Affaire Lola : l'extrême droite en roue libre 

Lyon, Paris, Montpellier, Rennes : un peu partout en France, l'extrême droite la plus violente s'est manifestée la semaine dernière. Plus aucun filtre, plus aucune volonté de maintenir un semblant de respectabilité : des nervis, parfois très jeunes, expriment librement leur haine et leur violence. A Rennes, fief de gauche, des bagarres ont opposé néofascistes et antifas. Un militant d'extrême droite a failli être lynché 

Des militants de Reconquête, le parti d'Eric Zemmour ont organisé un rassemblement à Rennes suite au meurtre de la petite Lola
AFP

Ce dimanche soir, Guillaume Krempp est encore sous le choc de la violence, heureusement restée verbale, qu'il a subie quelques heures auparavant. « Je n'ai jamais connu ça depuis mes débuts professionnels » raconte ce journaliste de Rue 89 Strasbourg, également correspondant de Libération dans la capitale alsacienne.

Vers 17h, il se rend à la manif d'extrême droite « pour Lola ». Il n'y restera que quelques minutes. « A peine arrivé, je me retrouve encerclé par 5 ou 6 membres des Strasbourg Offenser, des hooligans d'extrême droite, raconte-t-il. J'ai publié pas mal d'enquêtes sur eux depuis 4 ans et ils m'ont reconnu. L'un d'eux me lance : « T'as de la chance qu'il y ait du monde, sinon on t'aurait déjà cassé les dents ». Ça a dû durer 2 ou 3 minutes mais ça m'a semblé une éternité. En rentrant j'étais vraiment flippé, je me retournais pour vérifier que je n'étais pas suivi ». Guillaume avait déjà été averti : « une source policière m'avait dit qu'ils en avaient après moi et que je ne devais plus aller à leurs manifs ». 

Des scènes glaçantes comme celle-ci, d'autres journalistes en ont vécu. Le 20 octobre, Anna Margueritat se rend à la manif « pour Lola », organisée par l'Institut pour la Justice (IPJ), une organisation qui n'a d'apolitique que le nom. Parmi les manifestants, Marion Maréchal et Florian Philippot, et, selon Anna, « entre 150 et 200 personnes chauffées à blanc, parfois très jeunes. Certains n'avaient pas plus de 15 ans. Ils n'en avaient rien à foutre des prises de parole et trépignaient d'impatience. Ils voulaient exprimer leur violence ». 

En fin de journée, une responsable de l'organisation appelle à la dispersion tranquille. Mais elle ne sera pas entendue. « Ils se sont mis à hurler des slogans violents, comme « Remigration », « Migrants assassins » ou « On est chez nous ». J'ai fait d'autres manifs d'extrême droite, mais là c'était autre chose, ils n'avaient aucun souci de respectabilité, et exprimaient leur haine au grand jour. Certains disaient qu'ils voulaient casser de l'antifa ».

Black bloc d'extrême droite 

Portrait de Lola brandi au milieu de fumigènes rouges allumés par des militants d'extrême droite radicale à Paris.
AFP

Selon Anna, 40 à 50 personnes cagoulées et vêtues de noir se regroupent. « Un véritable black bloc d'extrême droite, décrit-elle, avec les mêmes gestes, les mêmes codes mais des slogans xénophobes. Je n'ai jamais vu ça ». Un ex-policier des services de renseignement, qui a surveillé les mouvances extrémistes pendant plus de 20 ans, confirme : « à part une fois, très brièvement, lors d'une manif pour tous, je n'ai jamais vu ça en France ». Anna et Aude, une autre photographe, affirment avoir également vu des saluts nazis. 

Soudain, les cagoulés, surexcités, s'en prennent au journaliste de LCI Paul Larrouturou. Un fumigène est lancé sur lui. « Journalistes collabos ! », hurle la meute. Un très jeune homme, pas plus de 15-16 ans selon elle, agresse Anna et tente, en vain, de lui arracher son appareil photo. 

150 personnes en roue libre dans les rues de Lyon 

Manifestation non déclarée à Lyon d'une centaine de personnes liées à l'extrême droite
Compte Twitter Rosetta Angelo

C'est à Lyon, fief notoire de l'extrême droite violente, que les mobilisations ont été les plus importantes. Prières de rue et rassemblement devant le Palais de Justice mercredi et jeudi, puis manifestation sauvage vendredi soir. Quelques 150 personnes déambulent tranquillement dans les rues de Lyon aux cris de « migrants assassins ». « Le plus incroyable, s'étonne un antifa lyonnais, c'est qu'il n'y avait aucune présence policière, ne serait-ce que pour surveiller, dans une ville où l'extrême droite a multiplié les agressions ces dernières années ». Beaucoup de militants avaient le visage masqué, ce qui est interdit. Mais d'anciens de génération identitaire, des hooligans du groupe d'extrême droite Lyon Populaire et des membres du syndicat La Cocarde Étudiante ont été aperçus. La soirée s'est heureusement déroulée sans incident. 

À Montpellier, autre ville en proie à de récurrentes violences d'extrême droite, quelques dizaines d'extrémistes se sont rassemblés. Parmi eux, des militants violents du groupuscule identitaire La Ligue du Midi. Malgré l'apparat impressionnant de certains radicaux – gants coqués, casques, cagoules –, il n'y a pas eu d'incidents, les antifas ayant appelé à ne pas contre-manifester.

À Rennes, attaque contre des militants de gauche et quasi-lynchage d'un « facho »

Il en fut tout autrement à Rennes, où un rassemblement statique contre l'extrême droite avait lieu en même temps qu'une manifestation organisée par les monarchistes de l'Action Française, qui rassemble une petite centaine de personnes. Beaucoup viennent d'ailleurs, notamment d'Angers. Ils sont avec d'anciens membres du groupe néofasciste l'Alvarium, aujourd'hui dissout. À Rennes, bastion d’extrême gauche, c'est du jamais-vu pour les militants les plus anciens : « Rennes, jusque-là, c'était une « No-Facho Zone » », plaisante l'un d'eux.

Pas d'incident sur le coup, mais l'ambiance se tend dans la soirée. Mathias, militant de gauche pacifique, est assis à la terrasse d'un café lorsqu'il assiste à une tentative d'agression contre des antifascistes : « Ça a été très bref mais spectaculaire : 5 ou 6 fachos, très agressifs, se sont rués en hurlant vers une table occupée par des militants. Mais la foule a réagi avant qu'ils n'aient eu le temps de frapper, ils ont été dégagés à coups de chaises ». Mais l'ambiance devient électrique, pas loin de la parano : le bruit court que des « fachos » errent dans la ville à l'affût de la moindre proie « gauchiste ». Des groupes d'antifas radicaux effectuent des rondes. Une heure après le premier incident, Mathias assiste au tabassage d'un militant d'extrême droite : « Ça a duré un bon moment, des antifas se sont mis à le frapper violemment, il était très alcoolisé, tenant à peine debout. J'ai voulu m'interposer, mais une antifa cagoulée m'a dit : « mais c'est un nazi ». C'était apparemment un militant rennais assez connu. Ils l'ont laissé à terre. On n'était pas loin du lynchage. Le type a été pris en charge par le SAMU ». 

Le drame de Lola a déclenché une libération de la haine de l'extrême droite et, en réaction, radicalisé certains antifas cédant à la tentation de l'autodéfense violente. 

Un militant antifa de longue date, qui tente de calmer les plus radicaux de son camp, est effrayé par la situation : « On a une extrême droite en roue libre qui multiplie les provocations, on n'est pas à l'abri d'une catastrophe. Et pendant ce temps-là, Macron ne trouve rien de mieux à faire que de serrer la main de Meloni, sans un seul mot sur les dérapages de ces derniers jours ». 

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardin

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