“La solution pacifique” : histoire secrète d’une négociation historique en Nouvelle-Calédonie

En octobre 2020, la Nouvelle Calédonie a voté une deuxième fois pour choisir entre l’indépendance ou le maintien du rattachement à la France. 53,3% des Calédoniens ont voté contre l’indépendance, un chiffre en recul de 3% par rapport au premier référendum de novembre 2018. Un troisième et dernier scrutin se tiendra le 12 décembre prochain, dont le résultat pourrait être encore plus serré. Ce processus électoral n’aurait pas été possible sans la mise en place d’une solution pacifique négociée à la fin des années 1980, alors que le “Caillou” baignait dans le sang. Cette mission du dialogue, impossible sur le papier mais arrachée en très peu de temps par ses parties prenantes, constitue l’un des plus incroyables exemples de pacification négociée dans le monde contemporain. Son histoire méconnue est racontée dans une bande dessinée aussi rigoureuse que palpitante.

Le peuple kanak est installé sur le « Caillou » depuis plus de trois mille ans. Découverte par l’explorateur anglais James Cook en 1774 puis La Pérouse en 1792 (juste avant un naufrage près des Îles Salomon), la Nouvelle-Calédonie connaît ses premiers échanges culturels avec les Européens à la fin du XVIIIe siècle. Certains marins s’y installent dès cette époque, rapidement suivis par les premières missions d’évangélisation. Napoléon III décide d’annexer le territoire en 1853, puis la Nouvelle-Calédonie devient une colonie française à part entière en 1860. Par opposition aux kanaks, les européens issus de l’immigration installés sur l’île sont appelés caldoches.


La solution pacifique. L’art de la paix en Nouvelle-Calédonie”, une bande dessinée de Makyo, Jean-Edouard Gresy et Luca Casalanguida (éditions Delcourt)

Un processus de décolonisation souhaité par une partie du peuple kanak s’enclenche tardivement en Nouvelle-Calédonie. C’est à partir du début des années 1980 que la tension entre kanaks et caldoches trouve son paroxysme : de 1984 à 1988, les incidents sont permanents et la situation sur l’île devient insurrectionnelle. La situation se trouve d’autant plus inextricable que les deux parties prenantes représentent alors chacune la moitié de la population si l’on associe aux caldoches les métropolitains récemment installés. Les points de vue semblent irréconciliables : les kanaks revendiquent l’indépendance et réclament la mise en place d’un processus de décolonisation. Les caldoches refusent de faire le moindre pas en avant sur le sujet d’un aménagement des institutions.

Christian Cozar, héros oublié d’une négociation impossible 

Tandis que le gouvernement français propose un nouveau statut, le Front de libération national kanak et socialiste (FLNKS) annonce sous l’impulsion du militant Eloi Machoro le boycott des élections territoriales et la mise en place d’un gouvernement provisoire autonome. Jean-Marie Tjibaou en prend la tête. Après les élections de 1984 (évidemment perdues par les indépendantistes en raison du boycott), les kanaks passent à l’action : une gendarmerie est assiégée, de nombreux caldoches sont chassés de leurs exploitations agricoles, ce qui amène une réaction policière et militaire. Les heurts impliquent plusieurs morts des deux côtés lors d’affrontements de plus en plus violents. Deux frères de Jean-Marie Tjibaou comptent parmi les victimes. Peu de temps après, Eloi Machoro est abattu par le GIGN lors de nouveaux affrontements, ce qui crée une situation incendiaire. La mise en place de l'état d’urgence sur l’île est décrétée le 14 janvier 1985. Le Haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie Edgar Pisani est investi des pouvoirs extraordinaires, tandis que les manifestations (et les morts) continuent de se multiplier. 


La solution pacifique. L’art de la paix en Nouvelle-Calédonie”, une bande dessinée de Makyo, Jean-Edouard Gresy et Luca Casalanguida (éditions Delcourt)

C’est alors que le sous-préfet Christian Kosar (personnage central de la bande dessinée, que les auteurs tiennent pour l’homme de l’ombre de la mise en place d’une solution pacifique) part négocier seul, armé de son seul courage dans un climat très tendu. Il parvient à négocier la libération de dizaines de prisonniers caldoches, évitant le bain de sang annoncé.

La mise en place d’un nouveau statut territorial et la tenue d’élections régionales en 1985, auxquelles participe cette fois le FLNKS, semblent marquer une fin de crise. Sauf que les résultats de ces élections rendent la situation toujours plus incertaine : le FLNKS remporte trois des quatre régions imaginées par le nouveau découpage, mais reste en minorité au Congrès de l’île.

1988, année de bascule 

En 1988, la crise touche son acmé : la prise en otages de gendarmes sur l’atoll d’Ouvéa finit en carnage, en raison d’une réaction policière brutale face à des indépendantistes qui semblaient pourtant prêts à négocier. L’événement choque d’autant plus l’opinion que l’assaut a lieu quelques jours avant les élections présidentielles.

Dès sa réélection, François Mitterrand - qui craint une nouvelle guerre civile comme en Algérie - nomme Michel Rocard pour négocier. C’est le baiser du serpent tant la mission semble vouée à connaître l’échec, condamnant à l’avance l’homme politique : la situation est pour lui très complexe. Les auteurs de l’album mettent dans sa bouche une phrase sans doute apocryphe qui résume parfaitement la situation : “Pour les caldoches, un gouvernement de gauche ne peut que les trahir, pour les kanaks un représentant de la République française ne peut que mentir”.

Michel Rocard envoie sur l’île une équipe surprenante, constituée d’un évêque (pour gagner la confiance de Jean-Marie Tjibaou, ancien prêtre), d’un pasteur (car Jacques Lafleur est protestant), d’un préfet de droite accompagné d’un autre de gauche, plus Christian Kozar, dont la neutralité contrebalance le reste de la commission. François Mitterrand exige l’adjonction d’un franc-maçon ! 


La solution pacifique. L’art de la paix en Nouvelle-Calédonie”, une bande dessinée de Makyo, Jean-Edouard Gresy et Luca Casalanguida (éditions Delcourt)

L’équipe part rapidement sur l’île, où tous les protagonistes les invitent à rentrer sans attendre en métropole : les kanaks refusent de les rencontrer, et si les caldoches les reçoivent en la personne de Jacques Lafleur, ils refusent de négocier ! Il faut aux membres de la mission des trésors d’habileté et d’intelligence pour trouver le bon équilibre entre des ressorts antagonistes : appel à la raison, recours aux émotions, diplomatie et pressions diverses finiront par amener tout le monde autour d’une table. C’est ce que décrit avec beaucoup de précision ce formidable album. La manière dont la mission accepte de se plier aux coutumes, part à la rencontre des tribus dans les zones les plus reculées de la Nouvelle-Calédonie et gagne leur respect force l’admiration.

Les accords de Matignon, négociés en une nuit

Il ne faut que quelques jours pour que l’équipe obtienne un accord des deux parties pour négocier la base de ce qui amènera aux accords de Matignon. Michel Rocard se charge d’obtenir une garantie préalable avec Mitterrand : la tenue d’un référendum local, ce qui était loin d’être gagné. Tjibaou et Lafleur arrivent alors à Paris où ils sont enfermés pendant 1h30 dans un bureau, avec pour obligation de rédiger en commun un communiqué indiquant l’ouverture de pourparlers.


La solution pacifique. L’art de la paix en Nouvelle-Calédonie”, une bande dessinée de Makyo, Jean-Edouard Gresy et Luca Casalanguida (éditions Delcourt)

Dix jours plus tard, des délégations kanak et caldoche les rejoignent pour écrire l’accord de paix. La négociation dure une nuit, celle du 26 juin 1988. La Nouvelle Calédonie en sort réorganisée en deux régions, avec des pouvoirs mieux répartis et des investissements mieux équilibrés entre régions riches et pauvres, ce qui constituait la revendication principale des kanaks.

La bande dessinée parvient à rendre attachants l’ensemble des protagonistes, y compris ceux présentés au départ comme déplaisants. Ainsi, Jacques Lafleur, qui comme tous les acteurs de la négociation se sera hissé à la hauteur des enjeux, ressort particulièrement grandi du récit : “J’ai compris qu’un mauvais compromis est meilleur qu’une bonne guerre civile. Il est temps d’apprendre à donner, il est temps d’apprendre à pardonner” dira-t-il plus tard.

Quant à Jean-Marie Tjibaou, personnage ambivalent et passionnant qui prit le risque de sortir de la clandestinité pour négocier, il est assassiné un an plus tard par des extrémistes. Son meurtre rappelle que la paix n’est jamais acquise nulle part, mais qu’elle peut survivre aux pires déchirures. Grâce à lui, et à tous ceux qui ont négocié à ses côtés, la Nouvelle-Calédonie peut aujourd’hui choisir son destin, sans armes ni violence.

“La solution pacifique. L’art de la paix en Nouvelle-Calédonie”, une bande dessinée de Makyo, Jean-Edouard Gresy et Luca Casalanguida (éditions Delcourt, 120 pages, 17,50 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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