Martigues, le coup de semonce judiciaire

La justice s’invite dans l’affaire de la Semivim, la société de HLM de la ville de Martigues présidée par le maire communiste Gaby Charroux. Mardi, des perquisitions ont été menées sur place et des employés placés en garde à vue. Les auditions se sont multipliées, notamment hier. Elles concernent aussi des élus de la majorité municipale, qui tremble sur ses fondements. Dans une enquête publiée en octobre, Blast avait révélé les dessous de cette affaire.

Une information judiciaire pour trafic d’influence, corruption, favoritisme et recel a été ouverte le 14 octobre dernier par le parquet de Marseille au sujet de la gestion du bailleur social de la municipalité de Martigues. Confiées au juge Fabrice Naudé, les investigations se concentrent notamment sur le rôle de la directrice du patrimoine de la société d’économie mixte immobilière, Patricia Baptiste, une proche du maire Gaby Charroux, et de son concubin, Adel Baha.

A l’aube

Ce mardi, des premières perquisitions sont intervenues, d’abord au domicile du couple, où les policiers se sont présentés de bonne heure. Placé en garde-à-vue, le duo devrait être présenté au magistrat instructeur ce jeudi 9 décembre. Les fonctionnaires se sont ensuite déplacés au siège de l’entreprise, surnommé « le Bateau blanc », où ils ont saisi et photocopié de nombreuses pièces, notamment dans les bureaux du département des marchés publics.

Depuis cette visite matinale, les auditions de cadres, employés et élus, membres du conseil d’administration, se succèdent. Selon les témoignages recueillis par Blast, les enquêteurs de la brigade financière de Marseille et de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (l'OCLCIFF), venus de Nanterre, ratissent large. « Ils savent beaucoup de choses, et sont très méticuleux, confie un employé qui a été interrogé, soulagé de l’intervention de la justice. Ils ont emporté énormément de dossiers ».

Les enquêteurs cherchent par exemple à savoir si la sauvage agression – elle a été passée à tabac à deux reprises, au printemps 2020 - dont une cadre du service des marchés publics a été victime aurait pu être... commanditée en interne. Selon les informations de Blast, un vacataire de la Semivim assure qu’elle l’a bien été. Lui-même a été sollicité, promesse de CDI à l’appui - une demande qu’il a déclinée, a-t-il assuré à Blast. 

Au service électoral


Anciens comme nouveaux dirigeants ont également été entendus de longues heures sur la réalité de l’emploi d’Adel Baha, ses conditions d’embauche, son influence auprès de sa compagne Patricia Baptiste, son immixtion dans les chantiers publics et dans le fonctionnement de l’entreprise, leurs liens avec Gaby Charroux, maire et président directeur général de la Semivim.

A travers ses associations, dont les comptes sont désormais examinés au plus près par les enquêteurs, Adel Baha a joué un rôle social et politique non négligeable, au service électoral de Gabriel Charroux. Selon nos informations, des proches de M. Baha ont même assuré de longue date sa sécurité et son service d’ordre.

Le 30 mai 2020, le maire Gaby Charroux pause à côté d’Adel Baha (à sa gauche) et Patricia Baptiste (en robe verte) lors d’une distribution de colis alimentaires. Capture sur le compte Facebook d’Adel Baha.


Premier édile de la Venise provençale depuis 2009, réélu triomphalement en 2020, le leader communiste, ancien député et figure majeure de la gauche bucco-rhodanienne (il est par ailleurs vice-président de la métropole Aix-Marseille-Provence), s’est opportunément félicité de l’intervention de la justice à la Semivim. Depuis des années, l’ancien professeur (1) avait pourtant adopté un ton particulièrement cassant contre ceux, plutôt rares vu le climat ambiant, qui osaient émettre des réserves sur la gestion et les pratiques en cours au sein de la société, à la tête de laquelle il a propulsé numéro 2 Patricia Baptiste, cheville ouvrière de ses campagnes électorales et figure locale du PCF, dont elle a été trésorière de la section. 

De simples rumeurs

Lors du dernier conseil municipal du 16 novembre, le maire et sa majorité avaient violemment critiqué les révélations de Blast, les renvoyant au rang de rumeurs. Ses avocats, devant notre refus de dévoiler nos sources et nos documents, ont nourri ce feu. « Tous les faits dont vous faites état, sont, jusqu’à preuve du contraire, de simples rumeurs », ont-ils écrit à Blast, furieux de notre fin de non-recevoir – pourtant une obligation, pour des journalistes. Le 1er décembre, un communiqué de la section locale du PCF qualifiait à son tour ces mêmes révélations « de procédés calomnieux », « d’attaques odieuses à l’encontre de camarades en responsabilités » et « d’accusations sans fondements ». Enfin, lundi soir, ce 6 décembre, pendant une réunion de groupe de la majorité municipale extrêmement tendue – on a failli en venir aux mains entre participants -, la garde rapprochée de Gaby Charroux ne s’est pas privée de menacer à mots couverts nos supposées sources, au sein des élus.

Pendant le conseil municipal du 16 novembre dernier, le maire de Martigues donne lecture d’un courrier adressé le 3 novembre au procureur de la république, après la parution de l'enquête de Blast. Vidéo sur le site de la ville de Martigues.



Malgré ces dénégations aussi bien publiques qu’exprimées en privé, certains avaient-ils senti le vent tourner ? La question se pose. En effet, dans les bureaux de la Semivim, la broyeuse a fonctionné à plein régime tout au long de la semaine passée - celle précédant l’intervention de la justice et de la police. Plusieurs employés nous l’ont affirmé, cette masse de paperasse transformée en confettis a fini dans de grands sacs poubelle. Pourquoi ce grand et soudain nettoyage d’hiver ? Certains ont-ils décidé à titre préventif de prendre les devants, anticipant la foudre judiciaire tombée cette semaine sur Martigues ? Fallait-il en urgence faire disparaître des pièces potentiellement gênantes ?

Photos des poubelles la semaine dernière à la Semivim, prises par des employés. Les raisons de cet inhabituel remue-ménage d’hiver ne sont pas connues. Documents Blast.


Depuis le déclenchement des opérations de la justice ce mardi, le ton a changé. Selon nos informations, lors d’une réunion tenue hier soir, 8 décembre, avec les chefs des groupes constituant sa majorité, Gaby Charroux a annoncé sa décision de licencier Patricia Baptiste et Adel Baha, toujours en garde-à-vue au même moment depuis 37 heures. Une décision surprenante tant elle balaie la présomption d’innocence et, surtout, prend le contrepied de ses précédentes prises de position. En effet, le maire de Martigues refusait obstinément et contre toute évidence de s’interroger sur les méthodes du couple, qu’il défendait bec et ongle. Quoi qu’il en soit, ce changement de cap du pdg de la Semivim, qui sent le sauve-qui-peut, ne présage en rien des suites des investigations. Pas plus qu’il n’est une garantie contre la déflagration que l’action de la justice est susceptible de provoquer dans la vie politique et sociale martégale. 

Vent de panique

Le premier magistrat de la ville a déjà enregistré deux défections dans sa majorité – un premier conseiller municipal lui a adressé une lettre de démission et on a appris hier que son remplaçant pressenti avait décidé d’en faire de même… En attendant le prochain conseil municipal, programmé ce vendredi – à moins que les évènements ne provoquent son report -, les élus France insoumise membres de la majorité ont publié hier soir, au terme d’une longue journée, un communiqué qui témoigne des dissensions en son sein et du vent de panique qui souffle dans les couloirs de l’hôtel de ville. Autour de ce qui est désormais une affaire judiciaire. Celle aussi de Gaby Charroux.

(1) Le maire de Martigues, avant d’envoyer son avocat nous réclamer nos sources et nos documents, puis de stigmatiser notre travail, n’avait pas accepté de répondre à nos sollicitations, dans le cadre de notre première enquête.

Pour aller plus loin :

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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