Esclaves des pays du golfe : le sang et le déshonneur

Deux journalistes français, Sebastian Castelier & Quentin Müller ont secrètement récolté une soixantaine de témoignages dans les pays du golfe pour documenter les conditions de travail des migrants. Leur enquête révèle à quel point les milliers de morts sur les chantiers de la coupe du monde au Qatar ne sont qu’une partie visible d’un gigantesque iceberg : dans cette région du monde, l’esclavage reste une réalité quotidienne, en toute impunité.

Grâce à la manne du pétrole et du gaz naturel, le dollar coule à flot dans les pays du golfe, où une classe de nouveaux riches réduit les migrants en esclavage. Les chantiers de la coupe du monde de football ont révélé au grand public ces pratiques moyenâgeuses, avec des chiffres stupéfiants : plus de six mille hommes d’origine sud-asiatique sont morts sur les chantiers des stades climatisés du Qatar. Un chiffre révélé par le Guardian, sans doute très inférieur à la réalité. Le travail du quotidien britannique se voit désormais prolongé par l’enquête de deux journalistes français qui révèlent qu’au-delà des chantiers liés à l’organisation de la prochaine coupe du monde, la pratique de l’esclavage est généralisée dans la péninsule arabique où meurent chaque année plus de dix mille immigrés asiatiques. Au Qatar comme en Arabie Saoudite ou au Koweït, l’esclavage est une réalité quotidienne largement impunie, pratiquée par les entreprises locales et les multinationales aussi bien que par les familles pour leurs employés de maison. Elle est même industrialisée : ce sont, selon les auteurs, des millions d’hommes et de femmes qui sont ou ont été réduits en esclavage dans les pays du golfe. Une effroyable version contemporaine de la traite des noirs qui suscite trop peu de curiosité des médias occidentaux (sur place, la liberté de la presse n’existe pas).

Vue aérienne des quartiers huppés de Doha, la capitale du Qatar, un émirat gazier où vivent 2,9 millions d’habitants (août 2022), dont environ neuf sur dix sont des travailleurs étrangers, pour majorité originaires d’Asie et d’Afrique. En arrière-plan, la ville nouvelle de Lusail, construite en vue de la Coupe du monde 2022 et où se tiendra la finale du mondial, le 18 décembre 2022.
© Sebastian Castelier

L’enquête de Sebastian Castelier et Quentin Müller a été réalisée in situ dans le plus grand secret, les journalistes récoltant des dizaines de témoignages d’esclaves racontant leur expérience personnelle, mais aussi ceux de médecins, de diplomates et d’entrepreneurs locaux. Elle révèle un système où de jeunes gens sont recrutés par des rabatteurs qui viennent jusque dans leur pays d’origine promettre des postes fictifs d’employé de banque ou de comptable. Les Philippines, l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan, le Népal fournissent le gros de ces esclaves du golfe, rejoints depuis peu par des pays africains. Une fois sur place, la réalité est sordide : les jeunes femmes privées de leur passeport sont le plus souvent contraintes d’accepter des postes de domestiques corvéables à merci, à des conditions très éloignées de ce qu’elles imaginaient. Les auteurs révèlent comment les rabatteurs profitent de la misère : lorsqu’un homme accepte de partir, c’est le plus souvent pour nourrir sa femme et ses enfants qui restent au pays. Le salaire restera misérable, à peine plus élevé que chez lui, mais permettra à sa famille de survivre.

Près de neuf habitants sur dix au Qatar sont des travailleurs étrangers, pour majorité originaires d’Asie et d’Afrique. Une minorité d’entre eux participe à la construction des infrastructures de la Coupe du monde 2022, y compris les stades. Cette main d'œuvre corvéable, sans qui la Coupe du monde 2022 n’aurait pas vu le jour, constitue la colonne vertébrale de l'économie Qatarie.
© Sebastian Castelier

La kafala, un système de domination hérité de l’Empire britannique

Au cœur des exactions se trouve un principe juridique : la kafala. Ce système de gouvernance de la relation entre employeur et employé lie la légalité de la présence sur le territoire du salarié migrant à la responsabilité juridique de son patron. La kafala exige que chaque travailleur étranger soit parrainé par un local - dans les faits l’employeur - qui se trouve responsable de son visa et de son passeport. Véritable porte ouverte aux abus, la kafala donne un pouvoir absolu à l'employeur et empêche le migrant de changer d’emploi puisqu’il n’a plus aucun papier et qu’il dépend juridiquement de celui qui le fait travailler. L’employé ne dispose évidemment d’aucun recours sur les conditions de travail, le salaire ou les horaires.

Au cœur du vieux Doha, le Doha Stadium, officialisé en 1962, premier stade dans la région du Golfe à disposer d’un terrain en gazon. Relégué aux annales de l'histoire, le Doha Stadium se cherche une identité à l’heure où le Qatar fait table rase du passé et mise sur le “football-business” mondialisé.
© Sebastian Castelier

Ironiquement, on apprend que la kafala est importée du colonialisme britannique, et que ce système visait au départ à contrôler la main-d’œuvre locale à Bahreïn. Un héritage à comprendre comme une mesure libérale classique visant à éloigner l’État et ses contrôles, raison pour laquelle les pays du golfe se la sont appropriée. Quant aux multinationales occidentales installées sur place, elles ne semblent pas pressées de faire évoluer le système et s’en accommodent très bien.

Des conditions extrêmes pour les travailleurs

Les témoignages d’esclaves recueillis sur place concordent, évoquant presque toujours - pour ceux qui travaillent au sein de familles - des employeurs violents, qui battent et parfois tuent leurs employés en toute impunité. Les auteurs estiment par exemple qu’en Arabie Saoudite, quarante-et-un domestiques auraient été tués dans des conditions suspectes par leurs employeurs en 2021.

Sans aller jusqu’à cette extrémité, les conditions de travail relèvent presque toujours du travail forcé. Brenda, par exemple, Kényane de 38 ans employée en Arabie Saoudite, se lève à 7h, sans pouvoir manger ni se doucher, et travaille sans relâche jusqu’à 17h, moment de son unique repas. Le soir, elle est contrainte de se rendre au domicile de la sœur de son employeuse pour y travailler gratuitement jusqu’au coucher. Victime de racisme de la part de la famille qui considère que sa peau noire est sale, elle doit laver son linge à la main, séparément de celui de ses “employeurs”. Son départ est rendu impossible par le vol de son passeport. Violée par le fils de la famille, elle ne doit son salut qu’à ses problèmes de santé : le jour où son dos la lâche, la famille consent à la laisser partir.

Le 3 septembre 2019 à 20h22, le Qatar dévoile l'emblème officiel de la Coupe du monde de football 2022 devant des dizaines de Qataris et d'expatriés rassemblés dans les rues de Doha, la capitale de l’émirat.
© Sebastian Castelier

Les conditions de vie des salariés travaillant sur les chantiers de construction ne sont pas meilleures. Plus de quatre cent mille hommes vivent parqués dans les logements insalubres de la zone industrielle de Doha, en majorité asiatiques et africains. Beaucoup d’entre eux ont travaillé sur les chantiers des stades de la coupe du monde de football et les infrastructures qui lui sont liées (routes et supermarchés). Entassés jusqu’à huit dans des chambres envahies par les cafards et les puces de lit, aux conditions d’hygiène déplorable, ils sont parfois les victimes d'incendies, aucune norme de construction n’étant respectée dans ces logements où les températures dépassent 50°C l’été. Quant aux salaires, ils ne sont pas toujours payés, ou sont retenus pour moitié par les rabatteurs qui en prélèvent une partie directement auprès des entreprises à qui ils fournissent les travailleurs.

Les États et les multinationales complices, ici et là-bas

Les témoignages retranscrits par les auteurs démontrent une forme de complicité des États du golfe, même si la situation semble évoluer à la marge. Nombreux sont les travailleurs qui racontent que leurs employeurs leur expliquent savoir agir en toute impunité, les dissuadant de se rendre à la police et les menaçant de représailles pour toute tentative de plainte. De fait, les femmes violées témoignant à la police sont parfois battues par les familles à leur retour, sans que la plainte soit suivie d’une enquête. Au Qatar, les causes de la mort des esclaves, lorsqu’ils sont le fait de violences, sont toujours maquillées en causes “naturelles”. Les médias ne rapportent pas plus les accidents du travail (qui touchent parfois plusieurs dizaines de travailleurs à la fois) que les incendies de logements dont la population n’est jamais informée.

Près de neuf habitants sur dix au Qatar sont des travailleurs étrangers, pour majorité originaires d’Asie et d’Afrique. Une minorité d’entre eux participe à la construction des infrastructures de la Coupe du monde 2022, y compris les stades.
© Sebastian Castelier

Les États d’origine des travailleurs ne se comportent, hélas, pas beaucoup mieux. Les pays d’Afrique de l’Est par exemple, se gardent d’éviter tout conflit diplomatique avec les pays du golfe, dont ils acceptent des aides humanitaires. Les auteurs collectent dans un chapitre effarant les témoignages de diplomates, parfois anonymes, racontant les exactions qui leur sont rapportées et contre lesquelles ils restent impuissants.

Une histoire fit plus de bruit que toutes les autres : celle de Malcolm Bidali, un Kényan qui documenta anonymement ses conditions de travail comme agent de sécurité sur un blog, listant les violations des droits des travailleurs. Présenté par le quotidien suisse Le Temps comme “l’une des rares voix d’une armée sans visage”, il fut arrêté en 2021 par la police et mis en détention pendant trois semaines d’interrogatoires, menacé d’une très longue peine de prison avant d’être sauvé par la campagne médiatique de plusieurs ONG internationales. Malcolm Bidali fut finalement expulsé du territoire, car les pays du golfe ne craignent rien tant que la mauvaise publicité.

La coupe du monde de football : une occasion de faire monter la pression sur le Qatar

Le Qatar a souhaité accueillir la prochaine Coupe du monde pour en faire une vitrine. Puisque le pays sera au centre de l’attention fin novembre, profitons-en pour faire entendre tout ce que le pays souhaite cacher, à commencer par son mépris profond des droits humains. Castelier et Müller soulignent que les victimes en sont autant les nationaux, à commencer par les femmes (propriété de leurs maris), que les migrants. Un qatari gay témoigne en ce sens auprès des deux journalistes : « Mon pays est une entreprise familiale, une kleptocratie au service de la famille dirigeante actuelle que, d'ailleurs, beaucoup de gens ici méprisent, sous sa forme actuelle du moins. Même ici, au Qatar, la plupart des jeunes de mon âge n'ont pas vraiment conscience de ça, ils sont cajolés par le pouvoir en place et vivent dans une sorte de chambre d'écho, tenus isolés des réalités par une presse locale qui ne publie que des déclarations officielles et se fait le porte-parole d'individus qui ont la mainmise sur le pouvoir politique ».

Cette main d'œuvre corvéable, sans qui la Coupe du monde 2022 n’aurait pas vu le jour, constitue la colonne vertébrale de l'économie Qatarie.
© Sebastian Castelier

Quelques lueurs d’espoir se dessinent toutefois : sous la pression internationale, le Qatar a mis en place un droit du travail et installé un salaire minimum, les autorités commençant à exercer des contrôles. Des avancées bien trop sommaires qui ne progresseront que si les réactions internationales se multiplient pour mettre le Qatar face à ses responsabilités. Comme le rappelle Malcolm Bidali : “Ils ont peur que les travailleurs étrangers s’organisent en syndicats. Le jour où cela se produit, ce sera fini pour les Qataris”. Lire ces témoignages, les relayer, les partager est un bon début pour faire monter la pression.

Les esclaves de l’homme pétrole, Sebastian Castelier & Quentin Müller (éditions Marchialy), 350 pages, 21,10 euros

Dossier /
Qatar Connection - l’enquête

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