De la tyrannie : vingt leçons pour lutter contre les extrémismes

En vingt chapitres simples et joliment illustrés, l’historien Timothy Snyder propose avec son essai « De la tyrannie » un manuel contemporain de lutte contre les extrémismes. Écrit en réaction à la politique de Donald Trump, riche de nombreux parallèles historiques, « De la tyrannie » rappelle que les démocraties sont mortelles, oscillant pour l’avenir entre inquiétude et optimisme : la survie de nos libertés résultera d’une vigilance citoyenne largement partagée.

« L’histoire ne se répète pas, elle instruit ». Professeur à Yale University, spécialiste de l’histoire de l’Europe contemporaine, Timothy Snyder est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont la plupart abordent les totalitarismes du XXe siècle : fascisme, nazisme et stalinisme. Consterné par la politique de Donald Trump pendant le mandat de celui-ci, il publie en 2017 aux Etats-Unis un guide de résistance : « De la tyrannie ». Ce court texte résume avec clarté quelques-unes des leçons que l’histoire est susceptible d’offrir aux citoyens d’aujourd’hui pour empêcher l’effondrement des institutions démocratiques. Il fait l’objet d’une nouvelle publication en français illustrée par Nora Krug, dans un contexte politique fragile où l’extrême  droite et les populismes creusent leur sillon au point que l’on sent confusément que l’Europe atteint sans doute un inquiétant point de bascule.

Dans son prologue, Snyder rappelle que les démocraties meurent, et que Platon démontrait déjà cinq siècles avant notre ère que les démagogues exploitent la liberté de parole pour asseoir la tyrannie. Les premières démocraties et les républiques antiques ont vacillé l’une après l’autre pour se transformer en empires ou en oligarchies. Les rédacteurs de la Constitution américaine étaient obsédés par ce schéma inéluctable, convaincus de la nécessité de se protéger de tout risque de dérive anti-démocratique par un texte sans faille. La tentative avortée de coup d’Etat par Donald Trump le 6 janvier 2021 après sa défaite électorale a prouvé qu’ils avaient raison : malgré la solidité de ses institutions, il s’en est fallu de peu pour que le destin de l’Amérique bascule.


Nora Krug

La tyrannie peut s’exercer sous de multiples formes : concentration des pouvoirs au profit d’une seule personne, détournement de la loi au profit des intérêts d’un petit groupe, creusement des inégalités aux dépens des plus fragiles et des minorités... Son avènement est insidieux : quand on se rend compte du problème, il est déjà trop tard pour agir. Plus près de nous que l’Antiquité, les années 1930 furent l’un de ces moments collectifs de bascule des démocraties en régimes autoritaires, qui amenèrent à une guerre mondiale. Une preuve que non seulement le déclin est toujours possible mais qu’il peut être très rapide. Plus inquiétant, rappelle Timothy Snyder : les idéologies qui ont provoqué ces désastres n’ont pas été décrédibilisées, bien au contraire : l’héritage intellectuel du fascisme progresse à nouveau, ce dont notre tradition démocratique ne nous protège plus en rien.

Vingt leçons pour rester vigilants

Pour protéger nos institutions, il faut gagner la guerre culturelle dans laquelle l’extrême-droite s’est engagée sur de nombreux fronts. « De la tyrannie » décline vingt leçons tirées de l’histoire, pour que celle-ci ne se répète pas une nouvelle fois. Celles-ci sont toutes rédigées sous forme de courtes injonctions, développées en chapitres de quelques pages. « Ne pas obéir à l’avance » par exemple : le totalitarisme est trop souvent librement consenti, les citoyens amenant au pouvoir des dirigeants à poigne qui se retrouvent les mains libres pour installer des dictatures interdisant tout retour en arrière. Le nazisme, le fascisme, le bolchevisme, ont été amenés au pouvoir par des foules enthousiastes. 

« Se sentir responsable du monde », également. Le dissident Vaclav Havel décrivit comment nombre de ses compatriotes se soumirent au communisme moins par conviction que pour échapper au tracas des autorités, affichant une adhésion factice aux nouvelles règles du jeu. « Quand la sphère publique est couverte de signes de loyauté, la résistance devient impensable » résume Snyder. Lutter commence par ne pas imiter.

Nora Krug

Si certaines leçons semblent évidentes (« Se méfier des paramilitaires », « Réfléchir avant de s’armer », « Croire à la vérité »), d’autres surprennent. « Se distinguer » par exemple. C’est que les excentriques, les fous, les irresponsables peuvent changer le monde, telle Rosa Parks, qui en s’asseyant sur une place interdite aux personnes de couleur dans un bus initia le mouvement des droits civiques. Dans le même esprit, Snyder invite à refuser les expressions à la mode (« Le style fasciste repose sur une répétition incessante ») pour cultiver son propre langage, et à abandonner autant que possible les écrans pour se réfugier dans le papier. La littérature (« 1984 », « Fahrenheit 451 ») rappelle d’ailleurs parfois que les livres sont les ennemis des dictatures. Lisez, et « financez le journalisme d’investigation en vous abonnant à la presse écrite ». Refusez la gratuité de l’information car le journalisme a un prix, soutenez Blast par exemple, si vous en avez les moyens, ou tout autre media contribuant au pluralisme et à la circulation des idées.

« Cultivez votre vie privée » : Hannah Arendt définissait le totalitarisme comme l’effacement de la différence entre vie publique et vie privée, en vue de priver l’individu de liberté et de détourner la société de la politique au profit des théories du complot. Privilégiez aussi les relations personnelles directes. Préférez le café aux réseaux sociaux. « Nous ne sommes libres que dans la mesure où nous gardons la maîtrise de ce que les gens savent de nous ».

Un dernier conseil pour la route (le livre en contient bien d’autres) : « Restez calme quand survient l’impensable ». La raison doit rester notre première arme. « La tyrannie moderne, c’est le management de la terreur », ce que les terroristes ont parfaitement compris. Les lois liberticides de ces dernières années en France (état d’urgence, renforcement de la sécurité intérieure, loi sécurité globale…) auraient-elles été possibles sans le choc émotionnel provoqué par les attentats islamistes ? Pour prolonger la réflexion autour de cette question essentielle, « La stratégie du choc » de Naomi Klein est une lecture complémentaire idéale.

Un remarquable travail d’illustration

Le texte de Timothy Snyder se trouve particulièrement mis en valeur par le travail de Nora Krug, illustratrice de presse pour le Guardian et le New York Times. L’artiste associe aquarelles, dessins au crayon et photographies réalisés dans d’autres contextes, par elle ou par d’autres. Certaines photos ont ainsi été chinées dans des brocantes puis retravaillées. Avec ce travail hybride, Nora Krug ne propose pas une illustration du texte à proprement parler, mais plutôt un grand collage à partir de matériaux préexistants, y compris de son propre travail mis à égalité avec des œuvres anonymes. Une démarche qui se justifie par la volonté de « souligner que la tyrannie est universelle et intemporelle (…) Ces images sont des témoins silencieux, elles nous pressent de nous remémorer les histoires qui nous façonnent et nous aident à comprendre que l’histoire ne se résume pas simplement au passé ».


Nora Krug

Pour affronter le futur, la résistance aux pulsions réactionnaires et aux pressions totalitaires sera un combat de chaque instant. Paru entre les deux tours de l’élection présidentielle française, « De la tyrannie » fait d’ailleurs curieusement écho à l’actualité hexagonale, évoquant certaines digues républicaines qui ont cédé bien facilement. La philosophie de l’ouvrage se trouve parfaitement résumée dans une réflexion de l’abolitionniste Wendell Phillips piochée au détour d’un paragraphe : « La vigilance éternelle est le prix de la liberté ».

De la tyrannie, de Timothy Snyder et Nora Krug, éditions Gallimard (19 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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