Medias : l'opération sauvetage de Michel Houellebecq

C’est incontestablement un tournant, marquant le franchissement d’une nouvelle étape dans la normalisation médiatique des discours discriminatoires et dans la délégitimation de la lutte antiraciste : des journalistes se sont précipités au secours d’un écrivain islamophobe et xénophobe, pour lui éviter - au prix, notamment, d’une minimisation de la réalité de ses propos - une probable condamnation pour provocation à la haine raciale ou religieuse. Pire : ils ont enrôlé, dans ce très douteux combat, le grand rabbin de France, Haïm Korsia, qui s’est malheureusement prêté à cette grossière manipulation.


Tout commence lorsque le romancier réactionnaire Michel Houellebecq accorde un – interminable – entretien à l’éditocrate Michel Onfray, qui le publie en novembre 2022 dans un numéro hors-série de sa revue, en lui adjoignant notamment un article rédigé par l’écrivain Renaud Camus, réinventeur de la fantasmagorie complotiste du « grand remplacement » (qui postule que les peuples européens blancs seront bientôt submergés par une invasion étrangère, et principalement musulmane).

Tout au long de cette ahurissante discussion, Houellebecq profère des horreurs. Ce n’est pas complètement surprenant : cela fait plus de vingt ans que ça dure - depuis qu’il a décrété, en 2001, que l’islam était « la religion la plus con ». Avant d’ajouter, la même année, que « l’intégrisme islamique » n’était selon lui « pas spécialement une dérive par rapport à l’islam du Coran ».

Profitant de la complaisance d’Onfray, il soutient onze ans plus tard que « le grand remplacement (…) n’est pas une théorie », mais « un fait ». Plus loin, il ajoute : « Notre seule chance de survie serait que le suprémacisme blanc devienne trendy aux USA. » Puis aussi : « Ce qu’on peut déjà constater, c’est que des gens s’arment. Ils se procurent des fusils, prennent des cours dans les stands de tir. Et ce ne sont pas des têtes brûlées. Quand des territoires entiers seront sous contrôle islamiste, je pense que des actes de résistance auront lieu. Il y aura des attentats et des fusillades dans des mosquées, dans des cafés fréquentés par les musulmans, bref des Bataclan à l’envers. »

Puis encore - et après avoir donc érigé le terrorisme en « résistance » -, il affirme, dans un français quelque peu hasardeux : « Le souhait de la population française de souche, comme on dit, ce n’est pas que les musulmans s’assimilent, mais qu’ils cessent de les voler et de les agresser […]. Ou bien, autre solution, qu’ils s’en aillent. »

Dépôt de plainte

Le 28 décembre 2022, Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, publie un communiqué annonçant qu’il porte plainte contre l’écrivain pour « provocation à la haine contre les musulmans ». Car, explique-t-il : les « phrases lapidaires de Michel Houellebecq sont inacceptables et d’une brutalité sidérante. Elles ne visent pas à éclairer un quelconque débat public mais à attiser les discours discriminatoires, et les actes ».

Et de préciser : « Il légitime comme un fait acquis une opposition essentielle entre “les musulmans“ et “les Français de souche“, pour dire que les musulmans ne seront jamais de vrais Français, et qu’il faut s’en méfier au plus haut point, car ils veulent détruire l’unité du pays. Pour lui, “les musulmans“ sont irrécupérables, du fait de leur religion, et la seule chose qu’il faut obtenir, c’est qu’ils arrêtent de voler et d’agresser les Français, ou, à défaut, de les voir partir. »

Chems-eddine Hafiz se place ainsi sur le terrain du droit - qui est dans le combat antiraciste un outil extrêmement précieux.

Et pour Houellebcq, cette plainte est redoutable. Car elle l’expose très directement à la possibilité d’une condamnation pour provocation à la haine raciale ou religieuse. Heureusement : la presse de droite lui prête un prompt renfort.

C’est le quotidien Le Figaro, propriété du groupe Dassault, qui ouvre le bal, en publiant, le 30 décembre - deux jours, donc, après que le recteur de la Grande Mosquée a dit son intention de porter plainte -, une chronique de l’éditocrate québécois Mathieu Bock-Côté (1) selon laquelle « derrière ce recours aux tribunaux, c'est à une tentative de censure que se livre le recteur de la Grande Mosquée de Paris, qui, quoi qu'on en dise, ne respecte pas ainsi les codes d'un islam modéré ».

Par la grâce de ce tour de prestidigitation, la réalité est complètement renversée, et ce n’est plus Houellebecq qui a proféré des vilenies possiblement passibles d’une condamnation pour provocation à la discrimination à la haine ou à la violence : c’est l’une de ses victimes qui apparaît comme un censeur islamiste.

Le même jour, l’essayiste Robert Redeker enfonce le clou, toujours dans Le Figaro, en assénant que « les poursuites judiciaires contre Michel Houellebecq » sont « une atteinte à la liberté de penser ».

Une bonne nouvelle pour les racistes

Pour le journal – gavé d’aides publiques à la presse - du groupe Dassault, l’énoncé de propos éventuellement discriminatoires relève décidément du débat public, et ne saurait par conséquent tomber sous le coup des lois réprimant les appels à la haine : c’est, pour tous les racistes et autres xénophobes, une excellente nouvelle.

La campagne destinée à sauver le soldat Houellebecq est lancée : Le Figaro va régulièrement l’alimenter.

Le 2 janvier, le quotidien publie ainsi ce qu’il présente comme « la riposte de Michel Onfray ». Ce dernier, interviewé par un rédacteur en chef du quotidien, soutient que les propos incriminés par le recteur de la Grande Mosquée « procèdent (…) d'une citation sortie de son contexte avec une subtilisation d'une partie de la phrase sans aucun signe typographique la signalant ». C’est inexact : le communiqué de Chems-eddine Hafiz cite intégralement des phrases qui ont bel et bien été prononcées par Houellebecq. Mais le journaliste qui recueille les propos d’Onfray néglige de le corriger : il préfère expliquer que l’essayiste, « fait l’éloge du débat contradictoire contre la volonté de censure ».

Une fois de plus, donc : le fait que les proférations antimusulmanes – parmi d’autres – du romancier tombent probablement sous le coup des lois réprimant l’incitation à la haine est occulté par un journal qui, par ailleurs, manque rarement une occasion de déplorer ce qu’il appelle « le laxisme de la justice ».

Une fois de plus, dans un complet retournement de la réalité : les victimes musulmanes de ces agressions verbales se voient dénier le droit de les attaquer devant les tribunaux - et se trouvent présentées, non comme les proies d’un écrivain pétri de férocité, mais comme des martyriseurs du « débat contradictoire », sur lesquels pèse par surcroît le lourd soupçon d’être des islamistes.

Mais ce n’est pas fini.

Le 5 janvier, en effet : Le Figaro, manifestement décidé à ne pas relâcher la pression qu’il exerce sur Chems-eddine Hafiz, mobilise le grand rabbin de France, Haïm Korsia, qui se déclare « prêt à organiser la rencontre entre Michel Houellebecq et le recteur de la Grande Mosquée de Paris ». Car « s’il juge » - aimable concession – « que les propos » du romancier « peuvent blesser », il veut tout de même « inviter » les deux hommes « à entrer en dialogue pour sortir de la polémique, sans passer par les tribunaux ».

Pour bien mesurer l’incongruité d’une telle intervention, il faut imaginer ce que serait la réaction de cet homme de paix, si un imam lui suggérait de dialoguer avec un imprécateur antisémite – et s’il se rendrait sans retenue à l’extravagante assertion selon laquelle les victimes d’injures antijuives seraient tenues de s’en remettre, pour se protéger, au « dialogue », plutôt qu’aux tribunaux…

Le Figaro, cependant, n’est plus seul, dans sa croisade pour sauver Houellebecq.

Inversion accusatoire

En même temps que le journal du groupe Dassault fait donner Haïm Korsia, en effet : l’hebdomadaire Le Point, à son tour, lance ses forces dans ce si douteux combat. Il consacre la couverture de son numéro du 5 janvier à ce qu’il appelle « l’affaire Houellebecq », et choisit d’offrir une tribune à l’écrivain, dont le magazine explique qu’il « répond aux accusations ». C’est donc lui qui, dans cette affaire, se trouver comme par magie présenté, après avoir (notamment) insulté les musulmans, comme une victime. Il profite de la tribune qui lui est ainsi offerte pour déclarer qu’il trouve excessivement « pénible de se livrer à des commentaires de texte au sujet d’évidences ». Et il assène, après avoir disserté de l’immigration et de l’islam, selon lui intimement liés : « Je pourrais envisager d’écrire un chapitre relatant une fête des voisins (2) se tenant dans un charmant immeuble rénové de la porte de la Chapelle à l’occasion de l’Aïd -el-Kébir. Mais ce n’est pas ce que j’observe. Malheureusement, ce n’est pas ce que j’observe. »

Surtout, Le Point sollicite, pour la défense du romancier, quelques éminences réactionnaires, comme le « philosophe » Alain Finkielkraut, adepte, lui aussi, de la fantasmagorie du « grand remplacement », qui soutient très sérieusement que « si incitation à la haine il y a, elle n’est pas dans les propos – aussi choquants soient-ils – de l’auteur, mais dans les poursuites pénales engagées contre lui. Reste à espérer qu’il ne connaîtra pas le destin des dessinateurs de Charlie Hebdo ou de Salman Rushdie ».

De nouveau, donc : les rôles sont complètement inversés, et la réalité complètement reconstruite. Par ce tour de passe-passe, Houellebecq, écrivain connu depuis vingt ans pour ses imprécations islamophobes – et dont Le Point, qui cite pourtant de longs extraits de l’entretien qu’il a accordé à Michel Onfray, se garde soigneusement de rappeler qu’il reprend à son compte la théorie du « grand remplacement » - n’est plus l’auteur de propos tombant probablement sous le coup de la loi, mais la victime d’un dignitaire musulman qui l’expose, suggère Finkielkraut, à un danger mortel.

Pour faire bonne mesure : l’hebdomadaire mobilise également une association antiraciste, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), dont « un cadre » anonyme « confie » avoir « le sentiment que la Grande Mosquée de Paris s’est un peu précipitée » en annonçant vouloir porter plainte contre Houellebecq. Ces musulmans, décidément, s’emportent trop facilement.

Fausse victoire

Cette opération médiatique, d’une ampleur inédite, s’avère payante : le 6 janvier 2023, Le Figaro annonce trompette que le recteur de la Grande Mosquée « devrait retirer sa plainte contre Houellebecq », qui aurait reconnu, explique le journal du groupe Dassault, que ses propos étaient « ambigus », et qui les aurait, pour lever cette ambiguïté, « restitués dans leur contexte ».

En réalité, le romancier a profité de l’aubaine pour redire ses obsessions méphitiques, déclarant notamment : « Les histoires de voile, de burkini, de nourriture halal etc., les Français s’en ficheront complètement dès qu’ils ne percevront plus les musulmans comme une menace pour leur sécurité. Ce qu’ils demandent, et même qu’ils exigent, c’est que les criminels étrangers soient expulsés, et en général que la justice soit plus sévère avec les petits délinquants. Beaucoup plus sévère. »

En trois phrases, donc, l’écrivain, loin de s’amender, récite donc, au contraire, un bréviaire islamophobe et xénophobe où se trouvent étroitement amalgamés l’islam, l’immigration, la criminalité étrangère et la petite délinquance.

Mais il se sait soutenu par les journaux et magazines qui se sont mobilisés pour lui éviter un procès, et dont la campagne produit l’effet qu’ils en attendaient, puisque la Grande Mosquée de Paris annonce finalement, le 7 janvier, qu’elle « renonce » finalement « aux poursuites judiciaires ». Pari gagné ? Pas complètement.

Car le 13 janvier, c’est l’Union des mosquées de France (UMF), moins pusillanime que Chems-eddine Hafiz – ou peut-être, moins sensible aux pressions -, qui porte plainte contre Michel Houellebecq et Michel Onfray pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence ». Pis : le Conseil français du culte musulman (CFCM) dit son intention de faire de même.

Il faut donc repartir en campagne, et c’est le très droitier magazine Valeurs actuelles qui s’y colle, cette fois-ci, en dénonçant, dans son numéro du 12 janvier, ce qu’il présente, en toute simplicité, comme un « djihad judiciaire » contre Houellebecq.

Et pour qui n’aurait pas compris le message – où les musulmans attaqués par un écrivain réactionnaire se trouvent donc une nouvelle fois renvoyés au djihadisme - le directeur de l’hebdomadaire ajoute que « l’islam (…) sait se défendre, parfois par la terreur, parfois grâce à nos lois ».

En somme, pour la presse de droite : la défense de la « liberté de penser » est en vérité un combat pour la liberté d’exprimer en toute impunité des vilenies islamophobes ou xénophobes tombant éventuellement sous le coup de la loi.

Le prétexte du « débat contradictoire » a servi, dans ce qu’elle appelle « l’affaire Houellebecq », à normaliser des discours d’exclusion et de rejet, désormais présentés comme légitimes, puisqu’ils relèveraient d’un simple échange de vues. Car décidément, pour cette presse si particulière : l’islamophobie et la xénophobie semblent être des opinions comme les autres : : la justice ne sera pas forcément du même avis.

(1) Auteur, par ailleurs, d’impérissables considérations sur l’extrême droite, qualifiée par lui de « catégorie fantomatique », ou sur l’immigration, dont il soutient qu’elle serait « partout rejetée par les peuples ».

(2) C’est Houellebecq qui souligne.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)