Toy : un album inédit pour célébrer les 75 ans de la naissance de David Bowie

Dans les bacs depuis le 7 janvier, Toy est un album inédit de David Bowie enregistré en 2000 par un artiste au sommet de sa forme, dont la sortie fut pourtant annulée in extremis par sa maison de disques. Toy est un enregistrement précieux : on y entend David Bowie réenregistrer trente ans plus tard des morceaux rares ou inédits de sa glorieuse jeunesse, dans la force de l’âge.

Pour David Bowie, les années 1980 sont une décennie perdue, bien qu’il connaisse paradoxalement son plus grand succès en 1983 avec l’album Let’s Dance, très faible au regard de tous ceux qui l’ont précédé. Après, c’est la chute libre : Tonight (1984), suivi de la bande originale du film Labyrinth (1986) puis de l’album Never Let Me Down (1987) voient le musicien s’enfoncer dans une confondante médiocrité. A cette époque, chaque nouveau disque est pire que celui qui le précède : l’inspiration semble tarie. L’artiste, intoxiqué par des montagnes de cocaïne, est complètement perdu (il évoquera humblement cette période en interview par la suite). Son public l’abandonne.

De 1987 à 1992, Bowie tente de retrouver l’inspiration en dissolvant son identité dans l’anonymat d’un groupe : Tin Machine. Deux albums, puis un live à la Cigale, iront rapidement rejoindre les bacs à solde. Plus personne n’écoute aujourd’hui ces disques, qui n’ont même pas intégré les coffrets visant à reconstituer décennie par décennie l’intégrale de l’artiste, pourtant très exhaustive par ailleurs. A raison : il ne reste à peu près qu’une chanson à sauver (I Can’t Read), qui sera ré-enregistrée dans une bien meilleure version des années plus tard.


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Les années 1990 : une lente résurrection

Au début des années 1990, Bowie est sauvé par la rencontre avec le mannequin Iman, sa future épouse. A son contact, l’artiste arrête à la fois - selon son biographe Dylan Jones - cigarette, drogues et alcool. En 1993, l’album Black Tie White Noise montre enfin Bowie sortir la tête de l’eau. On est encore loin des grands disques des années 1970, mais l’album réaffirme de l’ambition, quelques belles intentions, et offre deux ou trois excellents morceaux malheureusement abîmés par une production atroce.

La résurrection complète de l’artiste nécessitera une décennie, pendant laquelle Bowie s’inspire des nouveaux sons (électroniques) de son époque. En 1995, Outside, qui profite du retour à la réalisation de Brian Eno - le complice de la fameuse trilogie berlinoise - est une énorme surprise. L’album est trop dense, trop touffu - presque épuisant - pour prétendre être un chef d'œuvre, mais c’est un geste artistique immense où resurgit par éclats le génie de Bowie. Bien plus ramassé, Earthling (1997) est une élégante fusion de rock et de jungle. L’album, excellent, trouve le succès et fait découvrir le chanteur aux plus jeunes. La décennie se termine avec le bien plus classique Hours (1999), qui rappelle les disques du début des années 1970 avec de belles chansons très mélodiques. David Bowie est remonté sur son trône après des années de disette et de ringardisation. Il redevient le parrain de la scène pop anglaise qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être.

Cette décennie vient d’être honorée en décembre par un coffret CD ou vinyle (Brillant Adventure, 1992-2001), également accessible sur les plateformes de streaming : il est fortement recommandé de s’y intéresser. Si le contenu est riche (18 vinyles), il s’agit pourtant pour David Bowie d’une décennie de projets avortés. L’artiste annonce dans la presse, au gré de ses interlocuteurs, deux suites à Outside, toujours avec Brian Eno (le disque, très conceptuel, raconte une histoire dont on ne connaitra jamais la fin), un disque de duos féminins, une comédie musicale inspirée de son album Ziggy Stardust, ainsi qu’un album consacré à des titres peu connus de son répertoire de jeunesse et ré-arrangés. La résurrection d’un morceau oublié de tous : Can't Help Thinking About Me (le premier titre publié en 45 tours sous le nom de David Bowie) lors d’un concert donné à la télévision semble avoir inspiré cette idée.


Bowie you've got a habit

Aucun de ces projets ne verra le jour, sauf que l’album consacré au répertoire est bien enregistré lors de sessions étalées de juillet à octobre 2000. Bowie annonce même la sortie imminente d’un CD, ainsi que son titre : Toy, avant que sa maison de disques y renonce et annonce un report sine die. Le disque ne sortira finalement jamais sous cette forme : huit des quatorze chansons alors enregistrées seront recyclées pour servir de faces B ; quelques autres apparaîtront sur des compilations.


David Bowie Toy cd

Première sortie officielle en 2022, en trois versions alternatives

En janvier 2022, Toy fait l’objet d’une première édition officielle, quelques semaines seulement après avoir été révélé comme bonus du coffret Brilliant Adventures. Un second coffret, paru le jour du 75e anniversaire de la naissance de David Bowie, offre désormais trois versions de ce disque. La première est la plus proche de celle qui devait sortir à l’époque. Elle est complétée d’un disque de mix alternatifs particulièrement inutiles (hormis deux titres bonus et deux versions vraiment alternatives de chansons de l’album), et d’une orchestration “unplugged” du disque que Bowie aurait à l’époque appelé de ses vœux après avoir entendu la version dépouillée d’un enregistrement de sa voix rehaussé de parties de guitares jouées par Earl Slick.


David Bowie Toy Vinyle

Toy dans sa version de 2022 n’est pas tout à fait l’album souhaité par Bowie : deux morceaux manquent à l’appel : Uncle Floyd et Afraid, utilisés dans l’intervalle sur l’album Heathen sorti en 2002. Dans la mesure où ces chansons étaient de nouvelles compositions et sortaient donc du concept original de réappropriation du catalogue des années 1960, cette disparition ne rend la parution que plus cohérente.

Découvrir Toy aujourd’hui (ou plutôt, le redécouvrir dans sa version définitive), plus de vingt ans après son enregistrement, procure une grande émotion. On y entend des choses composées pendant la période la plus passionnante de Bowie (entre 1964 et 1971), mais enregistrée par un homme qui a atteint la maturité. On peine à comprendre le refus opposé à l’époque par sa maison de disques.

Toy réunit le groupe qui vient de triompher au festival de Glastonbury, un concert réputé être l’un des sommets sur scène de toute la carrière de l’artiste, récemment publié en disque lui aussi. Parmi ces musiciens figurent quelques fidèles : Gail Ann Dorsey à la basse, Mike Garson au piano, Earl Slick à la guitare, Sterling Campbell à la batterie. Selon le producteur du disque Mark Plati, l’enthousiasme de Bowie pour le projet est tel qu’il impose au groupe de l’enregistrer “à l’ancienne” : en live, dans le studio. La méthode tranche considérablement avec les disques précédents qui empilaient de nombreuses pistes instrumentales et mutaient en studio sous la patte des producteurs. Il en résulte un son plus brut, plus direct, bien que des invités ajoutent par la suite quelques touches sur les enregistrements, dont la chanteuse Lisa Germano que Bowie écoutait beaucoup à l’époque et le trompettiste Cuong Vu.


Gail Ann Dorsey_Press Photo_Tom Eberhardt Smith

Shadow Man est la pièce centrale des festivités : une chute de l’album Ziggy Stardust, dont la version originale enregistrée en 1971 lors des légendaires Trident Sessions reste inédite. Sur un même niveau d’excellence, Conversation Piece, initialement paru en face B du single The Prettiest Star, en 1969, est littéralement réinventé. Aux arrangements orchestraux de la première version succèdent de délicats arpèges de guitare et des cordes discrètes. Le tempo a considérablement ralenti, la voix du chanteur a baissé d’une octave : il semble désormais murmurer à nos oreilles. Autre grand moment du disque : The London Boys, métamorphosée par rapport à la version parue sur une face B en 1966. La naïveté audible sur la version initiale a disparu. On entend désormais autre chose sur cette chanson, comme un peu partout dans ces sessions : une certaine ferveur, de la joie. Une étincelle. David Bowie est de retour, ce qui se confirmera sur l’album Heathen, qu’il enregistre illico après le refus de Virgin Records de publier Toy. Ce come-back sera de courte durée : encore un album, une tournée, puis une crise cardiaque qui amènera un long silence de dix ans avant une ultime résurrection. Mais ceci est une autre histoire.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo / Blast

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