Brigitte Macron : si ce n'est elle c'est donc son frère (Partie 1)

« Brigitte Macron est-elle un homme ? » Cette question, aussi surréaliste qu'elle soit, a agité Internet et les médias, jusqu'à s’immiscer au sein des foyers. Blast a retracé l'itinéraire de cette rumeur tentaculaire.

Ce « buzz » aura été le point d'orgue final de l'année 2021 : pour certains, Brigitte Macron serait un homme transsexuel. Plus croustillant encore, elle serait en réalité son frère, Jean-Michel Trogneux, qui aurait changé de sexe. Aussi capillotractée qu'elle puisse paraître, la rumeur est reprise et le web s'enflamme. Les milieux conspirationnistes jubilent, certains journaux d’extrême droite s'excitent, nos médias traditionnels dédaignent, la presse russe rigole et les anglophones évoquent des relents transphobes rappelant une rumeur similaire concernant Michelle Obama. Pourtant, on ne peut s'empêcher de laisser le doute s'immiscer devant les éléments mis en lumière par certains internautes.

La journaliste autoproclamée Natacha Rey invitée sur la chaine Youtube de la medium Amandine Roy, le 10 décembre 2021

10 décembre 2021. Une femme nommée Natacha Rey, se présentant comme une journaliste indépendante, donne en direct sur le net une interview de quatre heures pendant laquelle elle ressasse, obsessionnelle, ses arguments. Persuadée que quelque chose cloche dans le physique de la Première dame, elle explique avoir enquêté pendant trois ans, s’être déplacée, avoir contacté les institutions, passé au crible l'arbre généalogique de Brigitte Macron, née Trogneux, et cherché la moindre incohérence. Chaque vide, chaque coïncidence, chaque document anodin semble venir valider sa thèse, bien qu’elle ne semble jamais chercher à y trouver d'autres explications. Les explications fourmillent : si une pièce manque, c'est qu'elle a été cachée. Si un document existe, c'est qu'il a été fabriqué pour nous tromper. Si deux individus se ressemblent (les Trogneux ont un très fort air de famille), c'est qu'ils sont la même personne. Elle en est convaincue : Brigitte Macron serait en fait Jean-Michel Trogneux, son frère de sept ans son aîné, qui aurait effectué une transition de genre à la fin des années 80. Encore plus dingue : toute la vie de Brigitte Macron ne serait qu’une construction. Son ex-mari, ​​André-Louis Auzière, n’aurait pas existé, et ses enfants ne seraient pas les siens. Dès lors, tous les documents et les photographies montrant Brigitte Macron en famille ou lors de son mariage seraient des faux.

Sur Facebook, Nataha Rey met en lumière les ressemblances entre Jean-Michel Trogneux et Brigitte Macron.

La quantité de détails fournis par Natacha Rey est troublante. Certificats, montages et superpositions de photos, circonstances étranges, trous dans les archives en lignes, coquilles sur les documents officiels, refus des institutions de lui fournir des documents ouverts au public, observations anatomiques, expertises médicales… On comprend qu’il soit tentant de se laisser convaincre.

Son hôte, Amandine Roy, se présente en ligne comme étant à la fois une médium et une lanceuse d'alerte, partageant à la va-comme-je-te-pousse un imbroglio d'intuitions spirituelles et de contenus conspirationnistes en tous genres. Cette dernière se fait appeler « French Wonder Woman » et raconte à qui veut l’entendre qu’elle a aidé à contrer des attaques terroristes grâce à son don et être « plus surveillée que les terroristes en cellule ». Auparavant, elle avait déjà prophétisé que Brigitte Macron serait la cause de la chute de son mari. Cette prévision aurait convaincu Natacha Rey de la légitimité de son enquête. La vidéo, diffusée simultanément sur les plateformes Youtube, Twitch, Facebook et les moins populaires VK et Odysee, dépasse les 500 000 vues. Un nombre incalculable d’internautes se rallie à sa cause. La toile s'enflamme.

Un coup d'œil sur la page Facebook de Natacha Rey nous apprend qu’elle prétend être victime d’une véritable cabale policière et sociale montée dans le but de faire taire la vérité. Elle y publie également ses découvertes, ses photomontages et ses conclusions, tout en vilipendant le gouvernement et les médias français, qu’elle considère comme collaborant à la préservation d’un mensonge d'État.

Emmanuel Macron en Belzébuth dans la revue Faits & Documents n°499.

La reprise par une revue d’extrême droite

Retour en arrière, plusieurs mois avant l’explosion de l’affaire sur les réseaux sociaux. Persuadée d'avoir découvert un secret d'État, Natacha Rey envoie ses découvertes à la quasi-intégralité de la presse française. Puisque celle-ci ne lui donne pas de suite, elle se tourne vers des figures des sites dits de « ré-information » et qualifiés de complotistes.

Selon elle, le premier à s'emparer du dossier est un ancien journaliste et présentateur sur France TV. Il aurait promis à la journaliste autoproclamée de faire de son dossier un film documentaire. Contacté par Blast, ce dernier a démenti avoir voulu se mêler du sujet, mais explique l'avoir transmis à un responsable de la revue d’extrême droite Faits et Documents, rattachée aujourd'hui à Egalité et Réconciliation, le média du polémiste préféré des antisémites, Alain Soral.

La revue s'empare de l'affaire et l'insère dans sa série spéciale sur Brigitte Macron, publiée entre septembre et octobre 2021. La publication des numéros aux relents racistes, misogynes, homophobes et transphobes, bien que confidentielle, fait du bruit. La théorie de Natacha Rey côtoie un amas d’autres démonstrations. Sont évoqués pêle-mêle le penchant d'Emmanuel Macron pour les Africains et leur culture, sa prétendue homosexualité, la passion du couple pour les artistes androgynes, leur décoration satanique (on tremble devant leur gâteau de mariage aux cornes de Baphomet), et, finalement, la fausse vraie identité de Brigitte Macron. Bourrée d'antisémitisme et d'allusions à la franc-maçonnerie, la revue tend à démontrer que le président serait sous l'influence de sa femme, cette dernière suivant un agenda obscur. De quoi ravir les milieux complotistes et d'extrême droite.

Théories conspirationnistes en tout genre dans le Faits & Documents n°497.

Natacha Rey explique avoir travaillé pendant un mois avec le directeur de la publication, Xavier Poussard, entre juin et juillet 2021. Face à l'ampleur que prend l'affaire dans la presse et sur les réseaux sociaux, ce dernier dément en décembre dans un droit de réponse à Libération. Il écrit : Natacha Rey « n’est en rien l’auteur de l’enquête de Faits & Documents et parle en son nom propre. Elle a simplement été notre correspondante dans la rédaction d’un chapitre ». C'est pourtant bien la quasi-intégralité de son dossier qui a été publiée sans qu’elle ne touche un centime sur les ventes de la série, vendue en ligne pour la modique somme de 48 euros. Xavier Poussard ira même jusqu’à railler la quinquagénaire aux côtés d’Alain Soral sur le site d’Egalité et Réconciliation. Dépossédée de son dossier, qu’elle défend bec et ongles depuis des mois, Natacha Rey exprime sur les réseaux sociaux avoir été blessée par l’attitude du chef de la revue.

Le bal des complotistes

S’ensuit un véritable effet boule de neige. Sur Twitter, des comptes comme « Marcel Dubreuil », pseudonyme derrière lequel se cache la rédaction du site de théories fumeuses « Média en 4-4-2 », ainsi que celui du chanteur rompu aux sorties conspirationnistes Francis Lalanne (aujourd'hui suspendu) ou encore l'utilisateur d'extrême droite « Patriotosorus » contribuent à la diffusion du hashtag #JeanMichelTrogneux, créé par le compte opposé à Emmanuel Macron « Journal de la Macronie ». Le site profession-gendarme.com (3.7 millions de visites en 2019 selon son administrateur, l'ancien gendarme Ronald Guillaumont), habitué des publications complotistes, a quant à lui publié le dossier de Natacha Rey dans son intégralité. Sa théorie convainc et rallie de plus en plus d'adeptes.

Quatre jours après sa première interview, Natacha Rey est invitée en direct sur la chaîne Youtube de Mike Borowski. L'ancien militant RPR puis UMP, d'où il est viré après un échec aux législatives de 2012, est aujourd'hui l'administrateur des sites planetes360.fr et gerardinfo.fr, très populaires auprès de l'extrême droite et connus par les services de fact-checking pour propager régulièrement de fausses informations. Là encore, Natacha déroule son histoire pendant presque deux heures, devant une audience directe et différée de plus de 245 000 personnes. Ses épigones sont de plus en plus nombreux à y aller de leurs propres recherches, photomontages et déductions. S’ils sont passionnés, leurs méthodes sont loin d’être sans faille : ils considèrent l'absence de réponses à leurs questions comme une preuve du complot, les petites bizarreries qu'ils relèvent les confortent dans leur croyance, et chaque élément venant mettre en cause leur théorie est considéré comme une fabrication visant à les contredire.

C'est au micro de Chloé Frammery qu'elle donne sa troisième interview sur Youtube. La Suissesse, qui se fait également appeler Chloé F. pulvérise le bingo de la droite conspirationniste : star des complotistes et proche de Dieudonné, qui la récompense deux fois d'une « quenelle d'or » en 2019 et 2020, elle défend la thèse d'une pandémie de coronavirus orchestrée par Bill Gates ainsi que les fantasmes des complotistes pro-Trump de QAnon. Son avocat, Pascal Junod, n'est autre que le représentant en Suisse d’Alain Soral et de Dieudonné, après avoir été celui des négationnistes Robert Faurisson et Roger Garaudy.

Avec elle pour interviewer Natacha Rey pendant plus de trois heures, Hayssam Hoballah. Il explique dans un debrief de l’entretien que « la France est gouvernée par un couple démoniaque et qu’Emmanuel Macron est sous le contrôle mental d’un autre homme » (comprendre Brigitte Macron). Coach personnel, adepte de pseudosciences et véritable idéologue conspirationniste dissimulé derrière une image de hippie, Hayssam Hoballah est un proche du CNT (Conseil National de Transition) d'Éric Fiorile. Ce dernier brosse régulièrement la complosphère, notamment antisémite, dans le sens du poil, et a reçu le soutien de Quenel+ et Égalité & Réconciliation, les médias de Dieudonné et Alain Soral. La boucle est bouclée. Natacha Rey a une façon particulière de choisir ses relations, elle qui se défend publiquement de toute sympathie avec l'extrême droite. Quoi qu'il en soit, cette dernière se régale.

L’invité surprise : le pasteur Doucé

Natacha Rey explique au micro des deux figures du complotisme être détentrice d’éléments nouveaux. Son histoire vient se mêler à une autre affaire française bien réelle, celle du pasteur Joseph Doucé. Ouvertement homosexuel, soupçonné d'animer un réseau pédophile, il accueillait dans son Centre du Christ Libérateur (CCL) des personnes issues des minorités sexuelles. Par l’intermédiaire de sa maison d’édition Lumière et Justice, il publie des ouvrages sur l’homosexualité, la pédophilie et la transsexualité.

Surveillé à partir de mars 1990 pour ses accointances avec des pédophiles par les Renseignements Généraux, il sera assassiné en juillet de la même année dans des circonstances troubles menant à la clôture de l’enquête sur un non-lieu en 2007.

Sur une photo de jeunes anonymes du CCL, un homme, cigarette au bord des lèvres, ressemble à une version jeune et masculine de Brigitte Macron. Même son attitude rappelle la posture de la femme du président lorsqu’elle est assise. Pour Natacha Rey il ne fait aucun doute, il s’agit de la même personne et Jean-Michel Trogneux jeune aurait entamé sa transition de genre auprès du pasteur Doucé. Elle affirme être en possession d’une preuve irréfutable, mise à sa disposition par un ancien officier de gendarmerie. Les théories vont bon train sur les réseaux sociaux. Qui est l’officier en question ? Et s’il s’agissait d’un ancien des RG chargé de surveiller le pasteur Doucé ? Voire même son assassin ?

Un jeune anonyme du CCL est présenté par Natacha Rey comme étant Jean-Michel Trogneux.

Devant le brouhaha généré par l'histoire sur les réseaux sociaux, la presse généraliste traite le sujet. Libération et le Monde évoquent l'origine de la rumeur. La presse anglaise et outre-Atlantique s'émeut des attaques aux relents transphobes rappelant celles qui visent aujourd'hui encore Michelle Obama depuis son arrivée à la Maison Blanche en 2009. En Russie, la chaîne d'information Mir 24 raille la rumeur à coups de photomontages et de bruitages de cartoons.

Que fait l’Elysée ?

La réponse de Brigitte Macron se fait attendre. Tous les regards étaient braqués sur elle le 12 janvier 2022, alors qu’elle était invitée sur le plateau de TF1. Venue annoncer le début de l'opération Pièces Jaunes, elle est questionnée sur l'affaire. Semblant aussi surprise que décontenancée, elle botte en touche. Vraisemblablement non préparée à la question, elle bafouille, annonce qu'une plainte a été déposée sans en dire d'avantage, et enquille sur la protection des mineurs face au cyber-harcèlement. L’épouse du président a fait de la protection des enfants et des victimes de harcèlement un des thèmes phares de sa mission à l’Elysée.

Brigitte Macron semble un petit peu plus sûre d'elle deux jours plus tard sur RTL Matin, où elle évoque l'affaire sans pourtant en dépasser la surface. Les réactions de la Première dame étonnent à juste titre, si bien qu'on soit en mesure de se demander si une préparation a été effectuée avec son cabinet, et plus largement qu’elle est la stratégie de l'Elysée à propos de l'affaire.

Dans le cadre de la charte de transparence relative au statut du conjoint du Chef de l’État, le site de l’Elysée publie tous les mois l’agenda de Brigitte Macron. Néanmoins, le programme n’a pas été mis à jour depuis le 1er décembre 2021. Qu’a fait Brigitte Macron pendant deux mois ? Les révélations de Natacha Rey auraient-elles secoué le sommet de l’État ? Difficile à dire, surtout que ni le porte-parole de la présidence, ni le cabinet de l’épouse d’Emmanuel Macron, ni son avocat n’ont donné suite à nos sollicitations. Le silence semble être d’or.

Le 27 janvier, Brigitte Macron donne finalement une interview à Madame Figaro. Sans évoquer l’affaire directement, elle parle de sa jeunesse au sein de sa fratrie, de ses enfants et de sa carrière d’enseignante, comme pour démentir sans les nommer les rumeurs dont elle est la cible.

À la rencontre de Natacha Rey

Si l’on fait fi de ses accointances et de son caractère, les éléments présentés par Natacha Rey posent de nombreuses questions. Personne ne se plongerait autant corps et âme pour un combat sans être persuadé de détenir la vérité, de mener un combat juste. Et si elle avait raison ? Pour en avoir le cœur net, il nous fallait la rencontrer. Notre entretien avec elle fera l'objet de la deuxième partie de cette enquête, dans laquelle nous partirons aussi à la recherche de Jean-Michel Trogneux.

Voir la vidéo : 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)