Mort sur ordonnance pour le dernier cercle de jeux parisien

Le 31 août, les juges Aude Buresi et Bénédicte de Perthuis ont rendu leur ordonnance dans l’affaire du Cercle Cadet. Les 160 pages très attendues, dont Blast a pris connaissance, retracent la saga de cet établissement où se sont mêlés affairistes, mafieux et anciens policiers : 11 prévenus, dont le président du Cercle et un membre influent du grand banditisme corse, devront répondre d’extorsions, de blanchiments, d’abus de biens sociaux et de fausses déclarations.

A Paris, les cercles de jeux ont longtemps tenu le haut du pavé. Héritiers de la seconde guerre mondiale, ces établissements ont été régis pendant des décennies par une législation aussi lâche que baroque, pour des lieux où circulaient quotidiennement des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers d’euros. A leur tête, des associations à l’objet social ésotérique opéraient dans la plus grande décontraction comptable, avec pour seul obligation de reverser une partie des gains aux… bonnes œuvres. Le surplus (le principal) s’empilait au coffre, s’évaporant dans l’opacité en gains pour les joueurs, pourboires pour les croupiers et autres déperditions, entre les patrons, souvent officieux ceux-là.

La pompe à fric de la mafia corse

La manne était si juteuse que le crime organisé a fait de ces boutiques son arrière-cour, pour y blanchir ses fonds, flamber ses gains et en amasser d’autres à peu de frais. Les cercles parisiens, au premier rang desquels le Wagram ou le Concorde, dont la justice a soldé la fin de l’histoire au cours de la décennie 2010, ont ainsi servi de vaches à lait au Milieu corse, autour de furieuses guerre entre ses clans, pour s’en assurer le contrôle. Chaque mois, ce sont des dizaines de milliers d’euros qui se sont évadés vers l’île de Beauté, empruntant des circuits étonnants - ainsi par exemple de cet élu corse qui ramenait en avion de ses escapades parisiennes des enveloppes de liquides pour ses amis de la Brise de mer, bande dominante de la mafia insulaire pendant des années, pour rendre service. Une certaine tolérance policière a par ailleurs longtemps prévalu, tant ces tripots pouvaient fournir un terrain propice aux informations, en concentrant une large partie de la clientèle habituelle des commissariats.

En mai 2013, le procès du cercle Concorde (l’ancêtre du Cadet) s’ouvre à Marseille. Parmi les avocats des prévenus, un ténor du barreau : un certain Eric Dupont-Moretti.
(c) OJR

La fin de cette époque bénie a sonné en 2018, quand le législateur a décidé de mettre le holà et que des sociétés commerciales ont remplacé l’antique régime associatif, avec la promesse de renvoyer leurs errements dans les livres d’histoire judiciaire.

Dans ce prolongement, l’ordonnance signée ce 31 août par les juges Buresi et de Perthuis du tribunal de Paris ressemble à une épitaphe, le dossier du cercle Cadet étant le dernier clou enfoncé par la justice dans le cercueil des cercles de jeux parisiens, après les scandales du Wagram, de l’Aviation club de France ou du Concorde.

Des bergers dans le cercle

C’est d’ailleurs dans les braises judiciaires encore ardentes du Concorde que débute l’histoire du Cadet. L’établissement avait été fermé en 2007 après qu’une première enquête ait dévoilé les liens tissés entre ses promoteurs et le gang des « bergers braqueurs » de Venzolasca, une équipe redoutée de malfaiteurs insulaires dirigée par la famille Federici. L’association du Cercle Concorde frappée de liquidation judiciaire en 2008, une nouvelle association, dite Cercle Cadet, avait aussitôt vu le jour. Avec un objet social ambitieux : « la recherche de l'amélioration des rapports humains notamment par la nécessité d'éliminer toute discrimination permettant une harmonie totale ». Ca ne s’invente pas.

Sous la férule de Serge Kasparian, restaurateur dont les intérêts s’étendent d’Aix-en-Provence au Maroc, en passant par l’Ile-de-France et le club de football du Nîmes Olympique, les associés se lancent donc dans la folle aventure de remonter un cercle. Et l’entrepreneur ne regarde pas à la dépense pour permettre la réouverture en grandes pompes dès 2010. Entre 1 et 1,5 millions seront ainsi investis pour ripoliner l’endroit, qui devient fort couru : 800 personnes s’y pressent chaque jour en 2010, le montant des cotisations (adhésions) à l’association grimpe à 2,8 millions en 2011 et le chiffre d’affaires tutoie les 10 millions d’euros, en 2012 et 2013. Une réussite qui souffre quelques mystères.

Une certaine idée de l’économie circulaire

Dès 2010, un renseignement anonyme et circonstancié dévoile que les Federici auraient financé l’entreprise de Kasparian à hauteur de 500 000 euros, et en auraient fait en retour leur marionnette. A l’été 2013, de nouvelles alertes sur des détournements de fonds, du blanchiment à grande échelle et des extorsions sont jugés suffisamment crédibles pour justifier l’ouverture d’une information judiciaire.

Si Kasparian nie tout financement criminel, malgré des écoutes qui attestent sinon de sa proximité du moins de sa crainte de ses supposés parrains, il concède en revanche avoir prélevé toute une partie des gains - « entre 25 000 et 28000 euros par mois » - pour rembourser son investissement initial, lui-même puisé dans la trésorerie de ses autres restaurants. Une certaine idée de l’économie circulaire, traduite sèchement par la justice en abus de biens sociaux à grande échelle. L’abondance de liquidités a même à l’occasion permit au Cercle Cadet de devenir une chambre de compensation pour rapatrier des fonds de la Suisse vers le Maroc.

Un extrait de l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel.

En 2014, une nouvelle source policière fait état d’un racket d’une autre dimension et d’une autre nature. « Serge KASPARIAN détournerait entre 400 000 à 500 000 euros par mois du cercle et investirait massivement au Maroc (Marrakech) en transportant avec ses proches physiquement des espèces, peut-on lire dans l’ordonnance des juges parisiennes. Sur les sommes dégagées, Serge KASPARIAN conserverait pour lui environ 150 000 euros et le reste serait distribué sur Paris au profit d’un groupe Corse lié aux frères FEDERICI.»

Un rien intimidé, le président du Cercle Cadet concèdera avoir versé 120 000 par mois de 2012 à 2014, soit presque deux millions d’euros sur demande expresse de Jean-François Federici, frère du redouté Ange-Toussaint, dit ATF, le chef « des bergers-braqueurs » qui purge une lourde peine pour sa participation à la tuerie des Marronniers en 2006, du nom d’un bar marseillais. Alors en cavale (Jean-François Federici sera condamné à 30 ans de réclusion en 2018, pour un double meurtre), l’ombrageux corse lui aurait signifié sa façon de penser : « le Cercle est à nous », aurait-il précisé à son interlocuteur, selon les dires de ce dernier, et lors d’un rendez-vous à Paris.

Une photo de la salle d’audience du procès dit de la tuerie des Marronniers, tenue en première instance à Draguignan, en octobre 2012.
(c) OJR

Le genre d’invite qui se règle comptant et qui vaut aujourd’hui à Jean-François Federici et deux de ses complices présumés un renvoi devant la justice, en compagnie de 8 autres personnes. Pour une dernière partie qui se jouera à 11 prévenus, petites et grandes mains du siphonage des fonds du Cercle Cadet. Charge aux juges de trier entre les ultimes coups de bluff d’un monde qui s’est déjà éteint.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) PokerNews

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