Jours tranquilles à Tripoli

Les documents publiés jeudi par Blast, dont les autorités ont connaissance et qui évoquent des paiements de personnalités proches du pouvoir de 2011, interrogent sur la fin du régime de Kadhafi. Quels liens la France avait-elle avec le Qatar avant le début de la guerre en Libye ? Comment le gouvernement a-t-il justifié la décision de lancer l’offensive militaire d’une coalition internationale ? L’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son « émissaire » Bernard-Henri Lévy a été décisive.


PRÉAMBULE

En 2011, les informations abondent. Elles dénoncent des massacres perpétrés par les troupes du dictateur libyen à Tripoli, Benghazi ou Syrte. Encouragés par le printemps arabe (qui a gagné d’autres pays), les libyens manifesteraient tous les jours. Entraînant en réaction une répression sanglante, œuvre de l’armée loyaliste. Dans une belle unanimité, tous les médias occidentaux reprennent ces informations. Elles proviennent essentiellement d’Al Jazeera et d’Al Arabiya. Deux chaînes d’information lancées et financées respectivement par le Qatar et l’Arabie saoudite.

En mai 2011, en partant en Libye, j’avais pour but de vérifier sur place la véracité de ces informations. Mon séjour sur le terrain durera près de 3 semaines. Il fallait d’abord éviter un écueil : le Rixos Palace, hôtel où la plupart des journalistes étaient rassemblés, buvant du thé à la menthe en attendant l’autorisation de sortir, essentiellement pour montrer leur présence.

J’ai donc posé mes valises ailleurs, pour travailler comme je l’entendais.

Cette enquête, aucun média français n’en a voulu, à l’époque. Rétrospectivement, elle éclaire d’un jour nouveau cette guerre inutile. Engagée sous de faux prétextes, elle a provoqué un immense chaos en Libye. Le pays ne s’en est jamais remis.

Le Qatar a-t-il remercié ceux qui ont été à l’origine de la chute du dictateur libyen ? La question mérite d’être posée.



Si ce n'étaient les avions qui survolent la capitale toutes les nuits, les bombardements sur des cibles officiellement « militaires » et les claquements dérisoires des batteries anti-aériennes de l'armée libyenne, nul ne pourrait imaginer qu'on meurt sous la mitraille à 200 kilomètres de là, à Misratah.

Certes, les dizaines de grues plantées devant des bâtiments abandonnés de Tripoli sont la preuve que les ouvriers, le plus souvent des étrangers, ont fui le pays. Sans doute ces hommes originaires d’Afrique de l’ouest que nous avons croisés en pénétrant sur le sol libyen. Écrasés sous leurs ballots, ils traversent à pied la frontière vers la Tunisie, où ils sont parqués dans des villages de tentes.

Les touristes n’aiment pas la guerre...

Le 11 mai dernier, l'ONU a « lancé un cri d'alarme ». Le pays manquerait de tout, on parlerait de « pénuries généralisées ».

Si on peut imaginer l'approvisionnement de Misratah délicat durant les combats incessants dans cette ville portuaire, Tripoli ne connaît pas la crise, pourtant. Les informations diffusées par les Nations Unies sont au moins parcellaires et celles d’Al Jazeera sont fausses !

Les marchés de la ville regorgent de fruits, légumes, viandes ou poissons - de quoi tenir un siège. Les Tripolitains se croisent dans la vieille ville sans inquiétude apparente ; les cris d'enfants se font entendre au delà des murs des écoles, qui fonctionnent normalement. Seul, au cœur des remparts, le souk semble oublié des hommes. Les artisans ont baissé leurs rideaux de fer : le touriste n'aime pas la guerre.

Un homme tape méthodiquement sur un plat de cuivre. Penché avec son petit marteau, il regrette : « On a fait fuir nos clients... Je les comprends… S'ils ont regardé la télé, ils ont cru que tout le pays était en guerre. On a même parlé de 3 000 morts à Tripoli. C'était faux… Il ne s'est rien passé ici. Ce sont les avions qui tuent des civils, en visant soit-disant des objectifs militaires ».

Tant que les jeunes se marient, on vendra des bijoux

Plus loin, dans une ruelle où seuls les piétons peuvent se mouvoir, un bijoutier invite à entrer dans sa boutique. « Vous êtes journaliste, alors dites bien que nous sommes toujours là, que nous n'avons pas peur, que leurs avions ne nous terrorisent pas et que rien ni personne ne nous fera changer !». « Vous dites ça parce qu'on ne se bat pas à Tripoli... ». L'homme jette sa taguia blanche sur son comptoir de verre.« Mais je suis prêt à donner mon corps pour mon pays… Si je dois prendre les armes, je le ferai sans hésiter, hurle-t-il, en se frappant la poitrine. Tous les commerçants du quartier vous diront la même chose ». « Vous ouvrez tous les jours votre magasin ? Il y a pourtant la guerre, vous vendez toujours des bijoux, aujourd’hui ? « Tant que les jeunes se marient, on vendra des bijoux », souffle le commerçant en observant un couple approcher.

Les avions frappent, la foule dense

Les avions de l’OTAN ont déjà frappé, ces dernières semaines. Et tué, à Bab Al Azizia. Mais la foule est toujours dense. Une scène a été dressée devant la façade meurtrie, où de temps en temps Kadhafi vient haranguer ses supporters. Mais aujourd’hui, après la mort d’un de ses fils et de trois de ses petits-fils, convaincu qu’on veut sa peau, il est invisible.

La presse occidentale a souvent présenté les fêtards de Tripoli comme des boucliers humains. « Un bouclier est un simple objet pour se protéger, nous répond Ali, un jeune vêtu de vert qui est là trois fois par semaine. Nous, nous sommes des hommes et des femmes qui venons ici librement. On veut simplement montrer qu'après le bombardement qui a détruit un bâtiment dans le parc, nous n'avons pas peur.

Qu'ils osent tirer sur nous ! »

Alors que nous nous dirigeons vers l'immeuble frappé aux premiers jours des raids de la coalition, un homme nous accompagne. « Voilà la réalité de la guerre, lance-t-il, un bombardement et un missile qui tombe à quelques mètres d'un jardin d'enfant… Et ça, Al Jazeera et Al Arabia n'en ont pas parlé ».

Allo, Tripoli ?

Ces propos sont régulièrement réitérés. De nombreux témoins dénoncent ce qu'ils considèrent comme de fausses informations des deux chaînes arabes. Le 21 février dernier (2011), sur la foi d’un seul témoignage - celui d'un habitant de Tripoli, joint par téléphone -, Al Jazeera annonce un massacre dans les quartiers de Fachloum et Ben Achour. L'armée tirerait à l'arme lourde dans les rues. Des mercenaires à la solde du pouvoir, descendus en rappel d’hélicoptères, auraient abattu de nombreux civils.

Ce jour-là, Ahmed, jeune employé de banque, est devant sa télé. Il entend cette information, dramatique. Il tend l'oreille car il habite le quartier de Fachloum. « De chez moi, je n'entends rien, pas un bruit, témoigne-t-il. J'appelle alors un ami qui vit à Ben Achour, le quartier voisin. « Dis-moi, ça tire dans ton quartier ? » « Non, pourquoi ? J'étais dehors il y a cinq minutes à peine et tout était calme. » « Tout peut changer très vite, va voir s'il te plait. » ». L’employé de banque poursuit son récit ; « Mon ami sort de chez lui en gardant son téléphone portable allumé et me décrit ce qu'il voit :

« Écoute, tout est calme, pas un soldat à l'horizon, les voitures circulent normalement. » ». Il explique être alors sorti à son tour de chez lui. Pour constater que le même calme règne à Fachloum.

Ce mensonge dupliqué ne sera pas le seul

« J'étais furieux que ces mensonges aient été diffusés, reprend notre témoin. Comment croire Al Jazeera, après ça? ».

Cette information, tous les médias internationaux l’ont reprise, sans plus de vérification - dont la plupart des sites internet des chaînes françaises. Certains avanceront le chiffre de 3 000 morts à Tripoli, aux premiers jours des émeutes.

De nombreux témoins que nous avons croisés nous ont confirmé qu'il ne s'était rien passé dans ces deux quartiers de Tripoli.

Ce mensonge dupliqué ne sera pas le seul.

Un port en plein désert...

Dès les premiers jours des évènements, d'autres mensonges ont été diffusés. Contribuant à légitimer la réaction de la communauté internationale, Nicolas Sarkozy en tête. Ainsi, à la mi-février, pour illustrer les affrontements de Benghazi, Al Jazeera mélange aux images tournées sur place des archives de Falouja, en Irak… Plus tard, la chaîne qatari annoncera le bombardement du port de Mizdah, petite ville à 200 kilomètres au sud de Tripoli, par l'armée de Kadhafi. Cette fois encore, tous les médias occidentaux relaieront cette information… oubliant de vérifier que cette ville est en plein désert ! En mars enfin, Al Jazeera, encore elle, illustre les combats de Misratah avec... des images de Bassorah, en Irak. Une téléspectatrice appellera en direct la chaîne, pour signaler l'erreur manifeste. Elle ne pourra en dire plus ; la communication est très vite interrompue.

Pour faire bonne mesure, les rumeurs ont régulièrement enflammé Benghazi, la capitale des insurgés libyens. Celle-ci, ce jour de fin février : « Syrte est tombée ! Kadhafi est fini !», crient les insurgés, au rythme des tirs de kalachnikovs ou de lance-roquettes.

Nous prenons la direction de Syrte. La ville natale du colonel Kadhafi, où personne n’a encore manifesté contre le « Guide », serait donc aux mains de la rébellion. « Al Jazeera l’a annoncé », confirment une poignée d’hommes agglutinés autour d’un téléviseur. Il est 4h30 du matin, quand l’info tombe.

Pourtant, quelques heures plus tard, on apprend que le front des insurgés se situe… à 130 kilomètres de là.

En réalité, il s'agit d'une archive d'un témoin… de la place Tahrir, au Caire !

Christelle, professeur de français originaire du Nord de la France, habite Syrte. Elle aussi a entendu cette fausse nouvelle, diffusée sur la chaîne du Qatar. Constatant que les informations ne correspondent pas du tout à ce qu'elle vit, elle a noté ces dérapages. Mais le plus caricatural est un témoignage qu’elle a entendu à la radio : un homme y décrit des scènes terrifiantes à Benghazi. En réalité, il s'agit d'une archive d'un témoin… de la place Tahrir, au Caire ! « Al Jazeera, sur la foi d'un témoignage, annoncera l'entrée triomphale des insurgés à Syrte alors qu'ils ne se sont jamais approchés à moins de 90 kilomètres », précise la jeune française.

Les étranges raccourcis de la chaîne du Qatar ont aussi concerné les « exactions des troupes de Kadhafi ». Lors d'un JT, que nous avons visionné après sa diffusion en direct, le présentateur commente les images d'une dizaine de cadavres : « des soldats de l'armée libyenne abattus par leurs camarades, précise l’homme-tronc, d'une balle dans la tête parce qu'ils refusaient de tirer dans la foule ».

Sur ces images, tournées avec un téléphone portable, on voit les corps de ces hommes, les mains attachées dans le dos, face contre terre, baignant dans leur sang.

Séquences fatales

Nous avons retrouvé l'intégralité de cette séquence, qu'Al Jazeera n'a jamais diffusée. Dans une première partie, on voit ces soldats, vivants, alors qu'ils viennent d'être capturés par… des insurgés. Ils sont alignés sur des canapés, dans la pièce d'une maison. Les insurgés interrogent leurs prisonniers, en éructant. Ses sabres à la main, ils les menacent, les accusant de leur avoir tiré dessus. Les soldats tentent de répliquer mais ils ne peuvent guère s'exprimer, leur voix étant couverte par les hurlements de leurs geôliers. Un prisonnier, noir, est accusé d'être un mercenaire. Plus tard, nous retrouverons sa famille qui nous présentera son livret militaire de l’armée régulière libyenne.

Dans la séquence suivante, les 10 corps sont alignés dans une cour en terre battue. Des hommes, invisibles à l'écran, discutent autour des cadavres. L'un d'eux s'inquiète, soudain : « Il y en a un qui n'est pas mort, il bouge encore... »

Il n'y aura aucun survivant.

Chaque nuit, des explosions rythment le sommeil agité des habitants de Tripoli.

Les dernières en date depuis la fin avril visent clairement l'élimination physique de Mouammar Kadhafi, même si les stratèges de l'alliance atlantique s'en défendent. Sa résidence de Bab Al Azizia a été frappée plusieurs fois. Faisant des victimes civiles, dans tous les cas.

Le reste de la ville est calme, mais les partisans du leader libyen veillent. A chaque carrefour ou sur les larges avenues de la capitale, des hommes se relaient jour et nuit afin de contrôler les véhicules, leurs occupants et leur éventuelle cargaison. Tous ces check point sont tenus par des civils.

Arrêtez de dire, les médias occidentaux, que vos soldats veulent nous défendre

Sur l’un d’entre eux, sous une toile de tente, trois hommes se reposent pendant qu'une dizaine d'autres assurent les contrôles sur l'avenue. Nous allons à leur rencontre. Un peu méfiants à notre approche, deux d'entre eux acceptent de nous expliquer ce qu'ils font là, toutes les nuits depuis trois mois. « Nous travaillons dans la journée, moi je suis commerçant, confie l'un d'entre eux, coiffé d'un chapeau tendance Indiana Jones. Voyez, j'habite dans cet immeuble. Avec mes amis, qui sont tous du quartier, nous avons décidé de nous défendre nous-mêmes ». L’échange se poursuit. « On s'est entendu avec les militaires, et ils nous ont chargé de ces contrôles de véhicules. Il n'y a pas un soldat ici. En assurant la sécurité de notre quartier, c'est comme si nous défendions la ville et notre pays ». « Arrêtez de dire, vous les médias occidentaux, que vos soldats veulent nous défendre. On le fait sans eux ! », conclut le second.

Civils vs civils...

Des points de contrôle similaires, nous en avons croisés des centaines au cours de notre périple en Libye. Pour la plupart, ils sont tenus par des civils armés. Ce constat, essentiel, pourrait compliquer militairement la tâche de l'OTAN : si les avions de l'OTAN ouvrent la route de Tripoli aux pick-up des insurgés, ceux que l'on présente encore comme des « civils » pourraient se retrouver face à d'autres civils, pro-Kadhafi ceux-là, et armés eux aussi. Quels civils l'OTAN déciderait-elle alors de protéger ?

Une autre perspective se dessine : l'intervention des tribus. Le Libye est un puzzle tribal complexe, qu'il s'agit de bien connaître pour ne pas se fourvoyer dans une opération militaire périlleuse. Si certaines de ces tribus ont manifesté des velléités d'émancipation, surtout à l'Est du pays, leur grande majorité défend Kadhafi, qui a su habilement les « soigner » depuis 42 ans. Tant que ces organisations le soutiendront, le leader libyen sera difficile à détrôner : des tribus sont venues récemment suppléer les militaires loyalistes à Misratah. Cela pourrait se reproduire ailleurs.

Une chambre, en plein désert

Certaines solidarités sont surprenantes. Un matin, nous avons la surprise de croiser une cinquantaine de touaregs dans notre hôtel. Un mélange d'indigo, de rouge carmin, de turbans et de gandouras inattendu dans un établissement si loin du monde de sable des hommes bleus. Ils ont, nous a-t-on dit, déposé leurs sabres au coffre. Curieux, nous avons tenté de les aborder. L'un d'eux parlant le français, nous avons convenus d'un rendez-vous dans notre chambre, une heure plus tard.

A l'heure prévue, six touaregs sont là. Des jeunes et leurs aînés, le visage en partie caché, souriant sous leurs turbans multicolores. Un des plus anciens s'exprime le premier, faisant un signe autoritaire au reste du groupe : « Nous sommes d'Agadez, au Niger. Nous sommes venus nous battre au côté des soldats de Kadhafi. Aujourd'hui, vous ne voyez que quelques dizaines d'hommes, mais 4 000 suivent derrière. Certains viennent à pied ». « Pourquoi venir vous battre ici, en Libye ? Ce n'est pas votre pays et Kadhafi n'est pas votre leader… ». La réponse est venue d’un des jeunes du groupe. « Si je suis allé à l'école, si j'ai pu me soigner comme mes parents dans un hôpital, c'est grâce à Kadhafi. Sans lui, nous n'aurions jamais eu tout ça ». « Personne ne s'intéresse à nous, sauf pour grignoter notre territoire, ajoute un troisième. Lui (Kadhafi, ndlr) a décidé de nous aider, ce que notre gouvernement, qui n'a pas d'argent, ne pouvait pas faire ».

La question me brûle les lèvres. « Kadhafi a donc indirectement payé votre présence ici ? ». « Non, personne ne nous a demandé de venir, c'est une décision de nos chefs de tribus, qui se sont réunis et ont dit que nous ne pouvions pas rester sans rien faire alors qu'un pays ami était attaqué ».

Vous êtes des mercenaires, en fait ?

Le lendemain matin, les Touaregs avaient disparu. Envoyés peut-être à Misratah, ou Ajdabia, les deux seules villes où l'on se bat vraiment en Libye. Avant de nous séparer, la veille, dans ma chambre d’hôtel, j’ai posé encore une question. « Combien êtes-vous payé pour venir combattre ici, si loin de chez vous ? Parce que vous êtes des mercenaires, en fait ? » « Nous sommes venus gratuitement, nous ne demandons rien : nous offrons notre savoir-faire dans le désert, c'est tout. On nous dit qu'il y a des gens d'Aqmi parmi les rebelles, nous les connaissons bien. Ils ont essayé de venir chez nous, on les a chassés ».

Au début des évènements, la rumeur a (très) rapidement couru : Kadhafi a lancé des mercenaires d'Afrique noire sur les différents champs de bataille. Les leaders du Conseil national de transition ont régulièrement dénoncé cet état de fait. Sans jamais le prouver.

Décapité, brûlé et exhibé devant une foule de caméscopes...

Nous nous sommes procurés des vidéos montrant le lynchage en public d'hommes soupçonnés d'être des mercenaires. Des hommes de peau noire. Un document hallucinant montre une foule rassemblée à Benghazi avec des centaines de téléphones portables ou de caméscopes brandis… Sur une estrade en bois, un groupe d'hommes viennent d'exécuter un de ces noirs. Ils l'ont décapité, ont brûlé son corps avant de présenter les restes à la foule. La scène est insoutenable. Quelques rares cris se font entendre, pour protester contre cette sauvagerie inouïe.

En réalité, les hommes de l’estrade - dont un des leaders est algérien - viennent de massacrer un soldat libyen, et non un mercenaire. Cette scène d’un autre âge rappelle les multiples pendaisons mises en scène par les talibans à Mingora, dans la vallée de Swat, au Pakistan.

Des combattants venus de l'étranger, on en trouve dans les deux camps. La présence de djihadistes parmi les insurgés ne fait plus guère de doutes. Deux figures estampillées Al Qaeda ont été identifiées et de nombreux combattants croisés sur les routes, avançant ou reculant selon l’intensité des combats face à l’armée loyaliste, ne sont pas libyens - mais le plus souvent égyptiens, tunisiens, algériens. Les deux figures les plus connues, au rang des djihadistes recherchés par les Etats-Unis s’appellent Saïd Ali Al Shihri et Abu Ben Qumu. Le premier portait le numéro 372 lorsqu’il était détenu à Guantanamo. D’origine saoudienne, officiellement mort au Yémen, il n’a pas hésité à parler à la télévision depuis Benghazi, exhibant même un faux passeport pour preuve de sa bonne foi. Le second a lui aussi passé 5 ans dans les geôles américaines, à Cuba. Ce Libyen dirige un groupe d’insurgés dans cette même ville de Benghazi. Ces deux membres d’Al Qaeda ont été amnistiés comme 200 autres voici un an par Mouammar Kadhafi, dans le cadre d’une opération de réconciliation amorcée par Saïf Al Islam, un des fils du « Guide ».

Les services secrets occidentaux ne peuvent pas l’ignorer

Ancien opposant historique à Kadhafi et analyste politique, le docteur Youssef Shakir, que nous avons longuement rencontré, est convaincu de la forte présence djihadiste dans l’Est de la Libye : « Les services secrets occidentaux ne peuvent pas ignorer que la Cyrénaïque a été un des principaux foyers de recrutement des combattants islamistes engagés en Irak. Des documents saisis en 2007 en Syrie contenant une liste de 600 combattants membres d’Al Qaeda, ou s’en réclamant, précisent que 112 d’entre eux étaient Libyens, et les trois-quarts originaires de Cyrénaïque ». Et le docteur Shakir de reprendre des informations révélées par les services secrets algériens, selon lesquels « des membres d'Al Qaeda au Maghreb islamique ont profité des combats en Libye pour récupérer des missiles sol-air qu'ils auraient « exfiltrés » par le nord du Mali ».

Sous le signe de la charia

Cette région truffée de djihadistes, la question sur la nature des liens que ces combattants entretiennent avec les insurgés et le Conseil national de transition est légitime. Du côté des combattants, il ne fait aucun doute que les islamistes radicaux sont omniprésents. Pour ce qui concerne le CNT, dont on ne connaît pas tous les membres, l’influence des thèses islamistes semble bien réelle. Il suffit de lire attentivement le projet de Constitution élaboré par ce CNT, pour s’en convaincre : le premier article stipule sans ambiguïté que tous les engagements vers un régime démocratique seront soumis à la charia.

Un paradoxe évident qui laisse songeur et devrait interpeller les leaders occidentaux qui soutiennent ce Conseil national de transition dont les membres les plus en vue ont été des proches de l'homme qu'ils combattent aujourd’hui. Ils ont pris goût au pouvoir et il est vraisemblable que la chute de Kadhafi provoquerait une lutte sans merci entre tribus libyennes et un chaos dont les coalisés de l’OTAN, la France en tête, porterait l’entière responsabilité.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Siege of Tripoli by the Mamluks (1289)

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