ONF, un établissement public à la dérive

Les Assises de la forêt, lancées en octobre dernier, se sont refermées sans aucune décision forte. Une occasion manquée de plus : alors que le modèle économique de l’Office national des forêts (ONF) est à bout de souffle, le pire est à prévoir pour la forêt française victime du réchauffement climatique.

L’inaction gouvernementale en matière d’environnement et de lutte contre le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité a encore frappé : quatre mois après leur lancement par Jean Castex, le Premier ministre, les Assises de la forêt ont connu une fin en forme de queue de poissons avec le report surprise, malgré l’urgence, de la publication du compte-rendu, initialement prévue le 17 février.

Une constante

En réalité, ce report en dit sans doute autant sur le manque de considération pour la politique forestière que le contenu même des Assises qui, selon les confidences d’un participant, ont soigneusement évité tous les problèmes qui fâchent. Pourtant, cela fait plus de deux ans que la filière réclame à l’Etat de réinvestir dans ce domaine, la forêt étant à la fois la victime du changement climatique et le premier instrument pour en limiter les dégâts, par sa capacité à capturer et stocker le carbone. La demande est d’autant plus légitime et pressante que l’établissement public en charge de la gestion des forêts domaniales et communales traverse une crise profonde.

De tout cela, l’Etat, sous le mandat d’Emmanuel Macron, n’en a cure : l’heure est toujours à la rigueur et au démantèlement des services publics. Les participants aux Assises de la forêt, qui espéraient comme la députée LREM nordiste Anne-Laure Cattelot la remise à plat du modèle de l’ONF et le financement d’une politique ambitieuse fondée sur les services rendus par la forêt à la collectivité nationale, ont vite déchanté.

« La question de l’ONF et de son modèle économique n’a pas été abordée », déplore ainsi Sylvain Angerand, le responsable des campagnes de l’ONG environnementale Canopée – Forêts Vivantes. De plus, alors que les propriétaires forestiers ont touché l’an dernier une partie des aides du plan de relance pour financer le reboisement des parcelles dévastées par les scolytes (un coléoptère qui s’attaque aux épicéas), Sylvain Angerand constate que les coupes rases s’accélèrent sur le terrain, faussement justifiées par les impacts du réchauffement climatique. La question des éco-conditionnalités aux aides publiques a bien été posée, mais elle demeure, pour le moment, sans réponse.

L’industrialisation à plein

En revanche, un autre constat s’impose : l’industrialisation de la forêt française a profité à plein de la présidence Macron, réduisant un peu plus les chances d’atteindre la neutralité carbone, promise pour 2050. La forêt est pourtant supposée effacer une partie des émissions de gaz à effet de serre du pays (environ 50 millions de tonnes par an). Pour cela, encore faut-il qu’elle demeure diversifiée et vieillisse sans subir des coupes brutales ou être transformée en plantation de résineux récoltables au bout de 30 ans. Ce n’est pas faute d’alerter sur la dégradation de sa capacité à absorber le carbone : plusieurs rapports scientifiques récents s’en sont chargés.

Trompe-l’œil

Dans ces conditions, l’ONF - dont l’avenir était déjà fortement compromis par la politique d’étranglement financier mise en œuvre par le ministère des Finances depuis une bonne vingtaine d’années - semble désormais condamné à disparaître. Certes, les comptes 2021 de l’établissement public pourraient laisser croire que tout va bien : au lieu des 80 millions de perte attendus pour le dernier exercice, ils sont quasiment à l’équilibre avec un résultat négatif réduit à seulement 2,5 millions d’euros.

Mais ce redressement spectaculaire est purement conjoncturel. En effet, l’ONF peut remercier les Etats-Unis et la Chine. La demande soutenue de ces deux pays, gros importateurs de bois européens (chênes, hêtres, résineux), a propulsé les prix du marché à des niveaux élevés, dont l’établissement en charge de la gestion des forêts domaniales et communales a pleinement profité.

Alors que le volume mis en vente en 2021 est en légère progression (à 5,35 millions de m3, venant des coupes dans les forêts domaniales), en raison de l’écoulement des invendus de 2020, les recettes font un bond spectaculaire de 17 % par rapport à 2020, à 255 millions d’euros. Générant des revenus supplémentaires de plus de 36 millions, aussi inattendus que bienvenus alors que l’établissement public est en crise financière profonde depuis plus de dix ans.

Eviter le naufrage financier

Outre l’appétit d’ogre de deux grandes puissances, l’ONF a aussi pu compter sur la fin de la crise des scolytes. La forte pluviométrie de l’été 2021 a en effet permis de limiter les dégâts provoqués par ce petit coléoptère qui ravage les plantations d’épicéas depuis 2018. Conséquence immédiate, moins d’arbres morts à sortir des forêts à prix cassés. De plus, la Chine a acheté en masse en Allemagne des épicéas attaqués par les scolytes, asséchant les surplus de bois déclassés sur le marché européen.

Enfin, l’Office a pu compter sur la « générosité » de l’Etat. Après des années à resserrer les cordons de la bourse, Bercy a en effet été contraint d’accorder une aide exceptionnelle de 30 millions d’euros, votée dans le budget rectificatif 2021 en fin d’année, pour éviter le naufrage financier. L’ONF a également touché une aide de 27 millions dans le cadre du plan de relance, pour aider au reboisement des parcelles détruites par les scolytes.

Une histoire déjà écrite ?

Pour affronter 2022, l’établissement public compte toujours sur l’amélioration des prix du bois. Malgré une légère baisse des volumes vendus attendue pour cette année (à 5,2 millions), il table à nouveau sur des recettes en progression, à 256,8 millions. Compte tenu de la hausse de la rémunération des missions de service public prévue par le nouveau contrat d’objectifs conclu avec l’Etat l’an dernier, l’ONF prévoit une augmentation de 2,3 % de son chiffre d’affaires, à 680 millions d’euros. Pour autant, le résultat net va à nouveau redevenir nettement déficitaire : la perte nette attendue est estimée à 17,4 millions d’euros.

Ayant augmenté son plafond de dettes de 100 millions l’an dernier (pour éponger la perte alors attendue), l’ONF va devoir continuer à s’endetter pour boucler ses fins de mois. Pudiquement baptisée « besoin de financement » dans les documents comptables, la dette devrait s’établir à près de 440 millions d’euros en fin d’année.

Au final, malgré une conjoncture favorable portée notamment par la bonne santé du marché mais aussi les suppressions d’emplois imposées par Bercy (l’ONF va supprimer 95 postes cette année, ses effectifs tombant à 7 797 salariés), l’établissement public est face à une impasse financière. Alors que les rapports appelant à rénover son modèle économique s’empilent depuis des années, l’Etat ne prend toujours aucune décision. Les Assises de la forêt n’auront été qu’une occasion perdue de tout remettre à plat. Une de plus, une de trop.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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