Athéna : où est passé le cinéma politique ?

Athéna, le nouveau film de Romain Gavras qui fait beaucoup parler de lui, provoque surtout des débats chez les polémistes qui ne l’ont pas vu. Car de quoi peut-on débattre s’agissant d’un film qui n’a pas de propos, qui ne défend rien ? Si la mise en scène est éblouissante et le film spectaculaire, il n’offre aucune aspérité ni aucun point de vue. Pour la confirmation de Romain Gavras comme grand cinéaste, il faudra attendre encore un peu.

Affiche du film Athena de Romain Gavras
Netflix

C’est le film dont tout le monde parle, celui qui provoque les sempiternelles polémiques du moment. Mais peut-on débattre sur du vide ? Signe des temps : Athéna, de Romain Gavras ne sort même pas au cinéma mais se regarde sur une plateforme de streaming, qui aurait été la seule selon son réalisateur à accepter d’aligner les 15 millions d’euros nécessaires à sa production. La semaine de sa sortie, le quotidien Libération extrapolant les derniers chiffres du CNC révélait qu’il n’y a jamais eu aussi peu de Français dans les cinémas depuis 1909 ! Malgré lui, Athéna semble bien marquer la fin d’une époque : celle où les films remplissaient les salles et provoquaient de grands débats de fond. Athéna symboliserait-il la mort du cinéma sous la forme que nous avons tant aimée ?

C’est sa bande annonce qui a fait exploser une extrême-droite qui n’a évidemment pas pris la peine de voir un film qui n’était pas encore visible. Sans surprise, la masse conformiste des râleurs n’aura même pas essayé de savoir de quoi il retourne pour se plaindre de son contenu. Elle aura juste deviné qu’Athéna raconte une émeute dans une banlieue après ce qui semble être une énième violence policière ; ce qui aura suffi à mettre en colère les cons. Le scénario, simplissime, raconte le parcours des trois frères d’une jeune victime lors d’une nuit de chaos, donnant l’illusion de voir les événements se dérouler en temps réel.

Une mise en scène puissante, au service de quoi ?

Mais alors, que vaut le film ? Il faut d’abord reconnaître qu'Athéna ne ressemble pas à ce que le cinéma français a l’habitude de proposer. Il montre même une ambition formelle rare, dès la première scène : un plan séquence de dix minutes qui démarre devant un commissariat où se déroule une conférence de presse pendant laquelle est jeté un cocktail molotov, avant d’enchaîner sur l’invasion du commissariat par une bande de jeunes, puis leur fuite dans un fourgon de police volé jusqu’à leur arrivée dans leur cité, où la population s’est embrasée et a pris les armes. Sur le plan de la mise en scène, la séquence est incroyable. La caméra aérienne semble ne connaître aucun obstacle physique à son déplacement dans l’espace. Ces dix minutes d’action pure sont parfaitement rythmées, lisibles, excitantes.

Extrait du film Athéna
COURTESY OF NETFLIX

Mais sur le fond, la gêne du spectateur s’installe déjà : la représentation des quartiers populaires, une nouvelle fois, n’est pas exempte de clichés, et les jeunes de banlieues dans l’imaginaire déployé ici semblent être décrits par une accumulation de préjugés, de leurs accents à leurs postures en passant par la sauvagerie des comportements. Seuls les vieux discutant dans une Mosquée semblent empreints de sagesse (ce que l’on pourrait considérer comme un autre cliché, mais passons).

Les jeunes de la cité Athéna faisant face aux CRS
COURTESY OF NETFLIX

La direction d’acteurs est l’une des grandes faiblesses du film. Avec un casting surprenant à ce niveau de budget (aucune star), les acteurs sont invités à jouer au bord du précipice, dans une surenchère physique et verbale épuisante qui ferait passer les prestations de Samy Naceri dans ses succès du début des années 2000 pour un modèle de modération. Dans Athéna, on se parle en hurlant, front collé contre front, en postillonnant à trois mètres devant soi.

L’autre défaut du film tient dans son scénario, bien trop ténu. Il ne se passe pas grand-chose pendant l’heure et demie du métrage, hormis le revirement parfois incompréhensible des personnages au fil des événements, dont celui d’un frère de la victime qui bascule d’un rôle de pacificateur à celui de chef des émeutiers. Les plans séquences s’enchaînent (chacun suivant le point de vue d’un nouveau personnage, ce qui est une bonne idée) mais finissent par perdre de leur splendeur à force de filmer des dialogues dans des couloirs de HLM, ou à cause de longueurs appuyées sur les séquences fortes en émotions mais dont la durée en dilue la puissance.

Une tragédie ou une opérette ?

Ces faiblesses, finalement, sont secondaires. Si l’on ne s’intéressait pas au fond, et qu'Athéna prétendait être une simple série B d’action dont Assaut de John Carpenter pourrait être l’antique modèle, Gavras n’a pas à rougir de ses effets de mise en scène. Mais si le cinéma est un langage, il n’existe que pour produire du sens et c’est sur ce plan qu'Athéna se trouve être un film problématique.

Dans son discours promotionnel, Romain Gavras n’a cessé de mettre en avant deux intentions : la première est qu’Athéna serait inspiré par les tragédies grecques, la seconde qu’il n’a pas voulu produire un message politique.

Karim, l'un des personnages principaux du film, interprété par Sami Slimane
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Sur ces deux points, le cinéaste tend le bâton pour se faire battre : si le parallèle avec la tragédie grecque se comprend à travers quelques gimmicks et un pessimisme sombre, il en manque les deux dimensions les plus essentielles, qui sont la langue et la morale. On ne demande pas à Gavras et ses co-scénaristes de faire un film en vers, mais il aurait fallu produire dans l’écriture la même ambition qu’à l’image pour prétendre écrire une tragédie.

Quant à la morale, on ne la comprend pas. Avec ses plans léchés et ses personnages charismatiques, le film esthétise une violence malsaine, qui n’est jamais justifiée ni problématisée. Le propos ne dépasse pas le fantasme de révolution populaire ramenée à des jets de cocktail molotov. La population enragée montrée par d’impressionnantes foules de figurants ressemble à l’armée de PNJ (personnages non joueurs) d’un jeu vidéo : elle n’exprime pas d’idée, pas de revendication, pas d’espoir. Le film ne produit rien sur le sens même de la révolte, qui n’est motivée que par la colère de trois frères qui semblent contaminer toute la France comme un virus. Plusieurs des principaux protagonistes - sans doute parce que Gavras croit écrire une tragédie - acceptent leur destin qui est de mourir dans l’affrontement face à la police, alors qu’ils ne semblent se battre sans aucune motivation, sinon un pur esprit de revanche.

Les actes des personnages sont tellement peu expliqués qu’il ne dégage du film qu’un nihilisme anéantissant l’idée même de révolution qu’aurait pu porter l’histoire. Sur un sujet similaire, il faut renvoyer les spectateurs qui ne connaîtraient pas son cinéma aux premières œuvres de Jean-François Richet (Etat des lieux, Ma 6-T va crack-er) dont le cinéma marxiste et insurrectionnel était peut-être un peu moins spectaculaire mais bien plus puissant. La comparaison, à vingt ans d’écart, est en tout cas douloureuse.

Après une heure et trente-cinq minutes pendant lesquelles le spectateur essaye de comprendre où l’on veut l’emmener, Romain Gavras tente dans la dernière séquence un twist qui se trouve éventé par le fait que ce qui s’y devine a déjà été suggéré deux fois plus tôt dans le film : ceux qui ont tué le jeune ne sont pas des policiers, mais un groupuscule d’extrême-droite, la scène insinuant que les cités dans toute la France se sont soulevées pour rien. Que faut-il comprendre ? Que la violence n’a de sens que contre l’ordre public ? Que l’insurrection semble légitime face aux forces de l’ordre mais que la violence contre les fachos est un piège ? Le spectateur reste seul face à ses interrogations, d’autant plus perplexe que Gavras semble lui-même n’avoir pas cherché à y répondre ni à produire un autre choc que celui de la violence de ses images.

Abdel (Dali Benssalah), personnage principal du film
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On attend peut-être trop de Romain Gavras, jeune cinéaste extrêmement prometteur, parce qu’il est le fils de Costa-Gavras, un homme dont le cinéma n’existe qu’en relation à son profond engagement et sa volonté de faire bouger les consciences (et qui refusa même de réaliser Le Parrain, dont il jugeait le scénario trop léger !) Romain Gavras s’est fait connaître comme un formidable réalisateur de clips (dont celui de Stress, du groupe Justice, presque un préambule à Athéna). Il lui reste encore à prouver qu'il peut transformer ce talent, tels avant lui Michel Gondry ou Spike Jonze, pour devenir un grand cinéaste.

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