ONF : Un homme pour des basses œuvres

Valse des salariés, harcèlement, conflits d’intérêts, comportements déplacés… A l’Office national des forêts (ONF), la maltraitance managériale pèse sur le quotidien de certains salariés. Aux ressources humaines, Éric Ferrères a une conception très personnelle de son rôle. Le directeur adjoint est celui qui applique les méthodes du directeur général de l’établissement Bertrand Munch, aujourd’hui sur la sellette, et dont Blast a dévoilé la nature. Récit sur un parcours, celui de « l’homme des basses œuvres ».

A l’ONF, il n’y a pas que les forêts qui sont l’objet de coupes, rases et brutales. Aux ressources humaines de l’établissement public, les méthodes expéditives de la direction ont laissé des traces. Et des victimes, parmi le personnel.

Depuis plusieurs années, la DRH est le théâtre d’une valse continue des chefs de département. Depuis 2018, les titulaires de ces postes ont changé à de nombreuses reprises, au point qu’on s’y perd dans l’organigramme interne. Un mouvement permanent sous fond de harcèlement, de burn-out et de menaces de licenciement. A la sortie, des accords transactionnels se soldent sur de grosses primes destinées à acheter le silence des licenciés... Selon nos informations, entre 2019 et 2021, l’ONF aurait ainsi versé quelque 500 000 euros en arrêts maladie et indemnités à ses cadres remerciés.

L’ambiance était délétère

Au sein de la DRH, l’atmosphère est tellement toxique que certains nouveaux venus, recrutés dans le privé, ont préféré… prendre la fuite, démissionnant au bout de quelques semaines sans attendre la fin de leur période d’essai. « Je me suis rapidement rendu compte que l’ambiance était délétère, relate une éphémère cheffe de département, qui pointe des jeux de pouvoir malsains à l’œuvre au détriment de l’avancée des dossiers. Ce n’était pas ce que je recherchais, comme relation de travail ».

« La dégradation des conditions de travail au sein de la DRH parisienne a commencé véritablement il y a quelques années », détaille de son côté un élu du personnel. Selon ce témoin, tout a démarré en 2018 : « la direction a recruté un consultant, pour la conseiller dans les négociations sociales. Ce consultant a pris le pouvoir au sein de la DRH et fait depuis régner la terreur ». L’homme est devenu directeur des ressources humaines adjoint de l’ONF.

Éric Ferrères, c’est de lui dont il s’agit, est un ancien syndicaliste. Il a été de longues années secrétaire fédéral de la fédération CGT des… cheminots ! Comment passe-t-on du fer au bois, et d’une CGT revendicatrice au patronat de combat ?

Un parcours

Le parcours de celui désigné en interne comme « l’exécuteur des sales besognes » du directeur général Bertrand Munch est inédit. Après le bac et avoir galéré de petits boulots en petits jobs, Eric Ferrères réussit le concours de contrôleur de train. Si la SNCF ne permet pas aux agents de terrain de grimper rapidement les échelons, en revanche l’ascenseur social du syndicalisme fonctionne parfaitement. Surtout quand on s’encarte à la CGT, le syndicat majoritaire, et qu’on se revendique communiste : en quelques années, Éric Ferrères passe du statut de simple adhérent à celui de patron de la région Sud-ouest du syndicat des cheminots.

En 2008, Éric Ferrères est repéré par Didier Le Reste. Le patron de la puissante fédération le prend sous sa coupe et le fait venir à Paris. Éric Ferrères se retrouve propulsé secrétaire fédéral en charge des négociations sociales (les salaires, les retraites...). Une fonction qu’il occupera jusqu’en 2014. Après ? C’est le trou noir. Le futur DRH adjoint de l’ONF disparaît de la CGT, puis de la SNCF après un court reclassement comme chargé de mission au sein de la DRH. Ni Didier Le Reste, ni son successeur Gilbert Garrel n’ont voulu livrer à Blast les raisons du divorce consommé entre le syndicat et Éric Ferrères.

On n’a pas compris

A l’ONF, les rumeurs qui circulent dans les couloirs font état de dissensions politiques. Mais aussi de problèmes de comportement. « Il était évident qu’Éric Ferrères jouait sa carte personnelle et tenait parfois des propos qui choquaient des membres de sa délégation lors de réunions, se souvient un ancien responsable d’un syndicat concurrent, qui l’a souvent croisé. Entre nous, on se disait qu’il pouvait devenir le futur patron de la fédération CGT des cheminots. Il en avait le profil. Aussi, on n’a pas compris pour quelles raisons il a disparu aussi brutalement ».

Les bonnes relations

Après quelques études pour valider ses « acquis professionnels », Eric Ferrères intègre le cabinet de conseils Entreprise & Personnel, un réseau monté par les DRH de grosses entreprises. Et atterrit donc à l’Office national des forêts pour aider la direction à un moment où elle est engagée dans un gros chantier : celui de la fusion des instances représentatives du personnel.

« Dans un premier temps, selon un ancien agent de l’ONF, Éric Ferrères s’est bien entendu avec le DRH en place ». Avant, visiblement, de jouer une carte toute personnelle, toujours selon cette source : « il a profité de sa mission pour fréquenter la direction générale et il a fini par obtenir leur confiance ».

C’est lui qui a fait l’enquête

Fin 2018, Éric Ferrères est embauché comme chef de département à la DRH. « Après avoir fait craquer la titulaire du poste qu’il convoitait, se souvient un élu du personnel. Dans la foulée, il a monté un dossier à charge d’harcèlement sexuel contre un autre chef de département, qui a été licencié. Non seulement c’est lui qui a fait l’enquête, alors que normalement c’est l’inspection générale qui doit en être chargée, mais il a également fait venir le cabinet Egaé de Caroline de Haas pour une formation contre le sexisme ».

Contactée par Blast, Caroline de Haas affirme ne pas connaitre personnellement Éric Ferrères.

En quittant la CGT et la SNCF, l’ancien cheminot a aussi oublié le Parti communiste. Depuis, il s’est trouvé un nouvel engagement, en ligne avec les positions de sa nouvelle épouse : Eva Sas est l’une des une porte-parole d’Europe Ecologie les Verts (EELV). Éric Ferrère a lui intégré l’appareil du parti écologiste, comme co-secrétaire du XIe arrondissement parisien. Un positionnement qui « amuse » à l’ONF. « Je l’ai entendu dans des réunions tenir des propos guère écolos », affirme un ancien de la maison.

Une cellule verte

A EELV, Éric Ferrères a également enfourché un autre cheval de bataille. Fort de son expérience à l’ONF, il s’est fait le chantre de la lutte contre les violences sexuelles. Contre toutes les règles déontologiques, la profession de foi qu’il a rédigée (pour se faire élire à la cellule d’enquête et de sanctions sur les violences sexuelles et sexistes du parti) fait directement référence à un dossier d’harcèlement sexuel qu’il a eu à connaître. Le document est resté longtemps disponible en ligne sur le site d’EELV.



En dépit de ce plaidoyer, selon plusieurs témoignages que Blast a recueillis, le dirigeant écolo et DRH adjoint de l’ONF tient parfois des propos « inadéquats » à de jeunes femmes. « Il fait attention de ne pas franchir de ligne rouge, souligne un ancien de la DRH. Mais il dénigre en permanence le travail des agents et leur fait perdre confiance en eux. C’est notamment le cas avec des jeunes femmes, à qui il reproche leur retard le matin en raison de leurs contraintes familiales. Il les déstabilise jusqu’à les faire craquer ». Pour ce témoin, ce comportement s’apparente à celui d’un pervers narcissique.

Extrait de la profession de foi qui a permis à Éric Ferrères de se faire élire membre de la cellule d’enquête sur le sexisme d’EELV.
Le 8 février 2020, Éric Ferrères est élu au sein des instances des Verts à la cellule d’enquête sur le sexisme, avec 79 voix.
Il fait tout le sale boulot 

En janvier 2020, quand Bertrand Munch arrive à la tête de l’établissement public, sa première décision est de virer le DRH en place. Il confie l’intérim du poste à Eric Ferrères. Trois mois plus tard, le ministère de l’Agriculture lui impose la nomination d’une ingénieure en chef des ponts, eaux et forêt (IPEF), Noémie Le Quellenec, dans un office où « les corps » pèsent lourd, historiquement. Mais son adjoint Éric Ferrères a la confiance du patron. « Il fait tout le sale boulot », constate un ingénieur forestier. Si « la DRH a été nommée pour récupérer les postes d’encadrement occupés par des salariés de droit privé, pour placer des IPEF et des fonctionnaires », « elle aussi délègue à Éric Ferrères la tâche de couper les têtes », décrypte le même.

Si l’ONF a refusé de répondre aux questions de Blast(1), un des anciens cadres dirigeant de l’établissement public a tenté de défendre le DRH adjoint. A condition toutefois de rester anonyme : « Éric Ferrères est un garçon volubile, un peu chien fou, note cet ex compréhensif. Il manque de maîtrise dans son expression, et il faut savoir le manager. » Une « défense » plutôt maladroite quand il s’agit de définir le portrait du numéro 2 des ressources humaines...

Conseil de famille

En revanche, il y a un reproche qu’on ne peut pas faire à Éric Ferrères : manquer d’esprit de famille. Depuis qu’il est à l’ONF, l’ancien syndicaliste de la CGT a fait appel à Secafi. Ce cabinet de conseil a été créé dans les années 80 par un certain Pierre Ferracci, ami personnel d’Emmanuel Macron et patron du groupe Alpha. Secafi, qui se vante d’établir « des compromis éclairés », a pour directrice associée… Eva Sas, la propre épouse d’Éric Ferrères. C’est donc à ce cabinet de conseil dans lequel sa femme occupe des fonctions éminentes qu’Éric Ferrères a décidé de confier des missions sur un dossier qu’il pilotait en direct…

Esprit de famille toujours, le DRH adjoint a par ailleurs changé la mutuelle des ouvriers de l’office en charge des forêts françaises. C’est Aésio Mutuelle qui a récupéré ce contrat. Depuis, coïncidence, la société a opportunément... embauché la fille d’Éric Ferrères. Une situation qui là encore frise le conflit d’intérêts.

D’après nos informations, ces éléments auraient donné lieu à une enquête interne à l’ONF. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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