La persécution de Julian Assange continue : Londres approuve l’extradition vers les États-Unis

Le gouvernement britannique a donné hier son feu vert à l’extradition de Julian Assange vers les États-Unis, où il risque jusqu’à 175 années de réclusion pour avoir publié des révélations d’intérêt public sur les méfaits de la politique étrangère de Washington. L’équipe de défense du fondateur de WikiLeaks va faire appel mais les possibilités de recours s’épuisent et le journaliste a déjà passé plus de trois ans dans la prison de haute sécurité de Belmarsh avec une santé déclinante... Une mobilisation d’ampleur est nécessaire pour faire de la persécution de Julian Assange l’affaire Dreyfus de notre temps.

La décision était anticipée par ses soutiens mais elle n’en est pas moins funeste : la ministre de l’Intérieur du Royaume-Uni, Priti Patel, a signé ce vendredi l’ordre d’extradition de Julian Assange vers les États-Unis. Dans un communiqué, WikiLeaks, parlant d’« un jour sombre pour la liberté de la presse et la démocratie britannique », a immédiatement annoncé qu’un appel allait être formulé auprès de la Haute Cour du pays.

Cherchant à imposer l’extraterritorialité de son droit, Washington demande l’extradition de Julian Assange – un journaliste australien dont l’entreprise de presse opère en Europe – pour le traduire en justice, arguant que la publication en 2010 de documents secrets sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan, ainsi que sur la diplomatie états-unienne, relève de l’espionnage.

Dix-huit chefs d’accusation pèsent sur le fondateur de WikiLeaks, la plupart en lien avec l’Espionage Act, une loi interne américaine de 1917. Adoptée juste après l’entrée des États-Unis dans le premier conflit mondial pour contrer les voix pacifistes, elle vise à faire taire toute opposition significative à une guerre menée par Washington. Assange est également accusé de s’être livré à du piratage informatique en aidant sa source, la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, à obtenir les documents en question depuis un ordinateur du Pentagone.

En somme, le journaliste le plus primé du XXIe siècle se trouve pourchassé et menacé d’une peine de prison à vie pour avoir informé sur les crimes de guerre et autres méfaits de la première puissance mondiale. Rappelons que sur les millions de documents révélés par WikiLeaks, pas un n’a été identifié comme inauthentique.

Un sinistre feuilleton judiciaire

Le 4 janvier 2021, la justice britannique refuse en première instance l’extradition, la juge Vanessa Baraitser estimant, sur la base d’une expertise psychologique, que Julian Assange encourrait un risque élevé de suicide s’il était soumis aux conditions de détention des prisons US de très haute sécurité, dites « Supermax ». Le journaliste ayant par ailleurs été diagnostiqué Asperger, une forme d’autisme. Mais la juge donne raison en tout point à Washington sur le fond de l’affaire, rejetant les arguments de la défense quant à la liberté d’expression et d’information.

La remise en liberté d’Assange est malgré tout refusée sous prétexte que les États-Unis annoncent qu’ils vont faire appel ; et sa détention provisoire continue donc pour une durée indéfinie. Washington conteste les conclusions de l’expertise psychologique d’Assange et présente des « garanties » à la justice britannique : Assange bénéficierait de soins physiques et psychologiques appropriés en prison ; il ne serait pas soumis à ce qu’on appelle les « mesures administratives spéciales » (SAM), qui sont des mesures d’isolement extrême habituellement réservées aux terroristes ; il aurait la possibilité de purger sa peine en Australie en cas de condamnation.

Le 10 décembre 2021, la Haute Cour britannique, choisissant de se fier à ces engagements, sur lesquels les États-Unis se réservent pourtant le droit de revenir une fois le fondateur de WikiLeaks entre leurs mains, écarte les craintes quant à la fragilité de son état psychologique et juge l’appel recevable. Précisons que le journaliste avait fait un micro-AVC lors d’une audience en octobre à cause du stress.

Le 24 janvier dernier, la Haute Cour accorde aux avocats d’Assange le droit de saisir la Cour suprême mais celle-ci rejette le recours le 14 mars, estimant que les « garanties » américaines (soumises après le jugement de première instance) ne soulèvent pas « un point de droit d’importance publique générale ». Le 20 avril, la justice britannique autorise formellement l’extradition, la décision finale étant renvoyée au ministère de l’Intérieur. Le parcours politique de la très conservatrice Priti Patel – admiratrice inconditionnelle de Margaret Thatcher – ne laissait guère de doute... WikiLeaks estime qu’elle « restera à jamais dans les mémoires comme une complice des États-Unis dans leur volonté de faire du journalisme d’investigation une entreprise criminelle ».

Un porte-parole du ministère de l’Intérieur déclare  : « Dans cette affaire, les tribunaux britanniques n’ont pas conclu qu’extrader M. Assange serait oppressif, injuste ou constituerait un abus de procédure. De même, ils n’ont pas conclu que l’extradition serait incompatible avec ses droits humains, y compris son droit à un procès équitable et à la liberté d’expression. » Nulle crainte à avoir donc puisque la justice a estimé qu’« aux États-Unis, [Julian Assange] sera traité de manière appropriée, y compris en ce qui concerne sa santé ».

Les stratagèmes tordus de Washington

Il est pourtant établi que lorsque Julian Assange était dans l’ambassade d’Équateur à Londres, il a été espionné par la société de sécurité espagnole UC Global, pour le compte de la CIA, et que des projets de kidnapping et d’assassinat ont même circulé à la même période au sein de l’agence lorsque Michael Pompeo en était le directeur (pendant le mandat de Donald Trump). Il s’agirait donc aujourd’hui pour les autorités britanniques de livrer un journaliste à un pays dont on sait que le service de renseignement extérieur a envisagé de le liquider, en assurant que toutes les garanties quant à son bon traitement ont été présentées... Kafka est battu.

Autre aspect important : on sait également que le témoin-clé du département US de la Justice, l’Islandais Sigurdur Ingi Thordarson, a avoué avoir menti pour incriminer Assange. Cet ancien bénévole de WikiLeaks, qui a dérobé 50 000 dollars à l’organisation, coopérait avec le FBI depuis 2011. Diagnostiqué sociopathe, condamné pour de nombreuses escroqueries et pour abus sexuel sur mineurs, Thordarson avait reçu du FBI l’assurance qu’il bénéficierait d’une immunité en échange de son témoignage contre Assange.

Dans un véritable État de droit, de telles pratiques devraient invalider la demande d’extradition de Washington. Les avocats d’Assange comptent d’ailleurs faire valoir ces éléments à l’occasion des prochains recours. On notera au passage que les médias français ne se sont pas précipités pour rendre compte de ces faits.

L’affaire Dreyfus de notre temps

S’il reste possible qu’Assange soit libéré, à l’occasion d’un appel au Royaume-Uni ou in fine auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, le déroulement de l’affaire jusqu’ici n’incite pas à l’optimisme, surtout que son état de santé précaire risque encore de se dégrader en prison. Le journaliste australien a déjà été privé de liberté pendant onze ans au Royaume-Uni : une année en résidence surveillée avec bracelet électronique, sept ans dans les locaux exigus de l’ambassade d’Équateur et trois ans à Belmarsh, connue pour être l’équivalent britannique de Guantánamo.

Quelle que soit l’issue de ce calvaire judiciaire, on peut donc considérer que Washington a d’ores et déjà exercé sa vengeance contre Julian Assange grâce à une vaste offensive de lawfare (instrumentalisation politique de la justice), associée à une campagne de dénigrement largement couronnée de succès. En effet, plusieurs calomnies et fausses informations, certaines relayées par des médias importants, continuent d’entraver la constitution d’un large mouvement de solidarité.

Les révélations de WikiLeaks auraient mis des personnes en danger et son fondateur serait irresponsable ; Julian Assange aurait échappé à la justice suédoise pour des accusations de viol en se réfugiant dans l’ambassade d’Équateur à Londres ; WikiLeaks aurait fait élire Trump avec l’aide de la Russie en publiant les courriels piratés du Comité national démocrate (DNC) et du directeur de campagne d’Hillary Clinton ; Julian Assange ne serait pas un « vrai journaliste », ce serait un personnage sulfureux aux motivations troubles... La liste des flétrissures est interminable. 

Pour une réfutation des principales critiques et objections, voir notamment le livre Julian Assange et WikiLeaks : le combat du siècle pour la liberté d’informer (Les Mutins de Pangée, 2021), qui accompagne le DVD du salutaire documentaire Hacking Justice – Julian Assange de Clara López Rubio et Juan Pancorbo (2021). Le film, sorti en salle en novembre 2021, fait encore l’objet de projections-débats ici et là en France.

Autre source utile : le livre très documenté que Nils Melzer, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, a consacré à la persécution du fondateur de WikiLeaks. Après avoir rendu visite à ce dernier à Belmarsh le 9 mai 2019 accompagné de deux experts médicaux, le juriste avait déclaré que « M. Assange présentait tous les symptômes typiques d’une exposition prolongée à la torture psychologique, notamment un stress extrême, une anxiété chronique et un traumatisme psychologique intense ». Son livre, déjà paru en allemand, en suédois et en anglais, sera publié en français en septembre prochain aux Éditions Critiques.

Reconnaître la réussite de la stratégie de Washington jusque-là n’implique pas qu’il faille se résigner. Julian Assange est toujours vivant, nous pouvons encore l’arracher à son martyre. Il importe donc d’informer inlassablement sur sa situation, d’amplifier la mobilisation, d’aider les organisations et médias qui défendent la cause. Il faut faire en sorte que l’affaire Assange devienne l’affaire Dreyfus de notre temps.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Daniel Leal / AFP

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)