ONF, le gouvernement impose son plan de coupes

Ce mardi, la direction de l’Office national des forêts (ONF) présente devant le comité technique d’entreprise (CTE) le plan que l’État entend lui imposer. Salariés et élus locaux sont vent debout contre ce projet qui programme la suppression de 95 emplois par an, jusqu’en 2025. Dans le même temps, les communes forestières voient leurs contributions exploser (plus 36 %).

« Élève Macron, vous n’avez rien compris : votre réponse est hors sujet, totalement ! » Ce message, qui semble renvoyer sèchement le chef de l’État 27 ans plus tôt, quand Emmanuel Macron usait ses culottes sur les bancs du lycée de la Providence à Amiens, c’est en substance celui que cinq grandes organisations environnementales viennent de lui adresser, ainsi qu’à son gouvernement. Il est notamment signé par Allain Bougrain-Dubourg, le président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), et Arnaud Schwartz, son homologue de France Nature Environnement (FNE).

La lettre est peu amène : destinée au Premier ministre Jean Castex, elle demande au gouvernement « de reprendre les travaux », « notamment à partir des réflexions menées depuis 2019, pour conduire à des propositions de redressement pérenne de l’ONF, correspondant aux attentes de la société ». Et surtout « de retirer le projet de contrat actuellement présenté ».

les abrutis qui ont écrit un truc pareil

Certains n’y mettent même plus les formes. A l’image d’Alain Lesturgez : le directeur général de la fédération des communes forestières (Fncofor) est en effet nettement moins urbain, tant le contenu du futur contrat État–ONF, qui doit être entériné le 2 juillet par le conseil d’administration de l’établissement public, le révolte.

« C’est de la provocation, c’est méprisant, il n’y a pas de mot pour qualifier ce projet », tonne-t-il à l’oreille de Blast, très remonté. La suite est à l’avenant : « Je ne sais pas quels sont les abrutis (sic) qui ont écrit un truc pareil ». Et le même de promettre « la guerre » au gouvernement, s’il s’entête ! Ambiance.

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Interview : Antoine Etcheko / Blast

Du côté des salariés, c’est plutôt la lassitude qui guette, après une double décennie de mobilisation contre les mauvais coups concoctés contre l’ONF par le ministère des Finances. « Le contrat État–ONF devait définir un nouveau modèle économique, pour un établissement à la dérive. Ce contrat ne le propose pas », constate amer Philippe Canal, le secrétaire général du Snupfen Solidaires, l’un des principaux syndicats de l’établissement.

De fait, le nouveau contrat, qui doit courir sur la période 2021–2025, continue à appliquer la doxa libérale à la lettre. Autour d’une idée fixe : la diminution des effectifs - déjà divisés par deux, en vingt ans - pour réduire encore les moyens déployés, et aboutir à la privatisation à terme de la gestion des forêts publiques (un quart de la forêt en France). Concrètement, le projet, dont Blast s’est procuré une copie, prévoit la disparition chaque année de 95 emplois (équivalent plein temps), jusqu’en 2025.

Cette nouvelle cure avalée, alors que tout le monde constate sur le terrain l’insuffisance des moyens humains pour faire face à des missions essentielles, le nombre d’employés de l’ONF serait ainsi ramené de 7 716 fin 2020 à 7 241, à l’échéance fixée, cinq ans plus tard. Ce plan, avec ses coupes sèches, doit être présenté ce mardi aux partenaires sociaux, lors d’une réunion du comité technique de l’établissement.

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Parallèlement au régime préconisé, ce projet comporte un volet financier lui aussi contesté. En effet, si l’État prévoit une hausse significative de son soutien aux missions d’intérêt général à la charge de l’ONF (principalement pour la protection de la biodiversité), il demande dans le même temps aux communes de mettre la main au pot : leur contribution devrait ainsi augmenter de 36 %, d’ici 2025.

L’affaire tient du dialogue de sourds : depuis deux ans, la fédération des communes forestières, étranglées financièrement, n’a eu de cesse d’appeler l’État au secours. Dans l’Est de la France, région frappée de plein fouet par les scolytes (des insectes qui rongent, puis tuent les épicéas), la crise sanitaire a fait fondre jusqu’à 70 % des recettes budgétaires des communes.

Entre la lecture du contrat, qui confirme l’ensemble des missions confiées à l’ONF, et le projet de trajectoire financière, qui table sur un retour à l’équilibre en 2025, l’État est pris dans une contradiction fondamentale. D’un côté, la reconnaissance que les forêts constituent un outil essentiel dans la lutte contre le changement climatique, mais de l’autre le refus de revenir sur le dogme qui revient à détruire les services publics. Résultat, ce n’est plus le grand écart entre les intentions et les moyens, mais un gouffre infranchissable.


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Interview : Antoine Etcheko / Blast

Interrogée vendredi par l’AFP, la direction de l’établissement, elle même dans une position intenable, a tenté comme elle a pu de justifier cette nouvelle cure de minceur. A l’écouter, il ne s’agit pas « [d]’un plan social » mais de « départs à la retraite » et de « départs naturels ». Ce qui change tout. On peut être rassuré, d’autant que la même source a précisé, toujours à l’AFP, que le « maillage territorial [sera] préservé ».

Pourtant, d’après nos informations, au-delà de ces éléments de langage, les nouvelles suppressions de postes à l’ONF pourraient concerner aussi les effectifs dédiés à la surveillance du risque incendie. Or, celui-ci n’a jamais été aussi élevé : en raison du changement climatique, plus de 50 % des communes forestières sont désormais classées en zone à risque ! Ce qui n’émeut visiblement pas Bercy, ni le gouvernement, tout à son dogme.

De même, alors que les régénérations (naturelles ou par plantations) connaissent un taux d’échec de 50 % depuis trois ans - alors que le taux moyen historique est de 10 % -, l’État ne prévoit aucun soutien au reboisement, en dehors du famélique plan de relance post-Covid (150 millions d’euros mobilisés). Ce qui pourrait se traduire, après un siècle de reboisement continu de la France, par un début de décapitalisation forestière au cours des prochaines années.

A force d’étrangler l’ONF, Bercy va réussir à anéantir un trésor national : détruire le patrimoine forestier français.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Forêt en automne, Aude, Canal du Midi, Hemis via AFP

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