Yaël Braun-Pivet : la députée qui a enterré l'enquête parlementaire sur Benalla élue présidente de l'Assemblée

Elle est entrée dans l’histoire. Ce mardi 28 juin, Yaël Braun-Pivet est devenue la 1ère femme à s’installer au perchoir, la présidence de l’Assemblée nationale. L'élue LREM de la cinquième circonscription des Yvelines est désormais le 4ème personnage de l’État. Une ascension fulgurante pour cette avocate macroniste passée par le PS qui s’est surtout fait un nom en enterrant la commission Benalla de l’Assemblée nationale en juillet 2018. Une députée docile promue à la tête d’un hémicycle qui s’annonce particulièrement indocile.

Dans le parcours de chacun, il y a des moments clés. Qui marquent les esprits. Pour Yaël Braun-Pivet, la date est toute trouvée.

Nous sommes le 19 juillet 2018, l’Assemblée nationale est en ébullition : l’affaire Benalla, dont le quotidien Le Monde a livré les premiers éléments, vient d’exploser à la figure de la majorité jusqu’à présent hyper organisée et le doigt sur la couture du pantalon. L’Élysée reste muet, les consignes n’arrivent plus, les oppositions sont déchaînées. Affolés, les ténors de la majorité improvisent des réunions de crise dans les couloirs, et même sur les marches du palais Bourbon. Ils sont quatre, envoyés au front. Il y a le président de l’Assemblée François de Rugy, Richard Ferrand patron du groupe LREM et lieutenant fidèle d’Emmanuel Macron. La garde des Sceaux Nicole Belloubet et une inconnue : Yaël Braun-Pivet, députée des Yvelines, élue dans l’indifférence présidente de la commission des lois. C’est elle qui va expédier la commission des lois transformée en commission d’enquête sur l’affaire Benalla.

L'affaire Benalla tuée dans l'œuf

Cette commission d’enquête, l’opposition l’a obtenue de haute lutte. Mais la rapporteure Yaël Braun-Pivet va prendre grand soin de la saborder. Avec succès : installée le 19 juillet pour une durée d’un mois, elle implose 5 jours plus tard.

Pour parvenir à ce remarquable résultat, Yaël Braun-Pivet utilise tous les moyens. Sans états d’âme. Dans un premier temps, elle refuse que les auditions soient publiques. Elle devra finalement céder, sous la pression. L’avocate réserve ensuite une salle beaucoup trop petite pour accueillir tous les députés qui souhaitent participer aux auditions. Une certaine conception de son rôle et de la démocratie… Les petites combines pas si anodines de Yaël Braun-Pivet vont générer une ambiance électrique.

Mais ce qui fera capoter la commission, c’est la liste des auditions. Alors que l’opposition souhaite entendre l’ensemble des acteurs de l’affaire, Alexandre Benalla compris, Yaël-Braun Pivet ne veut pas « charger la barque ». Alors, pour que la « barque » soit aussi légère que souhaitée, la majorité s’accorde sur seulement 8 auditions, sans consulter l’opposition. Par comparaison, la commission présidée par le LR Philippe Bas au Sénat sur cette même affaire effectuera 48 auditions en six mois. En interrogeant notamment Alexandre Benalla et les collaborateurs d’Emmanuel Macron. 

Pas vus à l’Assemblée : convoqués et auditionnés par la commission d’enquête du Sénat il y a quatre ans, Alexis Kohler, Alexandre Benalla et Patrick Strzoda n’ont jamais reçu de convocation de l’Assemblée nationale. Merci qui ?
Images Sénat

Face au comportement de la majorité et de Yaël Braun-Pivet, accusée d’être aux ordres de l’Élysée, le co-rapporteur LR Guillaume Larrivé jette l’éponge. Il dénonce des instructions destinées à « torpiller les travaux de la commission » et suspend sa participation, suivi par les autres députés d’opposition. Censée faire « toute la lumière sur les événements survenus à l’occasion de la manifestation du 1er mai 2018 », la commission Benalla n’aura pas tenu une semaine. Yaël-Braun Pivet a bien travaillé : il n’y aura même pas de rapport.

Nid de guêpes avant le perchoir

Après ce glorieux fait d’armes, l’inconnue retourne à l’anonymat du travail en commission. Mais après cette irruption sur le devant de la scène, elle se sent pousser des ailes, à l’Assemblée : après tout, dans une majorité composée de débutants, pourquoi ne pas tenter sa chance à la présidence ? En septembre 2018, François de Rugy quitte le perchoir, pour rejoindre la table du gouvernement et le ministère de l'Écologie. Yaël Braun-Pivet se porte candidate et étrille le favori de l’Élysée Richard Ferrand, avant de se désister en sa faveur… Pourquoi un tel revirement ? Devant les micros, Yaël-Braun Pivet élude. Hors caméra, plusieurs de ses collègues évoquent des « pressions » pour qu’elle retire sa candidature. Richard Ferrand est élu largement.

Yaël Braun-Pivet est très appréciée au sein de son groupe. Richard Ferrand, lui, est bien décidé à conserver le perchoir avec le soutien d’Emmanuel Macron à l’issue des législatives de 2022. Il faut se débarrasser des rivaux potentiels pour faire de cette réélection une formalité, selon plusieurs sources internes à la majorité.

En juin dernier, lors de la composition du gouvernement Borne I, Yaël Braun-Pivet est ainsi bombardée ministre des Outre-mer. Ses compétences sur le sujet ? Aucune ! Avocate pénaliste de formation, Yaël Braun-Pivet a été expatriée pendant une dizaine d’années (à Taiwan, Tokyo, puis au Portugal où elle a suivi son mari cadre sup chez l’Oréal), avant de devenir bénévole aux Restos du cœur – où elle était responsable nationale du déploiement de l’activité « accès à la justice ». Pour le reste, on aura beau chercher et passer autant de fois qu’on le souhaite son curriculum au scan, on n’y trouvera ni mer, ni Outre.

Le 27 mai dernier, la ministre des Outre-Mer est en Guadeloupe. Une visite officielle au pas de charge. Les Outre-Mer resteront comme une charmante passade, presque aussi fulgurante et rapide que la commission Benalla…
Photo compte twitter Yaël Braun-Pivet

Au final, de passage éclair au gouvernement, il ne restera que peu de choses. Celle qui voulait « dialoguer, écouter, échanger » avec les habitants d’outre-mer - qui ont massivement voté pour Jean-Luc Mélenchon au 1er tour de la présidentielle, et Marine le Pen au second tour – est restée seulement un mois en poste dans cette gare de triage, le temps d’un aller-retour en Guadeloupe pour commémorer l’abolition de l’esclavage. Dépassé par ces manœuvres, le site officiel du ministère n’a même pas eu le temps de mettre en ligne son profil : c’est toujours la photo de son prédécesseur Sébastien Le Cornu qui y apparaît.

Yaël à l'aide

Richard Ferrand battu au second tour des législatives, le perchoir libre, revoilà donc l’exfiltrée Yaël Braun-Pivet rappelée en urgence à l’Assemblée nationale. Où sa désignation au sein des groupes majoritaires (Renaissance, Modem et Horizons) n’a été qu’une formalité.

Premier post de la nouvelle présidente de l'Assemblée nationale sur son compte twitter perso, ce 28 juin.
Photo compte twitter Yaël Braun-Pivet

L’ex-exfiltrée désormais réinfiltrée et assise, la suite s’annonce moins légère. Et autrement plus complexe. Sa présidence, en effet, ne sera pas une formalité : l’Assemblée n’a jamais été aussi divisée, la majorité relative, les oppositions mobilisées et l’extrême droite nombreuse. Dans l’hémicycle, la présidente Braun-Pivet va devoir ferrailler et se frotter à ceux qui avaient été les plus virulents au moment de la commission Benalla : Marine Le Pen, l’insoumise Danièle Obono ou encore le député LR Philippe Gosselin. Mardi soir, à l’issue de son élection, ses adversaires politiques ont plutôt retenu leurs coups. Pour le moment.

L’affaire actée, le RN Sébastien Chenu confiait à Blast n’avoir « pas d’a priori défavorable », soulignant que « son premier boulot sera de préserver les droits de l’opposition ». Il a depuis obtenu pour lui-même une vice-présidence ce mercredi, avec le soutien des élus « marcheurs ». Ceux-ci ont définitivement enterré le front républicain, le RN obtenant au final deux vice-présidences au terme de manœuvres qui renvoient les appels du pied du candidat Macron lors de la présidentielle à ceux qu’ils étaient – une stratégie opportuniste.

Le LR Philippe Gosselin, très actif au sein de la commission Benalla, reste lui plutot méfiant : « on s’est frité (sic) au moment l’affaire Benalla, rappelle-t-il, c’était un mépris du rôle du Parlement mais je ne peux pas imaginer un seul instant qu’elle nous refasse le coup de l’intransigeance au poste où elle se trouve désormais ».

Logiquement, les Insoumis (qui ont finalement enlevé la présidence de la commission des Finances, attribuée aujourd’hui à Éric Coquerel) sont les plus sévères : « ce que nous attendons d’elle ? Exactement le contraire de ce qu’elle a fait au moment de l’affaire Benalla », pose l’élue de Seine-Saint-Denis Raquel Garrido. Et la même de prévenir : « Elle n’a pas intérêt à minorer le pouvoir de l’Assemblée nationale au profit de son clan et de l’Élysée ». Un message de bienvenue, plutôt tranchant, qui a le mérite de la clarté. Pour une présidente sous surveillance, dont chaque décision sera soigneusement scrutée, par tous les bords de l’hémicycle.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Elisa Budin

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