A l’ONF, la maltraitance managériale frappe à tous les étages

Depuis l’arrivée en janvier 2020 du préfet Munch à la tête de l’Office national des forêts (ONF), les plaintes des cadres sur ses méthodes brutales ont de plus en plus de mal à être contenues. Mais c’est toute la maison qui subit un management pathogène.

Après Christian Dubreuil, Bertrand Munch sera-t-il le second directeur général de l’ONF démis coup sur coup de ses fonctions en cours de mandat ? Deux ans après avoir eu la tête de leur précédent patron, placé en retraite d’office en janvier 2019, les ingénieurs forestiers qui peuplent les couloirs de la direction générale de l’établissement public ont obtenu une première victoire : l’ouverture décidée par le principal ministère de tutelle (l’Agriculture) d’une enquête à l’encontre de l’ancien préfet, nommé à la tête de l’office gestionnaire des forêts publiques en janvier 2020.

Selon les informations de Blast, confirmées par des sources syndicales, les trois ingénieurs en charge du dossier au ministère ont rendu leur rapport à la mi-janvier 2022 après avoir auditionné de nombreux cadres du siège parisien de l’établissement. A ce jour, personne à l’ONF n’y aurait eu accès. Contacté par nos soins, le ministère de l’Agriculture n’a pas répondu à nos questions. De même, l’ONF n’a pas souhaité réagir à nos informations.

Un courrier (très) inquiet

A l’origine de l’enquête, une lettre en forme d’alerte sur l’explosion des risques psycho-sociaux a été adressée à la direction des ressources humaines de l’ONF en mai 2021 par le médecin du travail en charge du suivi du personnel du siège parisien. « J’ai en effet reçu des témoignages répétés et concordants, lit-on sur ce document, de la part de plusieurs membres de l’encadrement supérieur, faisant état d’un profond mal-être lié au comportement personnel du directeur général […] Leurs récits incluaient de façon concordante les notions de maltraitance sourde et insidieuse, d’humiliation publique, mais aussi d’inattention ou d’incapacité de compréhension quant au fond des sujets professionnels ». Fort de ce constat, le médecin, désormais parti à la retraite, tire la sonnette d’alarme : « Je suis très inquiet des conséquences de cette situation sur l’état physique et psychologique des personnes concernées ».

Ce courrier n’est pas la première des alertes sur les risques psycho-sociaux adressées à la direction de l’ONF. En avril 2019, juste après le départ de Christian Dubreuil, ce même médecin du travail avait déjà envoyé une lettre, décrivant les souffrances de certains agents du siège quasiment dans les mêmes termes. Mais aucune suite n’y avait été donnée.

Cette fois, le ministère de l’Agriculture a réagi, donnant l’impression de prendre les choses en mains. En réalité avec du retard puisque ce n’est qu’en novembre dernier que le contenu du courrier a été porté à sa connaissance, au cours d’un comité paritaire ministériel, entraînant donc l’ouverture d’une enquête.

On craint des passages à l’acte

« Les ingénieurs du ministère de l’Agriculture forment une grande famille très solidaire, relève une source syndicale, qui souhaite rester anonyme par crainte de représailles. Il est évident que cette enquête n’a pas été déclenchée au hasard. Il y a eu des manœuvres en coulisses, après des remontées d’informations sur le comportement du directeur général ». D’après notre interlocuteur, l’atmosphère au siège parisien est devenue irrespirable depuis que Bertrand Munch y a posé son cartable. « Plusieurs dizaines de cadres sont en souffrance, y compris des membres du comité directeur. On craint des passages à l’acte chez certains, poursuit le fonctionnaire. Rendez-vous compte que même la responsable de la prévention des risques psycho-sociaux est en arrêt pour accident du travail à cause du harcèlement dont elle a été victime ! »

Le mal en germe

En réalité, ce management brutal et pathogène est à l’œuvre depuis plusieurs décennies à l’Office national des forêts. « Ça s’est développé à partir des années 1980, confirme un agent, décennie au cours de laquelle on a vu apparaître des situations de maltraitance managériale ». Pendant de longues années, ces problèmes sont essentiellement restés circonscrit aux équipes de terrain. Malgré les nombreux rapports alertant sur l’épuisement d’une partie du personnel, les directions successives de l’établissement public ne rectifieront jamais le tir.

A l’ONF, l’encadrement est composé soit d’ingénieurs forestiers soit de managers venus du privé. « Les premiers maîtrisent les sujets techniques mais n’ont aucune compétence en matière de gestion d’équipe, les seconds n’ont pour seule boussole que leur feuille de route avec des objectifs financiers et ne se préoccupent pas de la casse sociale », commente notre source syndicale. Et visiblement, les problèmes en germe depuis la décennie 80 ont peu mobilisé. « Il y a bien eu une tentative de mettre en place une formation sur les risques psycho-sociaux, regrette notre interlocuteur, mais peu de managers ont accepté de la suivre, et elle a été rapidement abandonnée ».

Il y avait pourtant urgence car ce management pathogène aboutit au début des années 2010 à une vague de suicides. Une trentaine d’agents se donnent ainsi la mort. A La Réunion, un agent va jusqu’à tuer un manager en pleine réunion, avant de retourner l’arme contre lui. « Pourtant, il ne s’est rien passé en interne, s’indigne le syndicaliste. La direction générale a toujours considéré que les suicides s’expliquaient uniquement pour des raisons personnelles et jamais pour des causes professionnelles ».

Le préfet et la lettre anonyme

Le tournant intervient avec la nomination en 2015 d’un nouveau directeur général. Ex-inspecteur du travail proche des hiérarques du parti socialiste, Christian Dubreuil va faire vivre un enfer aux salariés du siège. « Les hauts managers ont vite compris qu’ils n’avaient pas intérêt à avoir un point de vue différent du sien, et ils ont tous serré les dents, se souvient une salariée parisienne. Mais ils ont fini par obtenir sa tête ».

Un an après le départ de Dubreuil, le gouvernement nomme le préfet Munch. Cet énarque (promotion Leonard de Vinci) était jusqu’alors à la tête de la direction de l’information légale et administrative, rattachée au Premier ministre. « Quand sa nomination a été connue, on a reçu une lettre anonyme qui nous mettait en garde contre lui. Il était décrit comme quelqu’un d’odieux et brutal avec son entourage », raconte un ancien responsable syndical.

Des accusations qui vont rapidement se confirmer et se matérialiser, selon les témoignages de salariés que nous avons interrogés. « Il nous traite comme de la m…, affirme ainsi cet agent du siège. Par exemple il est contre le télétravail parce qu’il considère qu’on est tous des feignants, mais quand je suis en télétravail j’ai beaucoup plus de travail qu’au bureau. »

Des chiffres alarmants

Une chose est incontestable : le nombre de salariés en souffrance au travail a explosé. Selon nos informations, depuis l’arrivée de Bertrand Munch, les cas signalés et suivis au siège parisien ont augmenté de 30 % ! Pour autant, les arrêts maladie sont rares et, c’est la culture maison, peu de salariés reconnaissent être en mauvaise santé. « A l’ONF, on a encore une culture très machiste, décrypte un employé. Dire qu’on ne va pas bien n’est pas permis, c’est faire preuve de faiblesse. Alors les gens viennent au bureau mais ne travaillent pas réellement ».

Toujours selon les informations de Blast, les syndicats ont obtenu l’ouverture d’une négociation sur la qualité de la vie et les conditions de travail, avec pour principal objectif de faire reconnaitre les risques psycho-sociaux.

« En 2015, un groupe de travail avait été constitué sur cette problématique, ça avait abouti à un rapport en 2017 et des mesures à mettre en place pour prévenir les risques psycho-sociaux », indique un élu du Comité central d'hygiène et de sécurité et des conditions de travail (CCHSCT). Des préconisations restées lettre morte. « Ce rapport dort depuis dans un placard, confirme le même, il est temps de le ressortir ».

Pas sûr que le préfet Munch, dont l’avenir s’écrit en pointillés, soit encore là pour assister à l’hypothétique application des mesures préconisées par le rapport - s’il doit remonter à la surface. Un nouveau directeur général pourrait être nommé d’ici là. Pour le moment, l’actuel a obtenu un répit : le prochain conseil d’administration devait se tenir le 10 mars, mais Jean-Yves Caullet, le président de l’ONF, a jugé plus urgent de prendre des vacances à la même date. Il été reporté au 16 mars.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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