Marseille, le « système » signalé à la justice

Frais de bouche baroques, intense usage de chèques cadeaux, recettes de lotos évanescentes, emploi de matériel public à des fins privées et commerciales… A Marseille, des pratiques étranges - sur lesquelles pèsent de forts soupçons de détournement (de fonds publics) - avaient cours à la mairie des 4e et 5e arrondissements, dirigée sous la précédente mandature de droite par l’ex-sénateur LR Bruno Gilles et sa protégée Marine Pustorino. L’actuelle municipalité a fait un signalement auprès du procureur.

C’est un morceau de la ville. Ni le plus spectaculaire, pas sur le front de mer, ni le moins agréable : 2 arrondissements, 8 quartiers, un peu moins de 100 000 habitants. Encadré au nord par le Palais Longchamp, au sud par les hôpitaux (la Conception et de la Timone), à l’ouest par la Plaine, ses bars et restaurants, et à l’est par le cimetière Saint Pierre, le 3e secteur est une zone tampon qui fait la jonction entre plusieurs mondes. A la lisière des beaux quartiers, du centre ville populaire, des pavillons résidentiels et du Nord désœuvré.

Faire sauter « le verrou »

Depuis le redécoupage électoral de 1989, « le 4-5 » a hérité d’un surnom, qui rappelle un impératif pour qui souhaite prendre l’hôtel de ville (la mairie centrale)  : « le verrou de Marseille». Jamais démenti en trois décennies, l’adage s’est une fois de plus vérifié lors du scrutin de mai et juin 2020 : tenu depuis 1995 par Bruno Gilles, le verrou, qui envoie 11 élus au conseil municipal, avait sauté, en passant à gauche.

RPR historique devenu UMP bon teint, puis LR convaincu - il a pendant des années présidé la fédération LR des Bouches du Rhône -, Bruno Gilles a été un des enfants chéris de Jean-Claude Gaudin, inamovible maire durant 25 ans. Propulsé député puis sénateur, cet ancien représentant en matériel médical avait laissé en 2017, cumul des mandats oblige, son siège de maire du 4-5 à une fidèle, Marine Pustorino. Mais avec son titre de maire honoraire, il restait le véritable patron à bord.

Lors des municipales de l’année dernière, le duo Gilles/ Pustorino était entré en dissidence pour mener sa propre liste et contribuer à la défaite de la favorite Martine Vassal. Jusqu’à perdre pied dans son propre fief, balayé par les divisions à droite, par le Covid, le rejet du gaudinisme et, à la sortie, par le Printemps marseillais.

Un fonctionnement appétissant

La doublette savait pourtant recevoir. Elle n’hésitait pas à mettre les petits plats dans les grands. Le quotidien La Marseillaise s’était déjà étonné de ces 182 556 euros claqués en petits fours, chèques cadeau, pizzas et chocolats lors des 7 premiers mois de 2020... malgré deux mois de confinement. Cette générosité ne s’exprimait pas uniquement pendant la campagne officielle : en 2019, selon des documents consultés par Blast, 23 % du budget de fonctionnement a été ainsi consacré à la bonne chaire. Pour une facture totale de près de 420 000 euros.

Une politique du ventre - « de la proximité » dans la bouche des politique locaux, du clientélisme dans la langue courante - dont n’ont pas seulement profité les administrés. Les agents des services eux aussi ont profité pleinement de la prodigalité de l’attelage Gilles-Pustorino. Au point d’en abuser ?



Cette crainte, le courrier reçu par les services du procureur de la République en mars dernier, la laisse clairement transpirer. Signé de la main du maire de secteur écologiste Didier Jau, ce signalement dont nous révélons l’existence alerte la justice sur de possibles détournements de fonds publics, commis par des fonctionnaires municipaux.


Les documents détruits...

Au premier rang des griefs, la missive se penche sur la comptabilité aléatoire des centre municipaux d’animation. Disséminées dans tout le secteur, ces structures nourrissent la vie de quartier en proposant des activités pour tous les âges. Elles organisent des tombolas, des repas, parfois des concerts ou d’autres activités culturelles.

Pour assurer le lien social, la mairie du 4-5 a longtemps privilégié le loto. Les recettes de ces évènements intriguent. Consignées dans des cahiers, elles ne semblent correspondre ni à ces activités ni aux sommes versées à la régie des finances. Le signalement reçu par le parquet pointe ainsi « des écarts récurrents et parfois importants » : un millier d’euros dans un centre, quelques centaines dans l’autre, près de 5 000 euros dans un troisième. La technique élargie à l’ensemble des 18 centres municipaux d’animation du secteur, le préjudice peut être évalué au doigt mouillé à une petite dizaine de milliers d’euros, pour les exercices 2019 et 2020.

Et avant ? « Le traçage de ces écarts ne peut pas être effectué avant 2019 », répond d’avance Didier Jault. Toujours dans son alerte à la justice, le maire d’arrondissement le regrette : « les documents de suivi d’activité ont été détruits par l’ensemble des responsables de centres, alors même qu’ils peuvent être considérés comme des pièces justificatives de la régie et soumis à ce titre à l’obligation d’archivage». Pas de trace, pas de coupable, pas de délit…

Quelques agents, eux, ont dénoncé auprès de la nouvelle équipe municipale « un système de double comptabilité» et « d’utilisation de recettes à des fins privées », selon les termes du signalement.


Un bureau de services

Qui dit loto, dit... cadeau : pour récompenser les gagnants, l’ancienne équipe municipale a acheté pour 150 000 euros de chèques services. La distribution de ce pactole était singulièrement baroque, aucune grille ne définissant comment ces lots devaient être utilisés. Mais il y a plus étrange : malgré les restrictions sanitaires interdisant les réunions, et entraînant de fait la fermeture des centres municipaux de mi-mars à juin 2020, des chèques services ont été distribués…

Les nouveaux élus, ceux de la majorité installée à l’été 2020, ont eux-mêmes eu la surprise de s’en voir proposer, sans formalisme. Un fonctionnaire leur a ainsi « à plusieurs reprises » proposé « d’utiliser ces chèques pour effectuer des achats sans rapport avec l’activité du service animation», s’offusque le maire des 4/5, Didier Jault. Qui, à titre personnel, s’est vu conseiller de rembourser par ce moyen (qui, pour mémoire, est un dispositif destiné à lutter contre l’exclusion)... l’achat de son bureau.


Aucune recette ne revient à la collectivité


Derniers fait signalés, le courrier au parquet décrit un jeu curieux autour d’une association spécialisée dans la réparation d’ordinateurs. En avril et mai 2020, donc en pleine période de confinement, cette structure a facturé 4 000 euros de stages prétendument organisés dans des centres municipaux d’animation, encore. Autre curiosité, ces stages d’informatique auraient été animés par un fonctionnaire territorial. Lequel, en plus de cette double casquette associative et municipale, propose aussi des réparations (informatiques) payantes avec... le matériel acheté par la mairie - au sein même d’un centre municipal d’animation, cela va sans dire.

« Aucune recette de ces activités ne revient à la collectivité », constate, furax, le nouvel édile maire du secteur.


En pleine campagne pour sa réélection comme conseillère départementale, l’ex-maire du 4-5 Marine Pustorino a pris la peine de répondre à Blast. Pour confier « ne pas être au courant » d’éventuels détournements sous sa mandature. « Vous me posez une colle, précise-t-elle, je n’ai jamais eu aucun soupçon bien évidemment. Voyez peut être avec Bruno Gilles (1). »

L’ancienne vide-présidente du département est désormais rabibochée avec Martine Vassal, la présidente sortante dont, avec son patron Bruno Gilles et leur supporteurs, elle disait pis que pendre un an plus tôt, la faisant passer pour le diable - ou plus exactement pour « le monstre », selon un titre slogan rendu célèbre par un livre du journaliste-écrivain Philippe Pujol.

En décembre 2019, Marine Pustorino exprimait « en toute liberté » ses états d’âme vis-à-vis de Martine Vassal, pour démissionner de son poste de vice-présidente du département 13. C’était hier...

La litanie de ces petites combines - du clientélisme et du détournement de fonds petits bras - pourrait prêter à sourire. Sauf qu’elles laissent voir l’état de délabrement de l’administration municipale à Marseille, et a minima un manque de contrôle de ses « actions », qui ne concerne pas la seule mairie des 4e et 5e arrondissements. En effet, les remontées des autres mairies de secteur enlevées par le Printemps Marseillais « inondent l’Inspection générale des services», selon la confidence d’un élu du conseil municipal.

Chaque mairie a sa spécialité…

Un audit des mairies de secteur est en cours. Ses grandes lignes ont été brièvement présentées il y a peu aux leaders de la majorité municipale… en comité restreint, et sans note. « Chaque mairie a sa spécialité, liste notre confident. Dans le 4-5, ce sont les lotos, d’autres se font une joie de saucissonner les marchés publics pour passer sous le seuil des appels d’offres. D’autres jouent sur les heures des vacataires, pour les faire titulariser comme agents de la ville…»

Les vieux démons de l’administration municipale marseillaise, qui ont enchristé des années durant le fonctionnement de la ville, n’ont pas encore été chassés. Un an après son élection, le Printemps va-t-il accélérer son grand ménage ? L’été est déjà là...

(1) Contacté jeudi par nos soins, l’ex-sénateur Gilles n’a pas rappelé Blast avant la sortie de cet article.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Notre Dame de la Garde, Marseille, NurPhoto / Patrick Gorski Via AFP

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