Macron, EDF et son PDG

Alors que l’Etat espère boucler la renationalisation d’EDF d’ici la fin de l’année pendant que le gouvernement sonne la mobilisation énergétique générale, le tout Paris des affaires et de la politique ne s’intéresse qu’à une seule annonce : celle du futur patron de l’électricien public, objet de toutes les spéculations. Un choix hautement stratégique entre les mains d’Emmanuel Macron, le président de la République, et d’Alexis Kholer, son secrétaire général à l’Elysée.

Attention, la chasse est ouverte ! Sur le papier, le gouvernement a bien mandaté un chasseur de têtes pour lui soumettre une « short-list », nourrie de noms aux cv raccord avec le profil recherché : celui d’un grand industriel. Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie qui n’a pas son mot à dire dans l’affaire, ce qui ne l’empêche pas de s’agiter dans les médias pour donner le change, a aussi annoncé que l’Etat pourrait faire sauter le plafond du revenu pour un PDG d’entreprise publique (il est fixé à 450 000 euros par an), au cas où ce serait nécessaire pour attirer les meilleurs. D’après nos informations, plusieurs grands patrons européens, sans doute alléchés par la promesse de l’abandon de ce plafond salarial, auraient ainsi fait acte de candidature. Mais personne à Paris n’envisage sérieusement de confier à un étranger l’avenir du parc nucléaire tricolore.

Le scénario de l’establishment

Si le chef de l’Etat s’était retranché au fort de Brégançon depuis la fin du mois de juillet, laissant sa Première ministre en première ligne face aux incendies qui ravagent les forêts françaises et à la sècheresse qui menace les récoltes, les rumeurs sur l’identité du successeur de Jean-Bernard Lévy n’ont pas cessé pour autant. « Vous devriez vous pencher sur le sujet : Macron est capable d’annoncer un nom à tout moment », conseillait ainsi, début août, un habitué des coulisses de l’Elysée.

Selon cette source, la constitution d’un duo à la tête d’Electricité de France constitue le scénario préféré de l’establishment. Le poste de PDG serait ainsi scindé en deux, entre un directeur général et un président du conseil d’administration. Une présidente en l’occurrence : c’est en effet Laurence Parisot qui ferait la course en tête. L’ancienne patronne du Medef et actuelle présidente de Citi France (la filiale de la banque américaine) a pour elle de plaire à Emmanuel Macron et d’avoir déjà siégé au conseil d’administration de l’électricien, entre 2014 et 2021. Elle connait donc bien la maison et sait tout de l’immense tâche qui attend la future équipe dirigeante. 

L’ex-dirigeante de l’institut IFOP s’était beaucoup dépensée en coulisses en 2017 pour tenter de devenir ministre d’Emmanuel Macron. En vain. Son activisme serait-il payant, cette fois ?
Image BFM


Mais un autre proche d’Emmanuel Macron pourrait se frayer un chemin jusqu’à la présidence : François Brottes, ex-député socialiste et président de la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale - à ce titre, il a présidé la commission spéciale en charge de la loi Macron de 2015 -, et très bon connaisseur du dossier de l’énergie. L’ancien parlementaire a d’ailleurs été président de RTE, la filiale d’EDF pour le réseau de transport de l’électricité et en charge de l’équilibre offre-demande de 2015 à 2020. Mais pour valider ce choix, il faudrait d’abord repousser la limite d’âge, fixée à 65 ans. François Brottes a fêté ses 66 ans, le 31 mars dernier.

« L’espion » tenu à l’écart

Dans ce scénario du ticket (si on le suit), le choix d’un directeur général serait fait en interne. Il ne s’agirait pas de Cédric Lewandowski, le très puissant directeur exécutif en charge du parc nucléaire et thermique d’EDF, véritable numéro 2 du groupe. S’il se voyait bien prendre la succession du PDG, et demeure un proche de François Roussely (l’ex-patron d’EDF devenu banquier d’affaires et conseiller discret d’Emmanuel Macron), le chef de l’Etat se méfie de l’ancien directeur de cabinet de Jean-Yves Le Drian, quand le Breton était ministre de la Défense, de 2012 à 2017. Pour finir de désamorcer ses ambitions, des fuites orchestrées par le pouvoir lui ont déjà annoncé son possible avenir : diriger la DGSE (la Direction générale de la sécurité extérieure), le contrespionnage français, l’un de ses rêves puisqu’il avait déjà tenté d’y atterrir en 2017.

Recasé après avoir quitté le ministère de la Défense à EDF, où il s’est imposé comme incontournable, Cédric Lewandowski (à droite, sur la photo) pourrait voir sa carrière prendre une nouvelle route à la faveur du mercato en cours.
Image compte Linkedin CL

Lewandowski écarté, alors qui d’autre ? En fait, le candidat le mieux placé serait Xavier Piechaczyk, l’actuel président du directoire de… RTE. Ce spécialiste des travaux publics a intégré le directoire de la filiale d’EDF dans les bagages de François Brottes, dont il est proche et auquel il a donc succédé. Problème, cette nomination serait très mal vécue en interne, à EDF où ce haut fonctionnaire fait figure d’intrus. D’autant qu’il n’est pas polytechnicien mais « simple » ingénieur du corps des Ponts, des eaux et des forêts.

Une visiteuse sur les rangs

Conscient qu’Emmanuel Macron est capable de tout, le tout Paris spécule aussi sur les chances de deux autres de ses proches. A commencer par Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva (de 2001 à 2011), qui fait partie des visiteurs du soir de l’Elysée. Mais non seulement son procès pour les faux comptes d’Areva n’a toujours pas eu lieu, mais il serait par ailleurs plutôt étrange de confier le destin d’EDF à l’ennemie jurée de la maison. Autre handicap a priori disqualifiant pour « Atomic Anne », personne n’a oublié sa gestion abracadabrantesque d’Areva, à l’origine de la faillite de 2016 : le groupe en a été scindé en deux, Orano récupérant les activités liées au cycle de l’uranium et la sous-traitance nucléaire, Framatome reprenant les activités. EDF, on y revient, avait d’ailleurs été obligé par le pouvoir de l’époque de racheter Framatome, alors que l’électricien était déjà au bord du gouffre financier…

Anne Lauvergeon, le bon profil ?
Image compte twitter AL

Enfin, dans les couloirs du pouvoir, un autre nom circule : celui d’Henri Poupart-Lafarge, le PDG d’Alstom. En 2019, il avait déjà été cité comme potentiel successeur de Carlos Ghon pour prendre la tête de Renault. Un dernier profil qui claque donc, histoire de pimenter un peu plus la donne dans l’attente du choix du Prince. Mais, là aussi, un lourd passif pourrait plomber ses chances.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)