Logement à Martigues, brutalement social

A Martigues, où le parti communiste tient solidement la ville, le maire Gaby Charroux a les coudées franches pour appliquer une politique sociale qu’il veut généreuse. Mais depuis plusieurs mois, d’inquiétants signaux s’échappent de la Semivim, société d’économie mixte dont il est le président et qui loge un habitant sur dix : des salariés menacés, d’autres poussés vers la sortie, des arrêts maladie comme s’il en pleuvait, une cadre tabassée alors qu’elle prend son service, des alertes (dénonçant un management brutal) passées sous silence, des témoins refusant de parler… Derrière ce malaise, un couple singulier est pointé du doigt.

« S’il y avait quoi que ce soit, je prendrais les mesures, sans-aucun-état-d’âme ! ». Ce jeudi 14 octobre, Gaby Charroux donne de la voix pour clore le débat. Il est temps. En animal politique, l’indéboulonnable maire de la commune de Martigues (Bouches-du-Rhône) a senti que la situation risquait de lui échapper. Dans la salle du conseil municipal, qui forme un cercle devant lui, les mots ont claqué, et sonné l’alerte : « Pourriture », « corruption », « souffrance au travail »...

Un serpent de mer

Même en Provence, où le verbe se porte haut, de tels propos étonnent dans pareil hémicycle. Quelle est donc la raison de cette étonnante séquence qui vient de mettre à l’épreuve la sérénité habituelle de l’élu communiste ? Un article du Ravi, dans lequel le mensuel satirique régional pointe des dérives managériales et comptables au sein du bailleur social municipal, la Société d’économie mixte immobilière de la ville de Martigues (Semivim). Le sujet avait déjà été abordé le lundi 4 octobre en réunion de groupe de la majorité municipale. Et quelques jours plus tôt, encore, à la table du conseil d’administration de la dite société d’économie mixte. Et le voilà donc, ce 14 octobre, qui revient tel un serpent de mer troubler le bon ordre de l’assemblée municipale, et au-delà pourrir la quiétude d’une commune au destin d’apparence paisible. Au point que le bon Gaby Charroux a dû sortir l’artillerie lourde devant les élus municipaux - sous-entendant qu’il allait attaquer le journal en diffamation – pour tenter de faire retomber une atmosphère saturée de tension, lourde de non-dits et de suspicion.

Gaby Charroux, le maire de Martigues, lors du conseil municipal du 14 octobre dernier. Capture video sur le site de la ville de Martigues.


Au nom de la grandeur de la France

Lovée sur les rives de l’Etang de Berre, à cheval sur le canal de Caronte qui rejoint la Méditerranée, par lequel transitent les tankers chargés de pétrole, Martigues a un petit air de Far West. Ici, en une poignée de décennies, sous un pont/autoroute majuscule qui débite un flux ininterrompu de poids lourds et d’automobiles, à quelques kilomètres des lourdes cuves de Lavera, l’ancien village de pêcheurs a subi des transformations majeures. Quand on prend le temps d’observer le panorama, on se rêve à imaginer celui d’avant, débarrassé de la pollution qui flotte dans l’air et des traces d’une modernité invasive - ce paysage originel, celui d’avant la pétrochimie, la chimie et l’industrie, celui d’avant le Plan aussi, qui a radicalement modifié le lieu depuis les années 60, au nom de la grandeur de la France.

Trésor de guerre

Avec ses 49 000 habitants, Martigues est aujourd’hui la quatrième ville du département. Ses canaux lui valent le surnom de Venise provençale, sa poutargue assure sa renommée, son groupe de presse parapublic Maritima Médias porte la bonne parole dans les Bouches-du-Rhône et au-delà, à travers une radio, une télé locale et le quotidien La Marseillaise (passé sous son contrôle depuis 2019). Mais, sa véritable puissance, c’est à son bassin industriel que la commune le doit : c’est lui qui a nourri depuis l’après-guerre son économie, lui a permis de constituer un trésor de guerre pour faire gonfler ses finances publiques (1) et dessiné une fidélité politique jamais trahie.

Depuis 1959, l’Hôtel de ville n’a connu une seule couleur, celle du rouge carmin du parti communiste, dont le dernier héraut porte encore beau à près de 80 printemps : élu depuis 2009, reconduit triomphalement au premier tour des élections de juin 2020, Gaby Charroux revendique une politique généreuse en faveur de ses administrés. A Martigues, la gestion de la crèche et les pompes funèbres sont municipales, le sport et la musique sont gratuits pour les moins de 16 ans, les équipements et les centres sociaux nombreux, et les subventions aux associations conséquentes. Les Martégaux sont gâtés. Cerise sur le gâteau, dans une région où les maires préfèrent souvent payer des pénalités plutôt que d’en construire, la ville affiche 34 % de logements sociaux sur son territoire. Un patrimoine sur lequel l’édile veille attentivement en tant que président directeur général de la Semivim.

Bras armé de la politique de la ville, la Semivim a été fondée en 1961. C’est aujourd’hui un acteur incontournable de la vie de la cité, qui dispense un service indispensable aux habitants et représente une manne pour l’économie locale : près d’un Martégal sur dix vit dans l’un des 3 000 logements de son parc immobilier - un actif valorisé à près de 160 millions d’euros. Mais le bailleur social municipal, qui commande chaque année près de 20 millions d’euros de marchés publics aux entreprises du cru, est secoué par une crise profonde. A l’approche de son soixantième anniversaire, des nuages de plus en plus lourds ont tendance à s’accumuler au-dessus de son siège social, sis chemin du Paradis. Contraignant le bon maire Gaby Charroux à mouiller la chemise pour essayer, tant bien que mal, d’éteindre les éclats de cette crise qui résonnent jusque sur la place publique.

Une solution en mode dégradé

En 2019, les commissaires aux comptes n’ont pas été en mesure de certifier le bilan de la société en « raison de grosses difficultés dans son fonctionnement quotidien » et « [d]’absence de direction financière ». Officiellement, ce regrettable raté, qui contrevient à l’orthodoxie, serait la conséquence d’un pataquès informatique, et notamment d’un problème de logiciel. Résultat, le bilan et les comptes ont été établis... sur des tableaux et des fichiers Excel. Une « solution en mode dégradé », comme la qualifie le cabinet parisien FCN, qui regrette qu’elle « ne repose pas sur un système d’information permettant de s’assurer de l’intégrité et de l’exhaustivité des enregistrements comptables ainsi que de leur fiabilité »… L’Agence nationale de contrôle du logement social (Ancols), qui a diligenté un contrôle, aura probablement des choses à dire sur cette anomalie : le « gendarme » du logement rendra son rapport en 2022.

Une scène d’horreur

Outre ces soucis de comptabilité, la Semivim souffre d’un trouble étrange : une rotation de ses effectifs dont la fréquence, étonnante, paraît traduire un mal être au travail pas vraiment raccord avec un slogan maison plutôt rassurant (« Notre patrimoine, l’humain d’abord »). Selon le décompte de Blast, 16 personnes, pas moins, sur la cinquantaine de salariés qu’elle compte, ont quitté l’entreprise depuis 2017... Parallèlement, et sur le même temps, on relève une épidémie toute aussi singulière d’arrêts maladie et de burn out.

« On vit dans une ambiance de terreur et de brimades », rapportent plusieurs salariés dans des échanges qui laissent transpirer un climat particulièrement tendu. Tous ont exigé le plus total anonymat, avec semble-t-il de bonnes raisons. En effet, la peur palpable autour de la Semivim est alimentée par de sombres évènements. Au printemps 2020, une cadre a ainsi subi à deux reprises et trois semaines d’écart… deux agressions d’une sauvagerie inouïe. Les scènes, plusieurs témoins l’ont raconté à Blast, font froid dans le dos. Elles se déroulent à chaque fois sur le parking de l’entreprise. D’abord en milieu d’après-midi : la victime, sur le chemin vers son véhicule, voit surgir tout d’un coup un homme masqué. Qui, mutique, la roue de coups à l’aide d’une matraque ! En sang, la cadre de la Semivim parvient miraculeusement à se dégager et à s’abriter. Vingt jours plus tard, c’est au petit matin que les coups pleuvent, sitôt sa voiture garée. L’assaillant prend la peine, avant de déguerpir, de prévenir : « on n’en a pas fini avec toi ! »...

Le modus operandi comme la répétition de ce déchaînement de violence suffisent à nourrir toutes les craintes et les spéculations, dont celle d’un acte commandité. Et ce n’est pas l’action des forces de police qui peut rassurer : confiée au commissariat de Martigues, l’enquête n’a pour l’heure identifié aucun suspect, alourdissant encore un peu plus l’air ambiant.

Gaby à contretemps

Ce climat de travail et cette atmosphère poisseuse ont été jugés suffisamment préoccupants pour que l’inspection du travail déclenche en juin dernier un contrôle. Il est toujours en cours. De son côté, la direction a mandaté un cabinet spécialisé dans les ressources humaines, Fraissinet et associés, pour tenter d’en identifier les causes et prévenir les risques psycho-sociaux qui en découlent. Au début du mois, le 8 octobre, les employés ont par ailleurs reçu un message de leur président. Son contenu est étrangement à contretemps.

« Le taux d’absentéisme en raison de l’état de santé des salariés est tout à fait dans la moyenne de notre secteur d’activité, de même que le turn-over des équipes est extrêmement faible, ce qui démontre que l’environnement de travail est sain », estime Gaby Charroux dans cette adresse destinée à regonfler le moral en berne des troupes. Le tableau décrit semble idyllique, au point qu’on se demande pourquoi il justifie pareil message. « La société ne fait l’objet d’aucune procédure prud’homale, poursuit le président de la Semivim, d’aucun mouvement de grèves, ce qui démontre l’absence de relations conflictuelles entre elle et ses équipes ». Mieux, « le dialogue social avec les représentants du personnel est excellent et la société se place toujours dans une situation d’écoute et de dialogue », se félicite le maire de Martigues.

Néanmoins soucieux du bien-être de chacun et humaniste, l’ex-député concède bien quelques soucis. Mais heureusement, pas grand-chose : « Pour autant, la SEMIVIM connaît les difficultés matérielles traversées ces deux dernières années, en raison des carences importantes de gestion des précédentes directions et en raison de problèmes d’ordre technique. Nous savons les efforts que cela a demandé à chacun d’entre vous pour permettre à la société de traverser cette période en assurant une continuité de services optimum. Nous savons également que toutes les organisations sont perfectibles et que la nôtre ne fait pas exception. Dans cette démarche d’amélioration permanente, nous avons pris l’initiative de nous faire accompagner par un Cabinet de Conseil en Ressources Humaines, agréé par l’Inspection du travail, qui est en train de mener un travail d’analyse de notre organisation ». L’affaire, si on la résume à ce satisfecit adressé aux salariés, n’en est pas une.

Une situation dramatique

Visiblement, le message présidentiel porte peu. Il semble même contreproductif : les employés à qui Blast a parlé ne cachent pas leur lassitude face au caractère répétitif de ces plaidoyers pro domo. La crise que Gaby Charroux refuse de voir est durable et, pire, elle s’enchriste. Depuis 2018, trois cabinets d’experts sur la prévention des risques psychosociaux ont défilé au chevet de l’entreprise qu’il préside. Ils se sont succédé sans succès, sans parvenir à éteindre le mal ni apporter une quelconque amélioration au malaise ambiant. Ce n’est pas faute d’un diagnostic commun et de recommandations pour certaines très précises.

« Aujourd’hui la Semivim n’est plus manageable », estimait en mai 2019 le cabinet Croisens & Strategit dans une analyse sans concession. Avant d’alerter : « La situation, dramatique, atteint un paroxysme tel que sont mis en danger et la santé des salariés et celle de l’entreprise ». Pour Christophe Martin, le président de Croisens, l’origine de ces dysfonctionnements paroxystiques est à chercher dans l’existence d’une direction bicéphale.

Une fidèle

Dans la pratique, à la Semivim, la direction est en effet doublée : à côté d’une direction générale comme il en existe dans toute société, évolue une toute puissante direction du patrimoine. Directement placée sous l’autorité du président, ne référant qu’à lui, elle dispose d’une grande liberté d’action autant que d’emploi : ses services regroupent la moitié du personnel. A la Semivim, le patrimoine est un Etat dans l’Etat, dirigé par une fidèle du maire, Patricia Baptiste.

Ancienne de la Confédération nationale du logement (CNL), pilier de l’antenne locale du PCF (elle en a notamment été la trésorière) et cheville ouvrière des campagnes électorales de Gaby Charroux, Mme Baptiste a une idée bien arrêtée de sa fonction et de ses prérogatives. A l’un des cabinets à s’être penché sur le cas Semivim, elle se présente ainsi comme « conseillère du président ». Et précise dans la foulée être « chargée de surveiller la direction et de fixer le cap en lieu et place du directeur »

En 2012, la télé locale Maritima (financée par la ville de Martigues) filme Patricia Baptiste en train de faire la campagne du maire Gaby Charroux, candidat Front de gauche pour les législatives.


En matière de cap, avec Patricia Baptiste, ça dépote. Les murs du « bateau blanc », le surnom du siège de l’entreprise, encaissent régulièrement et tant bien que mal ses colères, tout comme les salariés ou même des prestataires de la Semivim. Au moins une dizaine d’employés se sont plaint - auprès des différents cabinets de ressources humaines, de la médecine du travail et même des délégués du personnel - de « brimades », de « dénigrement », de « mises au placard » et autres « mauvaises manières professionnelles », comme des « tentatives d’intimidation »…

Un ennemi qu'il faut combattre


« Les difficultés de Mme Baptiste à assumer l'ensemble de ses missions expliquent selon nous son recours à des modes de management inappropriées », souligne encore le cabinet Croisens au sujet de cette femme à poigne. Le portrait dessiné ici est piquant : « Elle agit comme une militante qui assimile tout rappel à la réalité de l'entreprise à une opposition personnelle ou politique de la part d'un ennemi qu'il faut alors combattre ». Des mots choisis et peu communs, lourds de signification quand il s’agit d’expertiser un management.

Cheville ouvrière de la campagne des municipales de 2020, Patricia Baptiste (au premier plan, en veste de jean) « coach » de l'équipe, fête la victoire avec le maire. Source profil FB de Gaby Charroux 2020.


Et l’expert d’alerter sur les dangers encourus en portant le regard un cran au-dessus. « Il ne faut pas sous-estimer le risque d'une mise en cause du Président en raison des conséquences des actes de management de sa conseillère », souligne encore le rapport de Croisens, avant de rappeler que ceux-ci « ont déjà fait l'objet de signalements de la part de plusieurs salariés (notamment devant le conseil de prudhommes) », « sans préjuger des suites à venir, dont il (Gaby Charroux, ndlr) pourrait être tenu responsable en sa qualité de mandataire social (jusqu’à 30 000 euros et 2 ans de prison) si l’inspection du travail devait intervenir »…

Le grand ménage d’été

Une telle lecture a de quoi affoler. Mais pas Gaby Charroux, au vu du message délivré début octobre à l’ensemble des salariés. En réalité, l’édile reste cohérent avec lui-même : plutôt que sanctionner Patricia Baptiste sur la foi de ces alertes, et ainsi assurer ses propres arrières, ou au moins tenter de la ramener à de meilleurs sentiments vis-à-vis des employés en adoptant une attitude professionnelle, le président Charroux avait préféré mettre un terme à la mission du cabinet Croisens & Strategit dès le 19 mai 2019. Soit 4 jours après la rédaction de ce rapport cinglant. Curieuse stratégie qui consiste à faire... disparaître le message avec le messager.

Pour faire bonne mesure, dans les mois qui ont suivi, le départ de tous les directeurs qui remettaient en cause l’influence de la directrice du patrimoine a été négocié ! Faut-il y voir un lien ? Difficile de ne pas se poser la question. Une chose est sûre : ce grand ménage qui a décapité le management, totalement à l’opposé des préconisations reçues, n’a pas seulement entraîné une désorganisation de la société, il a renforcé un peu plus le pouvoir de la directrice du patrimoine et de la gestion locative. C’est une proche, Corinne Dupont (2), jusqu’alors directrice de cabinet du maire, qui pilote désormais la Semivim à ses côtés, en tant que secrétaire générale. Une situation - et une mainmise - qui a plongé une partie des salariés dans une forme d’abattement.

Une présence menaçante

« Depuis la situation s’est empirée », confirme à Blast un employé, qui l’assure : « le harcèlement se poursuit ». Selon notre témoin, « au moins une dizaine de personnes en souffrent ou se trouvent actuellement en arrêt. Et quand Patricia Baptiste ne crie pas, ou qu’on résiste, son concubin passe au « bateau blanc », nous désignant du regard, comme une présence menaçante ». Après la manager qui délivre des soufflantes, voilà donc le concubin au regard noir… Un excès de paranoïa chez des salariés en surmenage ?

Le dit concubin Adel Baha est lui aussi employé de la Semivim, comme médiateur social dans les quartiers populaires. Mais pas seulement. A la tête des associations Martigues Evolution et Martigues Equilibre, Adel Baha, 40 ans, est un personnage influent de la vie martégale. Les structures qu’il pilote organisent des distributions de colis alimentaires dans les centres sociaux, animent des tournois de foot ou des sorties pour les enfants des quartiers populaires. Le tout sous le regard bienveillant du maire, avec qui il prend la pose à l’occasion, et du PCF, dont sa compagne est une figure et dont il utilise les locaux pour stocker ses vivres.

Des denrées alimentaires d’une des associations d’Adel Baha entreposées au siège du PCF de Martigues. Capture sur le compte Facebook d’ Adel Baha.


Un lourd passé...

S’il est louable, à bien y regarder, cet activisme au service des plus démunis tient de la rédemption au regard d’un passé moins présentable. Lieutenant du redouté Farid Berrahma, voyou soupçonné de tenir le trafic de stupéfiants des quartiers Nord de Marseille et de l’arrière-pays, son frère Redouane Baha a été assassiné en 2006 avec son chef. Dans la tuerie dite des Marronniers, du nom du bar marseillais où ce massacre qui a marqué la mémoire locale a été perpétré un soir de match de Ligue des champions, que Berrhama et son lieutenant regardaient avant que ne s’abatte sur eux un déluge de feu. Dans cette affaire, la justice a condamné à 30 ans de réclusion Ange-Toussain Federici, figure majeure de la criminalité organisée corse (3), dont le clan était en conflit avec celui de Berrhama.

Si son frère avait un vécu, il ne peut être reproché à Adel Baha. Après tout, on ne choisit pas sa famille. Problème, Adel Baha affiche lui-même un casier judiciaire déjà respectable : en 2008, il a cumulé 8 mois de prison pour vol avec violence, puis 25 mois supplémentaires entre 2011 et 2013, cette fois pour trafic de stupéfiant, racket et association de malfaiteurs… Si un tel curriculum est rédhibitoire pour postuler dans une collectivité territoriale, il n’empêche pas en revanche d’être employé d’une SEM comme la Semivim, qui si elle gravite dans la sphère de la puissance publique (elle est détenue à 81% par la ville de Martigues) est juridiquement une société de droit privé. Il n’en demeure pas moins que la découverte de Blast en a surpris plus d’un, parmi les employés et cadres, actuels ou passés. « On demandait pourtant le casier judiciaire à toutes les embauches », assure un de nos témoins. Aucun d’eux, même ceux qui ont assumé d’importantes responsabilités, n’a jamais entendu parler de ce parcours sinueux. Pour une raison simple : en réalité, d’après nos informations, ce recrutement a été à l’époque directement piloté par... Patricia Baptiste.

Elle est aujourd’hui la supérieure hiérarchique directe de son conjoint.

... qui ressurgit

Si elles sont méconnues à la Semivim, ces histoires désormais anciennes ont laissé des traces dans les fichiers de la police. Et elles ont valu dernièrement au couple Baha/ Baptiste un petit désagrément, là encore face à des policiers. En effet, le passé d’Adel Baha a attiré l’année dernière l’attention des fonctionnaires de l’Ofast, l’office français anti-stupéfiants, qui enquêtaient sur un trafic international de drogue quand ils ont vu ce nom ressortir…

Dans cette affaire, trois tonnes de cocaïne ont été interceptées en février 2020. En provenance d’Amérique du Sud, le précieux chargement d’une valeur de 230 millions d’euros était planqué dans le container d’un cargo de la CMA-CGM. La coke n’atteindra jamais Marseille, sa destination finale : les enquêteurs ont profité d’une escale italienne du navire pour saisir les pains de coke et les remplacer par des leurres et des balises GPS. Elles seront retrouvées tout près de Martigues dans une villa de Saint Mitre les Remparts, louée par un proche de Baha, avec qui il est régulièrement en contact...

Le maire Gaby Charroux prend la pause avec Adel Baha (à sa gauche) et Patricia Baptiste (en robe verte), lors d’une distribution de colis alimentaire le 30 mai 2020. Capture sur le compte Facebook d’Adel Baha.


Perquisitionné, menotté et placé en garde à vue à l’hôtel de police de Marseille le 8 décembre dernier, l’employé de la Semivim est finalement ressorti deux jours plus tard  sans aucune charge retenue contre lui. En revanche, ses déclarations aux enquêteurs éclairent d’une lumière crue les coulisses de la scène locale et un certain fonctionnement du bailleur social.

Entré comme simple stagiaire à la Semivim en 2016, titularisé en 2017 à 1 800 euros net mensuels, Adel Baha assure être un joueur compulsif – cumulant, d’après ses déclarations, près de 70 000 euros de gains sur les deux dernières années. Pas mal. Pour autant, le casino, les jeux de grattage, les lotos et son salaire ne suffisent pas à expliquer d’énormes retraits d’espèces, près de 300 000 euros, effectués sur la même période. Les policiers ont par ailleurs découvert l’existence d’un contrat d’apporteur d’affaires... à son nom : ainsi, entre 2019 et 2020, Adel Baha a encaissé 112 571, 06 euros versés par Jumpy Kids, une société de BTP.

Ce qui se passait…

« Dans chaque job que je lui trouvais je touchais une commission, un salaire, explicite doctement Adel Baha aux enquêteurs, au sujet de ce double emploi. Ce qui se passait c'est que travaillant à la Semivim j'avais des contacts avec des entreprises qui travaillaient eux même au sein de la Semivim qui avait des chantiers de rénovation, notamment de la peinture, du cassage, démolissage pour faire un logement complet. Ils avaient trop de travail et avaient donc besoin de sous-traiter une partie du chantier… » Ces déclarations baroques sur procès-verbal laissent pantois : ainsi, un employé de la Semivim, compagnon de l’une de ses principales dirigeantes, si ce n’est la principale, était rémunéré par une entreprise de travaux publics travaillant elle-même sur les marchés publics de la SEM !

Le patron de Jumpy Kids, Alexandre Coulot, est actuellement mis en examen pour le même trafic de cocaïne qui a valu à Adel Baha sa garde à vue de décembre 2020. Ce n’est pas tout. Cet ancien footballeur est par ailleurs trésorier de Martigues Equilibres, l’association créée par Adel Baha. Et aussi…l’un des principaux donateurs : en effet, l’entreprise de BTP a effectué deux virements, pour un montant total de 47 000 euros, à Martigues Equilibre en avril 2020. Plus étonnant encore, l’argent a continué son circuit pour finir sur les propres comptes d’Adel Baha !

Ruissellement entre amis

Pour justifier ce ruissellement, comme on dit aujourd’hui, les intéressés évoquent un montage alambiqué. Les virements de Jumpy Kids seraient en réalité une avance de fonds pour l’association : « Il va y avoir un échelonnement sur trois ans du remboursement du prêt et dès qu'on aura de la subvention on remboursera Jumpy Kids, assure Alexandre Coulot toujours devant les enquêteurs. La subvention concerne le sport. Martigues Equilibres est censée louer la partie piscine rebouchée d’Aquaform. » Comme on est entre amis, ça tombe bien, le centre sportif Aquaform appartient également au même Alexandre Coulot.

Toujours dans les locaux du parti communiste à Martigues, des colis alimentaires pour l’association Martigues Equilibre. En arrière-plan, une affiche fait la retape pour le maire de la ville... Capture sur le compte Facebook d’Adel Baha.


Concernant le transfert sur ses comptes, Baha a une explication, également : il assure qu’il s’agit de remboursements des nombreux frais qu’il a personnellement engagés. « Il y a eu des distributions de colis une fois par semaine à peu près cela dépendait de la demande par rapport aux habitants et aux centres sociaux. Nous avons fait des distributions pendant le ramadan, notamment des distributions de pain, le jour de l’Aïd, après nous avons fait des donations pour les familles dans le besoin notamment à partir des listes d’association. Nous avons également fait des distributions au moment de l’été ».

Des chèques, à mon nom

Mais Jumpy n’est pas la seule entreprise de BTP à soutenir l’engagement caritatif du très actif Adel Baha. C’est lui-même qui le précise, toujours devant les enquêteurs : « Nous avons eu des participations de plusieurs entreprises, comme Puzzle construction, Archi plus construction, Technique Elec, qui me faisaient des chèques, à mon nom car je n’avais pas de compte associatif et j’utilisais cet argent pour acheter de la nourriture aux plus démunis. »

Ces entreprises, toutes... bénéficiaires de marchés publics de la Semivim là encore, abondent le compte du concubin de la directrice du patrimoine pour financer son association. Un chèque d’un montant de 4 600 euros du principal associé de Puzzle construction a ainsi été retrouvé dans les comptes.

Mais cette remarquable générosité déborde même du cadre associatif. Et parfois des frontières françaises : « Je suis allé en Crête dernièrement, c'était en août 2020, confie encore Adel Baha aux enquêteurs. On est resté 14 jours. On en a eu pour 10 000 € à deux tout compris. On a participé et comme c’était un séminaire avec Puzzle construction une partie était payée par cette dernière. »

Un sacré puzzle

L’affaire du trafic de drogue et les étonnants circuits révélés ont donc valu à Patricia Baptiste de venir s’expliquer à son tour devant les policiers. Interrogée en qualité de témoin le même jour que son concubin, le 9 décembre 2020, la cadre dirigeante a expliqué tout ignorer de la double activité de son compagnon - avec qui elle occupe un appartement de la Semivim dont elle gère le parc (y compris les attributions, avec les services de la ville), pour un loyer très compétitif malgré des revenus conséquents. En revanche, elle a confirmé avoir participé à plusieurs commissions d’appels d’offres pour des marchés… attribués aux sociétés Puzzle, Archiplus ou Jumpy.

En 2020, en campagne pour sa réélection, Gaby Charroux est accueilli par Adel Baha (en survêtement noir) au cours d’un évènement de Martigues Équilibres. Capture sur un compte Facebook.


Cet entrelacs de relations, financières, professionnelles et personnelles autour de la Semivim, des entreprises de BTP locales et du secteur associatif interpelle. Au minimum, ce mélange des genres nécessiterait quelques éclaircissements, afin d’éloigner le spectre d'un potentiel trafic d’influence teinté de clientélisme politique. De notoriété publique, la proximité entre Adel Baha, sa compagne et le maire de Martigues est attestée tant par leurs apparitions publiques, lors d’événements organisés par Martigues Équilibres et Martigues Évolution, que par la dernière élection municipale : pendant la campagne, Mme Baptiste était considérée comme la « coach » de la liste, animant les équipes, organisant les plannings, motivant les troupes… Et son compagnon n’était jamais bien loin, plusieurs personnes en ont témoigné à Blast.

Bras bonhomme

Curieusement, malgré les questions qui se posent, nul ne paraît empressé de lever ces doutes. L’entregent d’Adel Baha, son passé judiciaire et son activisme associatif semblent agir comme un bâillon sur l’opposition comme sur la majorité municipale, peu enclines à évoquer ouvertement son rôle ou témoigner à visage découvert. De son côté, prévenu des étranges comportements et pratiques en vigueur à la SEM dont il est le patron, le maire Gaby Charroux a, selon plusieurs témoins, toujours repoussé d’un revers de bras bonhomme ces alertes. Le premier magistrat de la ville n’a pour l’heure pas répondu à nos questions, sur ses relations avec Adel Baha, ses associations ou cette étonnante proximité d’un employé et d’une directrice de la Semivim avec le monde du bâtiment.

Quant à la justice, elle demeure discrète et confuse. Contacté dans un premier temps, le parquet de Marseille, qui dispose de la déposition d’Adel Baha, nous a renvoyé vers son homologue d’Aix-en-Provence, compétent sur le ressort de Martigues. Sollicité à son tour, le procureur de la ville du bon Roy René a brandi une formule aussi brève qu’étrange quand nous lui avons demandé si la justice s’était autosaisie de ces histoires : « Secret de l’enquête », a-t-il répondu à Blast. Doit-on en déduire que, puisqu’il y a secret, c’est donc qu’il y a… enquête ? Devant une telle pirouette, nous sommes resté bouche bée.

(1) Si les rentrées dans ses caisses liées à l’ancienne taxe professionnelle ont disparu (suite à sa suppression), la ville encaisse encore 100 millions d’euros par an de son complexe industriel, au titre de la dotation de compensation.

(2) En 2015, Corinne Dupont avait démissionné de son fauteuil de maire PCF de Mitry-Mory (Seine-et-Marne), commune dont elle a été l’édile pendant dix ans.

(3) Pour la petite histoire, ce baron de la mafia corse avait été défendu dans ce dossier par Me Éric Dupond-Moretti, l’actuel ministre de la Justice.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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