont pas sans résonner en échos suggestifs dans un projet d’autogestion qui a sur la construction fouriériste l’avantage d’être ancré dans l’histoire, où il a fourni d’indiscutables preuves d’accomplissement.

Le constat qu’illustre Fourier pointe aujourd’hui les oligarques éviscérés par les incontinences de l’avoir, momifiés dans les bandelettes de leurs ennuyeux plaisirs, tandis que, des rues aux ronds-points, des villes aux villages, les pauvres célèbrent l’éternel printemps de la vie.

La table de la commensalité universelle est ouverte. Ceux dont le cœur desséché est devenu l’emblème de la cupidité risquent de ne pas échapper au banquet du néant.

La vie n’a pas besoin de nous pour être par elle-même. En revanche, nous avons besoin d’elle pour exister et elle y a pourvu, en son absence de discernement. Ce qui va sidérer les futurs observateurs de notre passé, c’est que, dotés de la capacité d’harmoniser le vivant ou de le laisser se rééquilibrer en nous détruisant, nous ayons choisi l’égalitarisme de la mort plutôt que les jouissances égalitaires de la gratuité.

Les insurrections de la vie quotidiennes sonnent partout le glas du capitalisme suicidaire. Le mensonge s’étouffe sous trop de paroles estropiées.

Autonomes et fiers de notre anonymat, nous sommes les artisans d’un retour au vivant qui résonne aux confins de l’univers. Nous mettons fin au calcul égoïste et à la servitude qui ont fait de la terre une vallée de larmes.

Nous créerons un monde où l’être humain ne mourra qu’au seuil de sa plénitude, dans l’éclat de ses potentialités satisfaites, bien que non assouvies en leur totalité.

La vie ne dit jamais de dernier mot.


Méditation ou Prière. Malévitch (1907). Wikimedia Public Domain.

Raoul Vaneigem

Le 7 mars 2022

Crédits photo/illustration en haut de page :
Vassily Kandinsky, Impression III. (c) Wikimedia, Public Domain

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