Déchets (1/2) : Des tonnes sonnantes et fumantes

En décembre dernier, au-dessus de Saint-Chamas, le ciel a viré du grand bleu au gris/noir avec l’incendie d’une décharge privée. Pendant des semaines, alors que les pompiers luttent pour éteindre un immense brasier, les habitants de la commune des Bouches-du-Rhône vivent l’enfer, dans une atmosphère irrespirable. Un désastre révélateur d’errements dont profite les réseaux criminels. Enquête en deux volets.

Sur les rives de l’Étang de Berre, une petite ville a longtemps été préservée de la folie industrielle et pétrochimique voisine, qui a prospéré tout autour du plus grand bassin d’eau salé d’Europe. Avec ses maisons troglodytes, ses monuments romains, son port de pêche, ses 8 000 âmes, Saint-Chamas conservait obstinément le charme bucolique de l’arrière-pays provençal. Un goût d’autrefois jusqu’à un funeste surlendemain de Noël : le 26 décembre 2021, comme un mauvais rêve, un épais nuage barre le ciel de la commune, saturant l’atmosphère de particules fines dont la concentration dépasse pendant des semaines les niveaux record enregistrés à Pékin. Affolé face à cette situation, le maire Didier Khelfa (divers droite) prend des mesures radicales. L’édile interdit à ses administrés les activités en extérieur – dans les écoles, les enfants sont privés de récréations, certaines entreprises voisines obligées de suspendre leurs activités. Bien malgré elle, la localité connaît son heure de gloire médiatique, prise dans l’incandescence du breaking news

La cata comme... prévu

À l’origine du désastre, un incendie industriel donc - les pompiers et autres services de l’État mettront plus d’un mois à l’étouffer. En lisière de la commune, c’est un centre de recyclage privé qui a pris feu. Nourri de déchets industriels divers (DIB et DAE, selon la nomenclature officielle), le brasier, particulièrement dense, place les sauveteurs devant un dilemme : noyer les flammes au risque de polluer les sols (et le cours d’eau voisin), ou laisser le feu vivre et aussi intoxiquer les bronches de la population... La pire des situations, sans compter l’étendue du magma : l’entrepôt couvrait 3 200 m2.

Sous les cendres et les débris, la colère des habitants et de l’édile est palpable - si le feu a été dominé, restent des tonnes de déchets dont personne ne veut assumer le coût du traitement… Elle l’est d’autant que le désastre était annoncé. Le gestionnaire du centre de tri, Recyclage 13 Concept, est une petite société familiale créée en 2019, avec un apport en nature de 7 500 euros. Installée à Saint-Chamas en janvier 2021, elle est la propriété d’un homme sans aucune expérience dans cette activité. Chauffeur routier, Éric Oké a simplement déclaré son installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE) auprès de la préfecture. Et obtenu son agrément. Une procédure aussi peu contraignante que légale : seules conditions requises, la société doit stocker au maximum 1 000 m3 de détritus, qu’elle doit trier et traiter.

« On voit ce qu’il en est »

À la vue des montagnes qui s’accumulent, Didier Khelfa alerte la préfecture sur les risques d’incendie dès avril 2021. « Grâce à internet, n’importe qui peut ouvrir une société de ce type pour stocker jusqu’à 1 000 m³ de déchets, déplore le maire après la catastrophe, sans contrôle, ce qui n’est déjà pas normal. Sauf que là on ne parle pas de 1 000 m³ mais de 30 000 ! On a progressivement vu l’ampleur de la dérive, et c’est pour cela qu’on a alerté très tôt les services préfectoraux. Ces derniers ont bien diligenté une inspection mais on voit ce qu’il en est aujourd’hui… ». Le 14 décembre 2021, douze jours avant que le site ne parte en fumée, un arrêté préfectoral ordonne à la société Recyclage 13 Concept de se mettre en conformité.

Bail mensonger et loyers impayés

Devant l’ampleur et les conséquences de la catastrophe, les dirigeants et salariés de Recyclage 13 Concept ont confié à la presse leur impuissance, rejetant la responsabilité de ces évènements sur les précédents occupants des lieux. Une SARL, la Maison du Bâtiment et de l'Environnement, créée par un autre béotien du recyclage : Manuel Cortès, maçon de sa profession, a cédé à Recyclage 13 Concept l’exploitation du site de tri et stockage en janvier 2021, moins… de deux mois après l’avoir déclaré en préfecture.

Aucune des deux sociétés ne s’est par ailleurs acquittée du loyer du terrain, auprès du propriétaire des lieux. Le 15 février 2022, la SCI Barneoud Frères les a fait condamner solidairement à lui payer 169 400 euros, forte d’un jugement du tribunal civil d’Aix-en-Provence que Blast a pu consulter. 

Jugement du tribunal civil d’Aix-en-Provence
Document Blast

L’occasion pour ces novices du recyclage d’une nouvelle démonstration de leurs pratiques : ni La Maison du Bâtiment ni Recyclage Concept 13 ne se sont présentés au cours de la procédure. Et aucune des deux entreprises poursuivies n’a mandaté un avocat. Des manières d’autant plus cavalières et légères que le bail avait été signé pour un… entrepôt de containers. Si on résume, il y a de quoi être interloqué : un terrain privé où devaient être parqués des containers a reçu de la préfecture l’autorisation d’accueillir 1 000 m3 de déchets, pour en recevoir finalement 30 0000 m3 selon les estimations des pompiers, qui ont eu à affronter l’incendie de cette étrange déchetterie.

Un sinistre, deux plaintes

Pour en déterminer les causes, indemniser les victimes, pointer la cascade de responsabilités et identifier l’origine des déchets, la mairie de Saint-Chamas a déposé deux plaintes par l’intermédiaire de Me Julie Andreu, son conseil. La première pour pollution et mise en danger de la vie d’autrui et atteinte à l’environnement, le 3 février 2022 - action à laquelle près de 500 particuliers se sont joints. La seconde, le 16 mai, avec les municipalités voisines de Fos-sur-Mer, Miramas, Martigues et Port-de-Bouc, déposée auprès de la procureure de Marseille pour traitement illégal de déchets et non-respect des normes ICPE. Cette dernière plainte est venue nourrir un dossier bien plus large encore : confiée à la juge Le Goff, une information judiciaire avait été ouverte dès le 10 décembre 2021, notamment pour gestion illégale, exportation illégale et abandon de déchets en bande organisée. Elle narre une histoire dont Saint-Chamas n’est en réalité que la dernière victime et le dernier dépotoir.

Dernier dépotoir

L’origine des rebuts partis en fumée à Noël trouve sa source à quelques centaines de kilomètres de la Provence, dans le sud du département du Gard. Très exactement à Milhaud. Sur place, la société Bennes 30 rencontre de menus soucis à l’été 2020 : sa décharge déborde, un incendie (déjà) ravage le site, dans la nuit du 13 au 14 août, provoquant l’intervention des services de l’État… Les inspecteurs de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) ne peuvent que constater l’étendue des dégâts et les libertés prises par l’occupant avec la réglementation. Dans sa déclaration auprès de la préfecture, l’entreprise mentionne une capacité d’accueil de seulement 950 m3. Pourtant, près de 25 000 m3 de détritus s’amoncellent sur place. Trois arrêtés préfectoraux interdisent désormais l’exploitation de la décharge... Des mesures, accompagnées d’une interdiction de poursuivre l’activité et de l’obligation de nettoyer le site au préalable, qui donnent le top départ… d’une immense cavalerie de déchets.

La société Bennes 30 appartient à Richard Perez. Spécialiste bien connu du monde du ramassage et de la gestion des déchets, il était autrefois surnommé « le roi des poubelles ». Pendant les mois qui suivent les interdictions qui le frappent à Milhaud, le « roi Richard » se démène comme un beau diable pour trouver des terrains d’accueil à ses résidus, en poursuivant sa lucrative activité : percevant 117 euros en moyenne par tonne accueillie, il ressort des documents examinés par Blast qu’il parvient à la sortie à exfiltrer chaque tonne pour moins de 60 euros versés à ses prestataires. Forcément, plus on accumule, plus ça paie.

Une partie de son stock - 26 000 tonnes, estiment les services d’investigation - est évacuée vers la Catalogne espagnole, dans les environs de Gérone où l'entrepreneur a racheté des déchetteries. Tatillonnes, les autorités locales lui reprochent de ne pas avoir respecté la réglementation sur l’exportation et d’avoir dissimulé la vraie nature de ses poubelles. Un constat qu’elles ont tenu à partager avec leurs collègues français, ainsi alertés.

Le schéma de Saint-Chamas

En France, le Nîmois utilise une méthode encore plus simpliste, à en croire les enquêteurs de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) : transférer ses surplus vers des « sites de traitement à faible durée de vie », selon l’appellation des gendarmes, créées par des proches. La majorité sont ouvertes ou contrôlées par… Manuel Cortés. Le maçon qui a lancé la déchetterie de Saint-Chamas.

Pour se présenter auprès de certains propriétaires de terrain, et parvenir à ses fins, Cortés ne s’embarrasse pas de scrupules : il n’hésite pas à user d’une fausse identité et multiplie par ailleurs les sociétés, pour en confier la gestion à sa concubine. Le réseau Cortès démarche les propriétaires de terrains souvent muni d’une caution des sociétés de Richard Perez. L’activité est parfois cachée au bailleur et la déclaration en préfecture mentionne un volume de déchets bien inférieur à la réalité. Et, c’est inévitable, sitôt que le terrain déborde, la fine équipe se met en chasse d’un autre déversoir, laissant le précédent dans un état déplorable : hangar éventré, sols pollués…

Le modus operandi de Saint-Chamas se répète à l’envi : à Loriol, Mornas, Marignane, Manduel, Chateaurenard. Pour recevoir toujours plus de rebuts, qui ne sont pas traités, de nouvelles « déballes » sont ouvertes dans des conditions baroques. Les gendarmes vont recenser une dizaine de sites au total, répartis notamment sur cinq départements (dans le Vaucluse, la Drôme, le Gard, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône), pour un volume de déchets d’au moins 84 000 m3. Et un préjudice économique et écologique chiffré à plusieurs millions d’euros : en sus de Saint-Chamas et Milhaud, un incendie a touché le centre de tri de Meyrargues, et plusieurs dépôts sauvages ont encore été identifiés au cours de l’information judiciaire.

Deux hommes au ballon

Cette folle cavalcade prend fin il y a quelques semaines, quand la justice déclenche un vaste coup de filet : le 9 mai dernier, près de 60 pandores mobilisés interviennent, pour 11 perquisitions, 9 gardes-à-vue et 5 personnes mises en examen.

« J’étais dans une fuite en avant, confesse Manuel Cortès à la juge Le Goff, lors de son interrogatoire de première comparution, le 11 mai. J'avoue que mon interpellation a été un soulagement. J'étais dans un cercle vicieux. » Repentant, l’homme assure même avoir roulé son commanditaire présumé, Richard Perez, présenté par les enquêteurs comme la tête du trafic. « Je lui dois beaucoup d'argent, au titre des loyers dont il était responsable en sa qualité de caution : 70 000 euros pour Manduel et 80 000 euros à Châteaurenard. Je lui dois aussi la purge de Manduel puisque le propriétaire avait vendu le bâtiment et avait besoin qu'il soit vidé ».

Ne desserrant guère les dents lors de ses auditions en garde-à-vue ou devant les gendarmes, Richard Perez nie de son côté toute malversation, chargeant cependant son ancien prestataire. « Il m'a escroqué », grince-t-il devant la juge d’instruction. « J’ai appris les faits que vous m'expliquez au fur et à mesure. Nous nous sommes portés caution sur MANDUEL, CHÂTEAURENARD, car il nous disait qu'il avait des déclarations ICPE qui étaient fausses. » Une défense pour l’instant à peu d’effet : les deux entrepreneurs ont été placés sous le même régime, en détention préventive.

Cette mise à l’ombre, si elle a mis un terme provisoire à l’équipée, est pourtant loin de dissiper tous les fumets qui se dégagent des investigations. Figure centrale du dossier, le sulfureux Richard Perez attend en effet d’être jugé aux assises du Gard pour… tentative d’homicide en bande organisée. Derrière et autour de lui, nombre de personnages-clés de l’affaire ont déjà été condamnés ou cités dans des dossiers judiciaires liés au crime organisé marseillais. Sous les déchets en fusion de ces dépotoirs incandescents, un autre parfum encore se distille, lourd et capiteux, dont Blast exhumera les effluves dans la suite de cette enquête.


Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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