Marseille : enquête sur la face sombre du système Guérini

Douze ans de procédure(s), de coups tordus, de révélations, de bagarres, politiques et judiciaires, un corbeau, des heures et des heures d’audition, des scellés par centaines, l’ombre du Milieu... Si une affaire raconte Marseille, sa part obscure, ses réseaux et ses lâchetés, c’est celle-là. Le 1er procès Guérini s’achève, après 4 semaines. Et... après ?

Derrière le masque, le sourire est crispé. Dans son costume impeccable, le septuagénaire, petite taille, silhouette un rien voutée, marque un arrêt au bas du palais Monthyon, siège rénové du tribunal de grande instance de Marseille. Deux ou trois mètres plus haut, sur les marches, une marée de photographes et de caméraman l’attend, comme le vestige d’une grandeur passée. Prête à le dévorer. A peine un regard sur la banderole que des militants anticorruption brandissent, flanqué de ses avocats, le sénateur Jean-Noël Guérini grimpe les escaliers vers son destin. A le regarder s’élever, on a l’impression d’un Golgotha.

Lundi 15 mars, premier jour du procès Guérini, organisé pour quatre semaines à Marseille. A l'extérieur du tribunal, il n'y a pas que des journalistes qui attendent les prévenus. Quelques militants ont tenu à être là.

Là-haut, la nuée l’a pris en chasse. Elle l’escorte sous le portique de sécurité, guette ses pas sans égards, et finit par le désorienter. « Il est où, Me Mattei ? » Le prévenu a perdu son avocat... Un coup d’œil à droite, un autre à gauche. Après un dernier pas de deux avec les flashs, Jean-Noël Guérini s’engouffre dans la salle d’audience n°1.

Vingt ans durant, l’homme a régné sur les Bouches-du-Rhône, inspirant crainte et terreur, maître incontesté du socialisme marseillais, faiseur de rois aux congrès nationaux pour construire les majorités, président indéboulonnable du conseil général (1998-2015), candidat naturel (et redouté, en 2008) de la gauche à la mairie et indétrônable parlementaire à la chambre haute (depuis 1998).

Deux frères, entre eux le vide...

Sur le banc des accusés, où il répond pour quatre semaines de prise illégale d’intérêt, Jean-Noël Guérini s’assoie à un siège (vide) de son frère Alexandre - distanciation sociale oblige. Sur le cadet, entrepreneur dans le secteur des déchets, pèsent bien plus de charges : 7 au total - il est notamment question de recel de prise illégale d’intérêts, de trafic d’influence passif, de complicité de favoritisme et d’autres abus de confiance ou de blanchiment. Pour faire bonne mesure et compléter le casting, 9 autres prévenus/figurants et une société ont été invités à se joindre aux deux vedettes du procès.

Jean-Noël Guérini et son frère Alexandre arrivent au palais de justice. Chacun de son côté. Entre les deux, l’affaire a laissé des traces. Ils ne se parleront quasiment pas, 3 semaines durant…

Après une instruction judiciaire lestée de 12 ans d’âge, l’un des volets de ce qui fut l’affaire Guérini a enfin accouché d’un procès. La procédure, la dernière menée par Charles Duchaine [1], juge instructeur spécialiste de la traque des délinquants en col blanc, laisse dans la bouche de nombreux acteurs qui ont approché l’enquête « un goût de cendres », selon l’expression de plusieurs protagonistes. « La gestion de ce dossier nécessiterait à elle seule l’ouverture d’une inspection judiciaire », s’étouffe un magistrat. « Ce procès, je ne le regarde que de loin, confie pour sa part un enquêteur. C’est comme après une agression : on ne veut pas revivre les scènes, c’est une forme de déni ou de dégoût ».

« Une bonne psychanalyse entre les deux frères aurait pu faire gagner du temps à la justice », ose un ancien membre de leur garde rapprochée. Pendant qu’un autre, en boucle, assure que « le temps a tué le dossier Guérini ».

Le corbeau prend la plume

Pour comprendre cette amertume, et ses ressorts, les trois semaines de débats (déjà) passées devant la 6e chambre correctionnelle ne suffisent pas. Pour cela, il faut remonter le temps, et se poser à Marseille, en 2009.

Un an après une élection municipale disputée , et remportée d’un petit millier de voix par Jean-Claude Gaudin face à Jean-Noël Guérini, la cité aux 2600 ans d’histoire tremble encore. L’équilibre est fragile. La gauche tient le conseil régional, le département et même la communauté urbaine Marseille-Provence-Métropole, qu’elle est parvenue à enlever malgré une (large) majorité de droite. Les conseillers métropolitains ont préféré Eugène Caselli [2], homme lige de Guérini, au héraut qu’on leur imposait, Renaud Muselier. Une trahison – et un coup de maître des frères Guérini - qui tend les relations entre les écuries de la politique locale.

Histoires tragiques, ambiance tendue et même volcanique... Datée du 2 février, une longue lettre dactylographiée et non signée atterrit sur le bureau du procureur de la République Jacques Dallest, une semaine plus tard. Ces 9 pages au ton grave se veulent explosives. Elles décrivent un système dans lequel les nominations des fonctionnaires, les embauches et les attributions des marchés, des subventions aux associations et des logements sociaux dépendant des institutions et des collectivités publiques ne répondent pas aux critères habituels (l’intérêt général et le mérite) mais au bon vouloir et à la discrétion de deux frères, les Guérini. A Marseille, ce patronyme a une histoire. Originaires de Calenzana en Corse, Antoine et Barthélémy « Mémé» ont régné trois décennies durant sur la pègre du Marseille d’après-guerre. Mêmes origines insulaires et même village, Jean-Noël et Alexandre régentent les affaires publiques du Marseille du XXIe siècle.

A toi, à moi, à nous

A l’aîné, taiseux, la voix nasillarde, sans talent oratoire ni charisme, la lumière des élections, les honneurs et les postes à responsabilités, le cumul des mandats, les dîners parisiens et les cocktails dans la résidence du conseil général rue Giay, au sommet de Vauban, colline de la bourgeoisie locale où il reçoit discrètement ministres et futurs présidents socialistes. Au cadet, fort en gueule, volontiers bonhomme et entraînant, l’ombre des métiers de la gestion des déchets, les coulisses des campagnes, les réunions avec les militants, les syndicalistes et autres colleurs d’affiches. Deux facettes d’une même pièce, deux acteurs d’une non-fiction marseillaise.

Alexandre Guérini le 15 mars 2021, à l'ouverture du procès à Marseille (photo Nicolas Tucat / AFP)
Alexandre Guérini le 15 mars 2021, à l'ouverture du procès à Marseille (photo Nicolas Tucat / AFP)

Depuis des années, la ville bruisse de rumeurs sur leurs agissements et la nature de leur pouvoir. Le corbeau les couche sur papier. La justice s’en saisit : le 23 février 2009, une enquête préliminaire est ouverte par le parquet de Marseille pour vérifier ses accusations. Le 16 avril, elle se transforme en information judiciaire, confiée au juge Duchaine. Pendant sept mois, le magistrat œuvre dans une remarquable discrétion. Soutenu par sa hiérarchie, s’appuyant sur une équipe fidèle de gendarmes, regroupés au sein du groupe « Déchets 13 », les enquêteurs passent des heures à suivre les frères G, écoutent et décortiquent leurs conversations, prennent soin d’évaluer et cartographier leur entregent, retracent les conditions de leur ascension. Un tableau se dessine.

Un extrait de la lettre anonyme reçue le 9 février 2009 par le procureur Dallest. L’affaire démarre.
Un extrait de la lettre anonyme reçue le 9 février 2009 par le procureur Dallest. L’affaire démarre.

Quand il n’avale pas les longueurs dans les bassins du Cercle des nageurs, Alexandre passe sa vie au téléphone. Suspendu à son portable, il harangue les directeurs de cabinet (du conseil général et de la communauté urbaine) et le président de 13 Habitat (l’office HLM du département), délivre oukases et menaces aux fonctionnaires, exige des emplois, des logements, fait pression pour délivrer ou contrôler des subventions. Et, histoire de faire couleur locale, baptise ses interlocuteurs de surnoms colorés - « Brushing » pour Eugène Caselli, « L’Albinos » pour François-Noël Bernardi, le président de la commission d’appels d’offres de la CUM, sans oublier une bordée « d’enculés», de « salopes » et de « PD »…

Jean-Noël évite plus souvent le téléphone mobile, si ce n’est pour s’inquiéter auprès de son frère, fin avril 2009, d’une possible enquête judiciaire. Autant d’éléments qui confirment les propos du dénonciateur anonyme sur l’existence d’un véritable système clientéliste. La justice en est encore à peindre prudemment la trame de son grand projet. Nom de code du dossier : Guernica. Le chef d’œuvre de Picasso était foisonnant - l’histoire d’un bombardement et de l’anéantissement d’une ville -, les investigations du juge Duchaine promettent un grand nettoyage. Quand, brusquement, la tension monte.

COUP DE FIL A UN AMI (1). Le 02 septembre 2009, sous écoutes, Alexandre Guérini appelle au conseil général des Bouches-du-Rhône. Il est préoccupé par une subvention promise à un tournoi de beach volley. A l’autre bout du fil, Rémy Bargès, le directeur de cabinet de Jean-Noël Guérini.
COUP DE FIL A UN AMI (1). Le 02 septembre 2009, sous écoutes, Alexandre Guérini appelle au conseil général des Bouches-du-Rhône. Il est préoccupé par une subvention promise à un tournoi de beach volley. A l’autre bout du fil, Rémy Bargès, le directeur de cabinet de Jean-Noël Guérini.

Au cœur de cet automne 2009, la ville enregistre le début d’une nouvelle grève des poubelles. D’ordinaire un non-évènement à Marseille tant les débrayages des « boueux » font partie de la vie locale depuis la fin du XIXe, quand le bon maire Siméon Flaissières se méfiait du tout-à-l’égout. Mais cette fois les effluves qu’exhalent les amoncellements à tout coin de rue ont un fumet différent, nettement plus âpre que le folklore habituel. Plus âcre aussi : un parfum d’affaires et de scandale s’en échappe.

Monsieur ordures

Depuis des mois, jeune journaliste nourri des histoires de ma ville natale, je cherche à dissiper le voile de mystères qui entoure la fratrie. A voix très basse (et sans plus de précisions), plusieurs sources évoquent de manière répétée le rôle de « M. Frère » dans la guerre des poubelles. Notamment dans le déclenchement des hostilités, au prix d’une campagne particulièrement active pour faire annuler l’appel d’offres à son origine. Un spécialiste des marchés m’a déjà adressé en juin la documentation sur un autre marché annulé - un marché de tri des ordures. L’occasion est trop belle, un rendez-vous avec le cadet des Guérini s’impose.

« Alexandre Guérini ? Heu désolé, je ne sais pas comment le joindre… »

Benoit Payan, au téléphone…

A la fédération socialiste dont Alexandre Guérini est vice-président, un jeune apparatchik décroche. La voix devient hésitante, une fois l’objet de l’appel identifié. « Euh désolé, je ne sais pas comment le joindre ni même si j’ai ses coordonnées », balbutie un Benoit Payan promis à un avenir brillant. Le fantôme finira par rappeler. D’abord pour dénoncer la cabale dont il est la cible, ensuite pour accepter une rencontre.

Le simple fait de prendre langue puis le visiter dans son entreprise, en lisière du quartier de Plombières, ouvre aussitôt des portes. Nombreuses - politiques et judiciaires. Un sésame aussi magique que précieux. De quoi révéler le 16 novembre 2009 l’existence d’une investigation judiciaire, et annoncer un papier plus long détaillant les objectifs des enquêteurs et de la justice. Deux jours plus tard, la une du journal Bakchich du 18 novembre anticipe « La chute de la Maison Guérini ».

Le 18 novembre 2009, révélée dans Bakchich, l’affaire Guérini fait irruption sur la place publique. Elle va obséder Marseille jusqu’à aujourd’hui...
Le 18 novembre 2009, révélée dans Bakchich, l’affaire Guérini fait irruption sur la place publique. Elle va obséder Marseille jusqu’à aujourd’hui...

« Votre article a fait l’effet d’une bombe ! C’est devenu irrespirable ». Mon interlocuteur ne tourne pas autour du pot : « dès que le nom d’Alexandre est sorti dans la presse, l’ambiance a changé au conseil général », confie Rémy Bargès, le directeur de cabinet de Jean-Noël Guérini.

Visiblement, il n’y a pas qu’au département qu’on lit la presse. Dans la foulée de ce premier article, l’enquête judiciaire s’emballe. Les premières perquisitions sont avancées, voire précipitées, et les révélations s’enchaînent. Marseille est alors le théâtre d’un incessant ballet de gardes à vue - d’élus, de fonctionnaires, d’avocats et de chefs d’entreprises - et d’écoutes. Les soupçons de marchés truqués et d’arrangements électoraux animent et densifient le dossier, avant de noircir les colonnes des gazettes, parfois également nourries de révélations hors procédures. La ville bruisse de rumeurs, elle semble électrisée. Tout un pan de la vie politique, celle de la tambouille mijotée en coulisses, s’étale avec sa violence, ses bassesses, sa lâcheté et sa cupidité maquillées d’intérêt général. Au total, 25 individus et deux personnes morales sont mis en examen. Alexandre, incarcéré 6 mois en détention préventive entre 2010 et 2011, et Jean-Noël Guérini sont soupçonnés de près d’une quinzaine de délits, celui notamment d’association de malfaiteurs.

«…évidemment que je leur passe des coups de fil aux fonctionnaires, évidemment que je les conseille sur les appels d'offre (...) est ce que c'est ça faire du trafic d'influence ?»

Association de malfaiteurs... Inédite à l’adresse d’un parlementaire, infamante pour un entrepreneur, l’incrimination laisse flotter sur le dossier et sur Marseille la menace d’une mainmise du crime organisé sur la chose publique. Furtive, cette ombre surgit à la marge de l’instruction. Pendant plusieurs jours, Alexandre Guérini s’est démené pour installer une mère et sa fille dans un logement social confortable du 7e arrondissement, l’un des quartiers les plus huppés de Marseille. Le bail que j’ai réussi à me procurer ne mentionne qu’un nom : le nom de jeune fille de l’heureuse locataire. Elle est aussi l’ex-compagne de Bernard Barresi, figure légendaire du Milieu et pilier d’une fratrie redoutée, alors en cavale depuis 20 ans (pour braquage de fourgon blindé). Ce fil, qui relie banditisme et politique, n’est que le premier. Reconverti clandestinement dans le BTP, le gardiennage et l’immobilier, Bernard Barresi, avec son entourage, fait avancer ses pions, décrochant de nombreux marchés publics auprès de collectivités sur lesquelles Jean-Noël Guérini a autorité, et où Alexandre a ses entrées. Ce « véritable système mafieux », comme l’écrit la douane judiciaire dans une note, nourrira une seconde instruction judiciaire. Toujours en cours, ce second volet de l’affaire est encore très loin d’atteindre la barre d’un tribunal.

«Pourquoi les gens du grand banditisme arrivent à avoir des logements sociaux ?»

Ce Guernica judiciaire ne se limite pas à un jeu de massacre. Dans ces ruines, certains aspirent au changement et à voir souffler un vent d’air frais sur la cité, rongée depuis plus d’un siècle par un clientélisme de plus en plus décomplexé. Réélu triomphalement président du conseil général le 31 mars 2011, Jean-Noël Guérini en donne une démonstration éclatante à la tribune du « Bateau bleu » (le surnom du siège du département, à Marseille) devant un parterre déchaîné. « Si faire du clientélisme c’est s'occuper des femmes, des hommes, des jeunes, des personnes âgées qui sont dans la misère, dans la détresse humaine, qui cherchent des logements, qui cherchent à se réinsérer dans la vie, alors j'assume totalement le mot clientélisme au nom de ma majorité de gauche. C'est comme ça que nous devons travailler ! » Aucun de ses contempteurs locaux n’ose piper mot, devant cette déclamation sidérante. Prompte en privé et à Paris à dénoncer ces dérives, la future ministre de François Hollande Marie-Arlette Carlotti applaudit. Quelques minutes plus tôt, elle a préféré fuir plutôt que répondre au journaliste lui demandant si elle comptait prendre date, dans son combat pour la probité. Alors maire du 1er secteur, Patrick Mennucci, autre poids lourd du PS marseillais, annonce ce même jour son soutien à la présidentielle au candidat Hollande.

Enterrement de première classe

Sur le plan judiciaire, la machine se grippe à l’été 2014. En passe d’être muté après 10 ans au même poste - une règle intangible de la magistrature -, Charles Duchaine estime ses investigations achevées. Le 18 juillet, le juge avise les parties et demande au parquet de prendre ses réquisitions. Le procureur Dallest (à l’origine des investigations) nommé à Chambéry, le ministère public mettra deux ans pour répondre. A défaut d’un renvoi en correctionnelle des prévenus, il réclame de nouvelles mises en examen. Démarrée sous la présidence Sarkozy, l’avancée de l’affaire va considérablement ralentir avec le mandat de François Hollande. Au ministère public, les procureurs se succèdent et s’empressent de prendre leur temps. La perspective du procès d’un baron du parti à la rose n’a pas de quoi les rendre enthousiastes, quand leur avancement dépend du bon vouloir d’un ministre de la Justice et d’un gouvernement socialistes. Ce n’est pas tout. Contrairement à l’usage, ce n’est pas Guillaume Cotelle, co-saisi avec Charles Duchaine du dossier, qui prend sa suite mais Christine Saunier-Ruellan, juge chevronnée mais peu disponible pour digérer et s’approprier les 18 000 pages du dossier. « Entre une juge surchargée et un parquet peu pressé de voir se tenir une audience très politique, le dossier s’est embourbé et a pris la poussière, résume à sa façon un magistrat. Il ne s’agissait même pas de pression, seulement d’une mauvaise gestion humaine et d’une mauvaise administration de la justice ». Le fiasco judiciaire vire au lent supplice pour les mis en examen, élus ou fonctionnaires, plombés pendant une décennie d’un fil à la patte, comme pour les magistrats, empêtrés dans un dossier tentaculaire. Et autant d’arguments pour les contempteurs d’une justice aux ordres, à la lenteur délétère et finalement toujours plus souple avec les puissants.

Accaparée par l’affaire Air Cocaïne, un trafic international de stupéfiants ultra-médiatisé, Christine Saunier-Ruellan ne prendra aucun acte d’investigation pendant 3 ans. En matière judiciaire, c’est une éternité. En politique aussi. Le temps de changer encore de procureur, un nouveau président de la République est élu, le PS éradiqué du conseil régional qu’il dirigeait depuis 15 ans, du conseil général qu’il maîtrisait depuis 17 ans, puis laminé aux municipales. Une époque passe.

« L’enquête sera finalement tirée de sa léthargie en 2017 par le juge Fabrice Naudé. »

L’enquête sera finalement tirée de sa léthargie en 2017 par le juge Fabrice Naudé. Le temps d’assimiler les milliers de côtes du dossier, réinterroger les prévenus, une année s’écoule pour qu’une nouvelle demande de règlement atterrisse sur le bureau d’un procureur. Il faudra encore un an avant que ne tombent enfin les réquisitions définitives du ministère public, en 2019 - 600 feuilles en forme de cure d’amaigrissement pour la procédure, agréé début 2020 par une ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel.

Les absents, par évaporation

Forcément, en passant la porte du tribunal dans les pas du sénateur Guérini le 15 mars dernier pour l’ouverture des débats, c’est un étrange sentiment qui s’invite. Nourri d’un brin de nostalgie de ces années « de bruit et de fureur, presque de délire collectif », comme un ancien communicant de Guérini le relève, en voyant de nombreuses têtes connues, avocats, élus, journalistes également, garnir les bancs de la chambre du conseil.

Jean-Noël Guérini profite d’une coupure pendant le procès pour faire le point avec ses avocats.

Des 25 mises en cause au faîte de l’affaire, plus de la moitié s’est évaporée. Avec eux des pans entiers des enquêtes, qui ne feront jamais plus l’objet de poursuites. L’entrisme d’Alexandre Guérini à l’office HLM, symbole de l’emprise clientéliste qui a pesé sur la ville, a été entièrement éludé, tout comme les versements de subventions aux associations. Grand bénéficiaire de cette amnistie silencieuse, Olivier Grimaldi n’a ainsi pas eu à bloquer son agenda pendant quatre semaines pour s’assoir lui aussi sur le banc des accusés. Avocat de la communauté urbaine en 2009, obéissant aux demandes d’Alexandre Guérini pour distiller ses conseils juridiques autour des marchés de déchets, il aurait pu être renvoyé pour délit de favoritisme. Placé en garde à vue en 2011 , il ne sera à la sortie jamais mis en examen « pour ne pas retarder encore davantage [sic] l'achèvement de la présente procédure », comme cela est justifié noir sur blanc dans l’ordonnance de renvoi du 17 janvier 2020. Le conseil a pu continuer sans entrave sa brillante carrière en défense pour la municipalité Gaudin (oui, on est à Marseille…), l’Olympique de Marseille ou le syndicat Force ouvrière (FO).

COUP DE FIL A UN AMI (2). Le 10 juillet 2009, Alexandre Guérini est au téléphone avec Me Olivier Grimadi. La discussion porte sur Rémy Bargès, le dircab de JNG, les marchés à procédure adaptée (les MAPA) et sur un fonctionnaire de la communauté urbaine. Les enquêteurs n’en perdent pas une miette.
COUP DE FIL A UN AMI (2). Le 10 juillet 2009, Alexandre Guérini est au téléphone avec Me Olivier Grimadi. La discussion porte sur Rémy Bargès, le dircab de JNG, les marchés à procédure adaptée (les MAPA) et sur un fonctionnaire de la communauté urbaine. Les enquêteurs n’en perdent pas une miette.

« L’ampleur et l'hétérogénéité des agissements objet de la saisine de la juridiction d'instruction et, à travers elles, le caractère extrêmement ambitieux des poursuites ici envisagées voire leur démesure, auront bien souvent fait obstacle à la recherche et/ou l'établissement de l'ensemble des responsabilités susceptibles d'être encourues en l’espèce », écrit le juge Naudé dans son ordonnance, consacrant à sa façon cette realpolitik judiciaire. La lecture très dense des 4 longues pages de décisions de non-lieu, rejetant une impressionnante liste d’affaires comme autant de défaites, est à cet égard édifiante. De la toile forte initiale dessinée par le juge Duchaine et du Guernica promis ne reste à la sortie qu’une vague trame, concentrée sur une fiche (et une audience) purement technique. L’association de malfaiteurs a disparu des charges, de même qu’une quelconque corruption. Tout ce qui faisait système a été emporté.

L’effet boomerang…

Pour les prévenus qui entament devant la 6e chambre correctionnelle une dernière semaine de procès, pourtant, l’élagage se révèle à double tranchant. Faussement ingénue au moment d’interroger les mises en cause, la présidente Céline Ballerini a les manières et la malice d’un chat botté. Volontiers espiègle, elle qui a passé des semaines dans un bureau bunkérisé à préparer « son » procès se plaît au fil des débats à demander des éléments de « contexte » aux personnalités qui se succèdent à la barre, à puiser dans leurs souvenirs et, à l’occasion, quand ceux-ci se font insuffisants, à repasser les enregistrements des nombreuses écoutes du dossier. Là, dans un verbe sans filet ni manières, fleurissent les insultes, les menaces et les coups de pression, rappelant crument le pouvoir exercé par les frères Guérini sur leur entourage et leurs interlocuteurs.

COUP DE FIL A UN AMI (3). Le 10 juillet 2009, Alexandre Guérini appelle Michel Karabadjakian, directeur général adjoint chargé de la propreté urbaine à la communauté urbaine Marseille-Provence-Métropole. Sans fonction à la CUM ni mandat d’élu, le premier mène le bal...
COUP DE FIL A UN AMI (3). Le 10 juillet 2009, Alexandre Guérini appelle Michel Karabadjakian, directeur général adjoint chargé de la propreté urbaine à la communauté urbaine Marseille-Provence-Métropole. Sans fonction à la CUM ni mandat d’élu, le premier mène le bal...

Pendant les 8 heures de leur réquisitoire, les procureurs Etienne Perrin et Patrice-Olivier Maurel ont eux aussi tenté de renouer les fils du système. « Alexandre Guérini était omniprésent auprès des collectivités contrôlées par son frère dont il a usé et abusé au gré de ses intérêts. L'un était un personnage public, l'autre agissait dans l'ombre. Si Alexandre avait besoin de la caution de Jean-Noël, Jean-Noël était sous l'emprise d’Alexandre », ont-ils déclamé. Et d’appeler le tribunal à condamner une « méthode de gouvernance entre clientélisme, entrisme et affairisme qui se conjugue avec opportunisme, immobilisme et favoritisme ». 8 ans de prison ferme ont été réclamés contre Alexandre Guérini, assorties d’un mandat de dépôt, 4 ans dont deux années avec sursis et cinq ans d’inéligibilité pour Jean-Noël Guérini. Des réquisitions sévères dans l’attente d’un premier verdict qui sera rendu avant la fin mai, a promis la présidente. Et une voie pour la justice pour rattraper (un peu) le temps perdu. En attendant une procédure en appel et un autre volet du dossier, mêlant cette fois la fratrie autrefois redoutée par le tout Marseille à la fine fleur du banditisme - lancée en 2008, cette instruction court toujours….

«le système a réussi a survivre dans ses ruines, y'a un bon goût de cendres dans la bouche»

Au final, cette expérience judiciaire qui prétendait changer des pratiques qui abîment la démocratie peut se lire comme une démission - et, pour ceux qui y ont cru, comme une trahison. De la justice qui n'a pas su ou voulu aller au bout de ses intentions, préférant laisser cette instruction se perdre en route pour ne pas déranger des plans de carrière avançant avec pour seule obsession de ne pas faire de vagues, et en l’absence de directives claires et déterminées de la chancellerie. Démission, lâcheté et compromission des politiques aussi, de droite comme que de gauche, qui ne voulaient pas casser un système dont ils profitaient également, et des représentants de l’Etat, trop frileux pour oser se confronter au pouvoir politique. La façon dont le PS et ses leaders nationaux ont laissé Jean-Noël Guérini mener la danse comme il l’entendait, jusqu'à démissionner en 2014 comme un ultime bras d'honneur d'un parti qui n'avait pas osé l'exclure, restera comme une tache indélébile sur une formation qui s’est déconsidérée à Marseille. De son côté, la droite Gaudin, à commencer par son chef qui comme Jean-Noël Guérini a fait son apprentissage avec Defferre, s’est parfaitement accommodée d’une culture politique qui était aussi la sienne.

Sur le plan politique, l’espoir d’une rénovation des mœurs locales est désormais incarné par Benoît Payan, ex-apparatchik socialiste et porte-serviette des Guérini, devenu maire de Marseille à 43 ans. Patron des jeunes du parti, le « petit » a biberonné au cabinet Guérini, appris auprès des deux frères le b.a.-ba de « la popol » (la politique politicienne) et a été ensuite bombardé à un emploi de direction flatteur à Treize développement, satellite du département et réacteur du système au pire moment de la crise - alors que le directeur en titre avait... fui en Israël pour échapper à la justice. Samia Ghali, son adjointe, a été formée elle aussi et protégée par Jean-Noël et Alexandre. Ils l’ont poussée jusqu’à l’imaginer en première adjointe en cas de victoire face à Gaudin, en 2008, et se sont largement appuyé sur les bons offices de son mari Franck Dumontel, nommé directeur de cabinet à la communauté urbaine sur ordre des frangins. L’ex-sénatrice est toujours sous le coup d’une enquête du Parquet national financier (PNF) pour détournements de fonds publics, corruption, favoritisme et blanchiment, et toujours là auprès du même Payan. Rémy Bargès, l’ex-dircab de Guérini qui avait détruit les ordinateurs avant une perquisition éventée - le seul à avoir fait preuve de repentir, sincère ou pas -, conseillait en douce Michèle Rubirola lors de la campagne municipale victorieuse du Printemps marseillais de 2020. A droite, Martine Vassal, tombeuse de Guérini aux départementales de 2015 et aussi présidente LR de la métropole Aix-Marseille, demeure visée par une enquête du même PNF pour favoritisme, prise illégale d’intérêts et trafic d’influence. Le vieux Gaudin a également son lot de soucis judiciaires et le PNF sur le dos, ce qui ne l’empêche pas de donner son avis sur le clientélisme à l’occasion de la sortie d’un livre de mémoires - dont le principal intérêt est de montrer que la sienne est sélective, pour cacher l’essentiel. Jean-Noël Guérini, fixé sur la décision de ses juges d’ici quelques semaines, est rappelons-le toujours sénateur (membre du groupe du Rassemblement démocratique et social européen) des Bouches-du-Rhône, réélu l’année dernière pour la quatrième fois. Et voilà que des rumeurs insistantes annoncent désormais le retour aux affaires de l’ex-députée socialiste Sylvie Andrieux, condamnée en 2013 pour détournement de fonds publics.

L’enquête, à l’origine du procès, avait pour nom de code Guernica, le tableau d’une ville martyr. Comme si les gendarmes avaient imaginé l'issue catastrophique de cette longue histoire. Pas de Picasso ici pour peindre l’effondrement des affaires Guérini. Juste la lancinante chronique de cette ville, Marseille, qui tente de se reconstruire sur les ruines d’un système qui fume encore.

«Si c'est ça faire du clientélisme, je ne comprends plus !»

Notes

  • [1] Charles Du chaine est désormais à la tête de l’Agence française anticorruption (AFA).
  • [2] Cité comme témoin dans le procès en cours, Eugène Caselli ne s’est pas présenté devant le tribunal, incapable de... le retrouver. Pendant ce temps, l’introuvable ancien premier secrétaire de la fédération PS 13 jouait tranquillement au tennis dans un club huppé de la bonne société marseillaise…

Remerciements à Kino (images entretiens JN Guérini / JC Gaudin)

Crédits photo/illustration en haut de page :
Olivier-Jourdan Roulot / Blast