ONF : Le président, l’urgence et le risque

Dans l’urgence, l’Élysée a annoncé fin juillet avoir choisi Valérie Metrich-Hecquet pour diriger l’Office national des forêts (ONF). Alors que le Parlement doit l’auditionner le 14 septembre, cette haute-fonctionnaire, actuelle directrice générale de la performance économique au ministère de l’Agriculture, fait l’unanimité contre elle.

Quasiment quatre mois après avoir démis le préfet Bertrand Munch, débarqué pour la brutalité de son management, la présidence de la République a annoncé en juillet avoir trouvé une nouvelle directrice générale pour lui succéder à l’Office national des forêts (ONF) : Valérie Metrich-Hecquet. Une décision manifestement prise dans l’urgence face à la polémique sur le manque de moyens des services d’intervention contre les incendies, qui ravageaient les forêts girondines et menaçaient d’autres massifs un peu partout en France. Au moment donc où la question de la forêt (et sa gestion) est une affaire brûlante pour le pouvoir, à l’heure des méga-feux en lien avec le réchauffement climatique.

Le communiqué de l’Élysée du 29 juillet annonçant le choix du président.

Derrière l’ex-ministre…

Le 16 août, c’est d’ailleurs sur ce terrain, celui du manque de moyens aussi bien matériels qu’humains, que Stéphane Le Foll mène la charge au micro d’Europe 1. Réclamant une réorganisation des services de lutte contre les incendies, l’ancien ministre de l’Agriculture de François Hollande (de 2012 à 2017) reproche aussi au gouvernement la disparition du toute politique forestière, et même celle du mot forêt dans l’intitulé du ministère.

En retour, les propos de l’homme du Mans ont provoqué quelques rires jaunes chez les ingénieurs forestiers. Ils n’ont pas oublié ses décisions quand il siégeait à la table du gouvernement. « Le bilan de Stéphane Le Foll en matière forestière est simple : il a organisé quelque 1 500 suppressions d’emplois à l’ONF », tacle Georges-André Morin, ingénieur général des eaux et forêts, ancien conseiller de René Souchon au ministère de l’Agriculture et des Forêts de 1983 à 1986 et membre du groupe de travail sur la forêt du Parti socialiste (1).

De 2012 à 2017 ministre, lanceur d’alerte en 2022… La double vie de Stéphane Le Foll (ici devant le Parlement en 2014 pour présenter son projet de loi pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt)
Image archives gouvernement

Épuisés par vingt années de suppression d’emplois, qui ont divisé par près de deux les effectifs de l’établissement public, les syndicats et le corps des ingénieurs des eaux et forêts de l’ONF semblent également faire cause commune pour s’opposer à la nomination de Valérie Metrich-Hecquet. Elle est pourtant une des leurs, mais son passé plaide contre elle.

Habituée des cabinets ministériels socialistes (à Matignon du temps de Lionel Jospin, puis à l’Elysée avec François Hollande), Valérie Metrich-Hecquet est secrétaire générale du ministère de l’Agriculture entre 2014 et 2018. C’est donc elle qui met en musique… les décisions prises par Stéphane Le Foll. L’ingénieure générale des ponts, des eaux et des forêts a ensuite pris la tête de la direction de la performance économique, toujours à l’Agriculture, dont l’une des sous-directions s’occupe, normalement, de la forêt. Elle siégeait d’ailleurs au conseil d’administration de l’ONF comme représentante du ministère.

En juin 2018, Valérie Metrich-Hecquet est nommée directrice générale de la performance économique du ministère de l’Agriculture.
Document gouvernement

Une expertise et un passé

Ce parcours identifie donc Valérie Metrich-Hecquet comme l’une des principales responsables des 2 000 emplois dont la suppression a été imposée à l’ONF depuis 2014. Et visiblement, ça ne passe pas. « Valérie Metrich-Hecquet a fait nommer Christian Dubreuil à la tête de l’Office entre 2016, placé à la retraite d’office en janvier 2019 en raison de son management autoritaire, s’étrangle de colère Georges-André Morin. Elle a supervisé les suppressions d’emplois à l’Office depuis 2016. » « Elle a participé à la finalisation du nouveau contrat d’objectifs de l’établissement qui prévoit 500 suppressions de postes supplémentaires d’ici à 2025 », dénonce également un responsable syndicaliste.

Conséquence de cette politique d’austérité, les moyens humains de l’office ont été réduits drastiquement, particulièrement ceux… disponibles et mobilisables pour la prévention des feux de forêts. Au point que, Blast l’a raconté, plusieurs préfets du Sud de la France se sont alarmés dès le printemps 2022. Et que la direction de l’ONF a dû mettre la pression sur le Conseil d’État pour obtenir l’autorisation d’assermenter des techniciens de droit privé, pour remplir certaines missions de police judiciaire qui lui reviennent...

L’obstacle

Les forestiers publics, qui ont de nombreux relais au Parlement, ne sont pas les seuls à s’opposer à l’arrivée de Valérie Metrich-Hecquet. Les réseaux socialistes sont également à l’œuvre. « Elle a longtemps dirigé la « section PS » du ministère de l’Agriculture, rappelle l’un de ses anciens proches, mais elle n’a jamais aidé les ingénieurs qui en étaient membres, obligeant même certains à quitter le ministère ».

Tous ces griefs cumulés rendent l’audition devant les commissions des affaires économiques des deux chambres, prévue le 14 septembre prochain, à très haut risque. Pour être entériné, le choix de l’Élysée doit obtenir au moins un tiers de votes positifs. « Rappelez-vous ce qui s’est passé en décembre 2019 lors du vote de confirmation du préfet Munch à la tête de l’Office : il n’a été confirmé qu’à une voix près », souligne un syndicaliste, qui espère que les parlementaires refuseront cette nomination.

Ce scénario noir est tout à fait crédible compte tenu de l’état d’esprit des députés et de la composition de la nouvelle assemblée. Ce serait une grande première et un véritable camouflet pour Emmanuel Macron et le gouvernement.

Lors de l’audition début août devant la commission du développement durable du président du conseil d’administration et du directeur général par intérim de l’ONF, plusieurs élus les ont attaqués sur les suppressions d’emplois et le manque de moyens financiers et humains de l’établissement public. Faut-il y voir une sorte de galop d’essai pour le rendez-vous de septembre ?

« Il est possible que la mobilisation contre cette candidature amène le gouvernement à revoir son choix avant le 14 septembre, plutôt que de prendre le risque d’un vote négatif », anticipe déjà notre source syndicale.

Jusqu’à présent, au cours des crises qu’il a affrontées pendant son premier mandat, Emmanuel Macron n’a jamais donné l’impression qu’il pouvait reculer sous la pression. Et même qu’il faisait un marqueur de ce refus. S’il préférait cette fois renoncer - une sorte de refus d’obstacle par anticipation -, ce serait le signe que la donne a changé. Et que rien n’est plus comme avant.

(1) Il avait été créé en 1976 par un certain... François Mitterrand.

Dossier /
Office national des forêts (ONF)

Retrouvez tous les articles associés.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)