Revoir “Videodrome” en attendant le metaverse

Prophétique sur notre rapport obsessionnel aux écrans dont les contenus déforment notre appréhension du monde réel, Videodrome nous revient trente ans après sa sortie confidentielle au cinéma dans une superbe édition restaurée. Non seulement le chef d'œuvre de David Cronenberg n’a pas pris une ride, mais il trouve une pertinence nouvelle alors que les GAFA se positionnent sur le Metaverse.

Videodrome. Bluray édition. (c) Elephant Films

La ressortie dans une magnifique édition BluRay de Videodrome, chef d'œuvre intemporel de David Cronenberg, permet de réactualiser notre perception de ce film qui fit les grandes heures des vidéoclubs dans les années 1980. Présenté à sa sortie comme une série B de science-fiction, le film a gagné au cours des décennies qui ont suivi une réputation grandissante liée à sa dimension visionnaire, annonçant à la fois la place centrale qu’allaient occuper les écrans dans nos vies, mais aussi la télé poubelle et l’explosion de YouTube.

Videodrome. Bluray édition. (c) Elephant Films

L’action de Videodrome prend place au moment où le film est réalisé, en 1983. C’est aux Etats-Unis le moment de l’explosion du câble, l’ère d’une jungle où de petits réseaux de chaînes essayent de tirer leur épingle du jeu en offrant des contenus spectaculaires pour attirer de nouveaux clients. James Wood y interprète Max Renn, président et directeur des programmes de la chaîne Cable 83. Il cherche à mettre la main sur les contenus les plus extrêmes possibles (pornographie, violence) comme il s’en explique sur le plateau d’un talk-show où il rencontre une animatrice radio, Nicki Brand (Debbie Harry), dont il tombe amoureux : “Nous sommes une petite chaîne, avec peu de moyens. Pour survivre nous devons proposer ce qui ne se voit pas ailleurs”.

“La réalité vaut moins que la télévision”

Avec l’aide de son employé Harlan, Max Renn pirate les signaux de chaînes internationales dans l’espoir de découvrir des séquences inédites d’ultra-violence, et tombe par hasard sur Videodrome, une chaîne prétendument malaisienne mais qui émet en réalité depuis Pittsburgh aux Etats-Unis. Fasciné par la découverte de ce qui ressemble beaucoup à des snuff movies dont il ignore s’ils sont réels ou simulés, Max Renn bascule peu à peu dans un imaginaire de plus en plus malsain. Devant les mêmes programmes, son amante Nicki Brand bascule à son tour. Face à des vidéos de scènes de torture, elle prend du plaisir à se brûler avec une cigarette et s’ouvre à des pratiques masochistes, avant de partir enquêter sur Videodrome puis disparaître.

Videodrome. Bluray édition. (c) Elephant Films

Rapidement, le monde réel et celui des écrans semblent s’interpénétrer. On comprend petit à petit que les programmes de Videodrome provoquent des hallucinations chez leurs spectateurs. Le film bascule alors dans une nouvelle dimension, offrant des images plus saisissantes les unes que les autres. Parmi les plus célèbres, on voit Max enfoncer sa tête dans un téléviseur affichant la bouche de Nicki qui sort de l’écran, puis transformer son estomac en magnétoscope, insérant des cassettes vidéo dans son ventre avant d’être “reprogrammé” par les programmes qu’il ingère.

Videodrome. Bluray édition. (c) Elephant Films

La puissance formelle de ces images en ferait presque perdre de vue le sens. Prophétique sur notre rapport à l’image à une époque où n’existaient que quelques chaînes de télévision, Videodrome annonce le rapport obsessionnel aux écrans que l’humanité va développer, ainsi que la distorsion avec la réalité que les nouveaux media vont engendrer. La téléréalité, les fake news, le “torture porn”, YouTube, Tik Tok, YouPorn et Netflix se trouvent en germe dans Videodrome, avec une acuité et une prescience ahurissantes pour un film monté en son temps comme une petite série B horrifique.

“La réalité vaut moins que la télévision” affirme un protagoniste qui parle à Max par l’intermédiaire de son écran. Un scientifique au nom avisé, le professeur Brian O’Blivion constate un peu plus tard : “L’écran est devenu la rétine de l'œil intérieur”.

“Long live the new flesh”

Plus impressionnant encore : à la moitié du film, Max équipe ce qui ressemble à un casque de réalité virtuelle. Cette technologie - qui attend encore d’être inventée dans le monde réel - est censée décupler les effets de Videodrome. L'hallucination qui suit est la plus connue des séquences du film : Max fouette l’image de Nicki projetée par un téléviseur, tandis qu’elle réagit aux coups de fouet par des gémissements de plaisir.

Muni de son casque, Max Renn pénètre dans le monde des images vidéo dont il était jusque-là un simple spectateur. C’est une fois devenu un simple avatar dans un monde virtuel qui s’efforce de reproduire son environnement qu’il commence à perdre pied. Comme lui, le spectateur ne saura plus jamais par la suite dans le déroulement de l’histoire faire la différence entre ce qui relève de la réalité ou de l’illusion.


Videodrome. Bluray édition. (c) Elephant Films

Cette promesse : celle d’espaces virtuels qui remplacent les interactions du monde physique entre corps vivants par des simulations informatiques dans lesquelles se perdre à travers un avatar, est celle du metaverse, le concept dans lequel Facebook a annoncé investir 50 milliards de dollars. Un autre film, réalisé par Steven Spielberg : Ready Player One, a plus récemment laissé imaginer quel enfer tient dans cette promesse, peut-être de façon moins consciente pour son auteur.

Videodrome. Bluray édition. (c) Elephant Films

Videodrome annonçait une double prophétie. D’abord, l’emprise totale des écrans sur nos vies, qui est déjà réalisée et a été souvent commentée quand on évoque le film. Videodrome a surtout laissé entrevoir qu’une fois nos vies embarquées au cœur des images qui nous fascinent par l’intermédiation d’espaces virtuels, la technologie deviendrait une prison mentale dont personne ne sortirait indemne. En attendant de constater si cette prédiction se concrétisera avec l’assentiment d’une humanité consentante, il est permis de flipper.

● Videodrome de David Cronenberg (plus quatre courts métrages), (c) Elephant Films, édition 2 BluRay (30 €)  - Disponible le 12 avril

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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