« La Vie d’une vache » : l’élevage comme archétype des pires excès du capitalisme moderne

Lorsqu’il arrive en Argentine au début des années 2000, le journaliste chilien Juan Pablo Meneses découvre une culture obsédée par le rituel de la grillade de la viande de bœuf. Il décide alors de s’acheter une génisse et d’en faire son passeport pour rencontrer les acteurs de la filière. Son objectif : analyser, à travers une série d’articles puis un livre, les monstrueux impacts de l’élevage bovin sur la marche du monde.

Le journalisme « gonzo » (une expression qui désigne le reportage subjectif pour lequel le journaliste se mêle au groupe qu’il observe) évoque généralement le souvenir d’un Hunter Thompson sous acide infiltrant un gang de Hell’s Angels ou celui de Lester Bangs adoptant l’hygiène de vie des groupes de rock décadents qu’il mettait en scène dans ses articles. Leur héritage s’est perpétué sous de nombreuses formes, de Florence Aubenas qui vécut anonymement de petits boulots précaires pendant six mois à Caen pour témoigner des conditions de vie de ceux que notre Président de la République allait définir comme « ceux qui ne sont rien », à William T. Vollmann enquêtant sur la violence et la pauvreté aux quatre coins du monde. De façon plus surprenante, le journaliste Juan Pablo Meneses a choisi pour évoquer notre rapport à la viande d’adopter le point de vue d’une génisse.

Dans son essai stimulant « La vie d’une vache » - premier volume d’une « Cash Trilogie » - l’auteur chilien raconte son installation en Argentine, où il découvre que la consommation de la viande bovine se trouve au cœur du mode de vie du pays, et donc de son économie. Pour enquêter sur celle-ci et rencontrer toute la filière, il commence par acheter une unique génisse, qu’il baptise La Negra : « J’ai une vache et je vais la tuer. C’est le projet le plus simple et le plus honnête qu’on peut avoir en Argentine ». C’est le début d’un parcours qui occasionne pour l’auteur de nombreuses rencontres, dont celle d’un ancien Président argentin auprès de qui il découvrira que la viande est aussi un enjeu politique. 

Juan Pablo Meneses tire d’abord de cette expérience une série d’articles publiés dans la presse quotidienne chilienne. Dans le premier d’entre eux il raconte cet échange : « "Qu’est-ce que tu comptes faire d'une vache ?" m'a demandé il y a quelques jours un ami argentin qui vit à Barcelone. Je lui ai répondu que je ferai ce que fait tout éleveur : beaucoup l'engraisser, l'envoyer à l'abattoir quand elle sera grande et avec le gain de la vente, manger davantage de viande. "Ça, c'est l'histoire de l'Argentine !", a-t-il presque crié, surpris. Et il avait raison. »

Juan Pablo Meneses. Crédits: Ignacia Uribe

Les pires excès du capitalisme contemporain

En réalité, plus que l’histoire de l’Argentine, « La Vie d’une vache » raconte la marche du monde contemporain. C’est la raison pour laquelle la traduction en français du livre de Juan Pablo Meneses (qui prolonge sa série d’articles) était particulièrement nécessaire.

C’est que l’économie de la viande semble concentrer à elle seule tous les maux du capitalisme moderne, à commencer - alors que la planète continue de subir les conséquences du COVID - par de lourds enjeux de santé publique. Chacun sait déjà que de nombreuses maladies cardio-vasculaires sont liées à la quantité de viande que nous ingérons. Conséquence plus inquiétante sur un plan collectif, la grande quantité d’antibiotiques utilisés dans l’élevage intensif a été identifiée comme la principale cause d’épidémies de grippe porcine et aviaire. L'élevage porte ainsi potentiellement le risque de nouvelles pandémies mondiales.

Sur le plan écologique, 15% des émissions de CO² sont émises par le bétail, qui contribue autant au réchauffement climatique que l’ensemble des transports ! Comme si cela n’était pas suffisant, 15 000 litres d’eau sont nécessaires pour produire un kilo de viande. Sachant qu’il existe 1,3 milliard de vaches dans le monde et que chacune pèse environ une tonne, chacun peut facilement comprendre à quel point l’alimentation végétarienne pourrait contribuer à résoudre les problèmes de pénurie d’eau qui se développent un peu partout.

Vaches, spéculation et « start up nation »

On découvre sous la plume de Juan Pablo Meneses que la vache est un outil de spéculation : de nombreuses personnes achètent des bovins comme d’autres des appartements, avec un taux de rentabilité espéré supérieur à 5% par an. Dans le sillage de ces petits ou gros éleveurs, le livre présente toute la chaîne de l’industrie : les laboratoires de recherche bovine, les producteurs d’intrants, les sociétés vendant le fourrage ou les produits vétérinaires, les abattoirs, les entreprises de transport, la chaîne du froid, la tannerie… Toute une armée de professionnels qui vit de l’abattage des vaches. Fun fact : un professeur d’université a calculé qu’un kilogramme de viande argentine coûte le même prix de production qu’un kilo de voiture Audi.

Sur le plan social, on apprend que les métiers de l’abattage comptent parmi les plus dangereux pour les ouvriers : il se produit trois fois plus d’accidents dans un abattoir qu’en usine.

L’économie de la viande offre aussi le pire de la « start-up nation » : l’auteur affirme qu’en 2040, plus de la moitié de la viande vendue sera artificielle : « la viande du futur ne sera pas celle des animaux ». Nombreux sont les industriels déjà lancés dans la course à la barbaque de laboratoire. Qui voudra consommer leur viande chimique ?

Juan Pablo Meneses aborde enfin le plan de la morale, en s’étonnant que la valeur d’une vache, partout dans le monde, soit liée à la pureté de sa « race ». L’auteur développe une idée iconoclaste : les viandards ne seraient-ils pas à leur manière des suprémacistes ? La consommation de la viande - à l’heure où chacun peut s’en passer - reste selon lui un moyen pour que l‘homme continue d’affirmer sa domination du monde animal. « Il n'y a pas d'algorithme - pour l'instant - capable de remplacer ce gène animal, prédateur, suprémaciste, qui habite la plupart des praticiens du barbecue. Les voici qui postent des photos sur les réseaux sociaux, des morceaux de viande animale tout juste posé sur la grille, la joie à l'état sauvage, l'orgueil du chasseur (même si la chasse a été faite à coup de carte de crédit au supermarché du coin) ayant besoin d'être exhibé, preuve de sa supériorité face à la victime dépecée  », écrit-il.

Demain, tous vegan pour sauver la planète ?

La vache andalouse est importée en Amérique par Christophe Colomb lors de son deuxième voyage sur le continent, à la fin du XVe siècle. L’animal arrive 60 ans plus tard en Amérique du Sud, où il trouve un terrain favorable avec la pampa, dans laquelle il s’adapte parfaitement. Juan Pablo Meneses fait revivre en accéléré le développement de la propriété privée agraire, puis la transformation de l’élevage en industrie avec quelques chiffres qui donnent le tournis. À partir de 1878, un milliard de kilos de barbelés sont importés d’Europe en moins de trente ans ! Les éleveurs argentins enferment leurs vaches et protègent leurs profits. Ils deviennent de plus en plus gros, la concentration des richesses ne cessant, comme partout, de s’y développer. Certains gros éleveurs argentins deviennent même des célébrités.

Aujourd’hui, 320 millions de tonnes de viande bovine sont vendues chaque année dans le monde. Malgré un paradoxe que Meneses ne cesse de mettre en avant : les carnivores aiment les vaches ! Une bête paisible, instantanément sympathique, l’un des rares animaux sociaux capable d’avoir des amis. Meneses s’aperçoit d’ailleurs qu’après ses premiers articles, beaucoup de lecteurs lui demandent d’épargner La Negra, parfois de façon virulente, pour l’un d’entre eux au restaurant tout en mangeant un steak ! Ce que raconte « La Vie d’une vache » finalement, c’est l'industrialisation de la mise à mort d’un animal que tout le monde aime voir brouter paisiblement, mais qu’il est très difficile de renoncer à manger.

Le monde s’oriente lentement mais sûrement vers un avenir vegan. La consommation de viande deviendra peut-être, dans quelques décennies, le fait d’une minorité sûre de sa domination. L’humanité deviendra-t-elle pour autant meilleure ? Une fable de l’écrivain Augusto Monterroso citée dans l’ouvrage pourrait aider à répondre à cette question. C’est l’histoire d’une famille de plantes carnivores qui s’intéressent à ce que l’on raconte sur elles, et renoncent pour cette raison à manger de la viande. « Depuis ce jour elles se mangent uniquement les unes les autres et vivent tranquillement, en ayant oublié leur infâme passé ».

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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