Déchets (2/2) : Sous les poubelles, le crime organisé

Les noms de nombreuses figures du Milieu apparaissent dans l’enquête sur le trafic de déchets à l’origine de l’incendie du centre de tri de Saint-Chamas, dans les Bouches-du-Rhône. Second volet de notre enquête : dans un parfum de Gomorra.

À bord d’une péniche sur un canal de Venise, un vieil homme en costume devise au téléphone. Franco est trader en déchets toxiques, il cherche des terrains où enterrer sa marchandise après avoir remporté un marché. Soudainement, Franco passe de l’italien au français. A l’autre bout du fil un prospect en France... Une destination que le trader estime pleine de promesses. Qu’importe les conditions de transports, de stockage, la réglementation et les lois, pourvu qu’ils disparaissent…

Ce qui se profile...

La scène se passe dans Gomorra. Projeté sur les écrans en 2008, le film est Grand prix du jury à Cannes la même année. Inspiré de l'œuvre magistrale de Roberto Saviano, le long métrage de Matteo Garrone n’était pas tout à fait une fiction. Plutôt une mise en lumière de la réalité : « Cet extrait est passé inaperçu, avait à l’époque glissé à l’auteur de ces lignes un ancien juge marseillais, longtemps en poste comme magistrat de liaison à Rome. C’est pourtant ce qui se profile à très court terme et ce qui se produit déjà dans le sud de la France. »

Des mots de Cassandre.

Depuis au moins une quinzaine d’années, l’ombre du crime organisé pimente les scandales liés à la gestion des déchets dans le sud-est de notre pays. Les enquêtes judiciaires sur le système mis en place par Alexandre Guérini, entrepreneur spécialisé dans le traitement des poubelles, et son frère aîné Jean-Noël, ancien baron socialiste des Bouches-du-Rhône, ont révélé au grand jour l’investissement de pontes du Milieu marseillais dans ce négoce singulier.  En décembre 2021, dans le Var, une autre « mafia des déchets » est condamnée par le tribunal de Draguignan à de lourdes peines de prison, pour avoir organisé un réseau de décharges sauvages de déchets du BTP. Et en usant, quand il le fallait, de menaces et de chantages.

Gloire et chute du roi des poubelles

Désormais, dans la traînée judiciaire de l’incendie de Saint-Chamas, ressurgit le nom de Richard Perez. Un homme au parcours déjà long et chargé. Au cœur des années 90, le flamboyant entrepreneur vit son moment de gloire. Il rafle le marché de la collecte des poubelles de Nîmes et de sa région au nez et à la barbe des géants nationaux (Onyx) comme locaux (le groupe Nicollin). Au faîte de sa splendeur, à la tête d’une société employant près de 500 salariés et alignant 30 millions de chiffre d’affaires, Perez hérite du titre de « roi des poubelles ».

Cornaqué par Jean Bousquet, le patron de Cacharel qui a enlevé la ville aux communistes et veut affaiblir la CGT locale, le roi Richard semble intouchable. Il convole avec une adjointe de l’édile, Pascale Jeannin. Celle-ci, avec qui Richard Perez a eu un fils - et dont il est séparé - est depuis devenue une redoutable femme d’affaires. Proche de l’intermédiaire Alexandre Djouhri et aussi des Macron, Pascale Jeannin-Perez refera parler d’elle des années plus tard en hébergeant... Alexandre Benalla : c’est dans son appartement parisien que l’ex-garde du corps du candidat de 2017 viendra chercher refuge quand l’affaire portant son nom éclate.

Retour à la movida… A Nîmes, dans ces années de feu qui voient les vedettes parisiennes de la TV envahir la ville romaine, rien ne paraît résister au roi Richard, qui étend son empire. Il enlève aussi le marché du ramassage de la ville de Lourdes, dont le maire s’appelle alors Philippe Douste-Blazy. Son ascension va pourtant s’arrêter brutalement avec les premiers contrôles fiscaux, les premières accusations et condamnations pour corruption, qui l’obligent en 1996 à vendre sa société à ses anciens concurrents.

Le roi va en guerre

S’estimant lésé (la cession s’est conclue autour d’une trentaine de millions de francs de l’époque), le businessman déchu se lance dans une vendetta, allumant une « guerre des poubelles » qui anime les titres de la presse de 2000 à 2002, au rythme des camions de ses rivaux qui prennent feu… Nouveau procès, nouvelle condamnation pour Perez (à 9 ans d’emprisonnement), en compagnie de quelques figures connues du banditisme nîmois, pour destruction volontaire. Mais ses affres judiciaires ne s’arrêtent pas aux détritus : condamné en 2011 à deux ans de prison pour trafic de stupéfiant, le voilà soupçonné deux ans plus tard d’avoir participé à une association de malfaiteurs en vue d’un homicide sur un proche, une figure de la pègre locale, Raymond Houlonne... Mis en accusation, le Nîmois attendait d’être jugé devant la cour d’assises du Gard quand les enquêteurs sont venus le cueillir en mai dernier pour son implication dans le trafic de déchets lié à l’incendie de Saint-Chamas. Et le placer en détention à la prison des Baumettes, dans les quartiers sud de Marseille. Une cité où l’homme a ses habitudes, des amitiés et aussi quelques partenaires en affaires tout aussi sulfureux…

Richard Perez avec Robert Alouache, figure du grand banditisme au lourd passé judiciaire. Les deux hommes sont mis en cause dans la tentative d’assassinat contre Raymond Houlonne : le premier est soupçonné d’être le commanditaire, le second d’avoir participé à l’opération.
Photo issue de surveillances policières. Document Blast.

Les supions et pizzas au « Temple » de Marseille

Richard Perez est ainsi un client régulier de la Villa Rocca. Un restaurant des beaux quartiers de la préfecture des Bouches-du-Rhône, où le tout Marseille politique et économique ripaille. Là, entre entremets corses et pizzas à l’ancienne, l’entrepreneur devise à l’occasion avec le conjoint de la propriétaire officielle des lieux. Un personnage aussi influent que courtisé, souvent présenté comme l’épicentre de la mafia marseillaise : Michel-Ange Campanella. 

Richard Perez de passage à la Villa Rocca à Marseille
Photos issues de surveillances policières. Document Blast.

Ancien braqueur dans les années 80, investisseur dans l’immobilier et les débits de boissons au cours de la décade 90, patron d’entreprise de BTP friande de marchés publics dans les années 2000, le sexagénaire a atteint le statut de « juge de paix », selon les hauts gradés de l’Évêché, le commissariat central de Marseille. « Le Blond » ou « Canari », son surnom, officie désormais dans la restauration, la sécurité et l’automobile. Autant d’activités scrutées de près par les services de police, qui le soupçonnent de poursuivre ses activités illégales, de l’extorsion au blanchiment, en passant par l’association de malfaiteurs en vue d’homicides. Jamais condamné depuis 2006, ces diverses accusations valent depuis 2010 à Campanella d’être placé régulièrement en détention provisoire, au grand dam de ses avocats, qui dénoncent fantasmes policiers et harcèlement judiciaire.

Cette sombre réputation n’impacte pas la fréquentation de la Villa Rocca. Outre des élus (l’ancien maire de la ville Jean-Claude Gaudin était un aficionado de la pizza maison), des chefs d’entreprise et de nombreuses petites et grandes mains du Milieu comptent parmi les fidèles des déjeuners ou des dîners de cette adresse désignée sous l’amène vocable de « Temple ». Parmi ces derniers, certains sont nommément cités dans l’enquête sur le trafic de déchets ayant entraîné la catastrophe de Saint-Chamas…

Un tout petit monde

Proche de Michel Campanella, Omar Zehar, dit « le Gros », a ainsi perçu au moins 64 732, 68 euros de Bennes 30, la société de Richard Perez, selon les documents consultés par Blast. Apporteur d’affaires, son rôle consistait notamment à mettre le Nîmois en relation avec des sociétés susceptibles d’accueillir son surplus de déchets, en échange d’une commission à la tonne transférée. Zehar a parfaitement joué son rôle. Via un troisième homme, Sofiène Machergui, autre habitué de la Villa Rocca spécialisé dans la fraude à la carte bancaire, il a présenté Richard Perez à Manuel Cortès : l’homme qui a inauguré le centre de Saint-Chamas et beaucoup d’autres. Soupçonné de se livrer au trafic de déchets, Cortès est incarcéré à Luynes et Richard Perez aux Baumettes.

Omar Zehar, l’homme qui a mis Cortès et Perez en relation, en compagnie de Michel Campanella
Photos issues de surveillances policières. Document Blast.

« Guard Consulting est géré par Cécilié KHRIM. C'est elle avec M. Sofien MACHERGUI qui m'ont présenté via un autre intermédiaire (Omar) Richard PEREZ de la société Bennes 30. Lorsque j'ai conclu de travailler avec Bennes 30, je devais faire payer la tonne 45 euros et la société Guard Consulting devait prendre une commission de 15 euros la tonne. Au départ, la société Bennes 30 me verse 60 euros la tonne et je redonne les 15 euros à Guard Consulting, détaille Sofiène Machergui le 9 mai, en garde-à-vue. Le fameux Omar qui m'a été présente percevait ces commissions par le biais de Guard Consulting, puis il a ouvert la société Naja Invest pour facturer directement à Bennes 30 ». 

Ainsi, le principal suspect du trafic de déchets identifié par la justice, Richard Perez, a utilisé et rémunéré des figures connues du Milieu marseillais pour trouver des points de chute à ses surplus de détritus, dont l’accumulation sans traitement a provoqué plusieurs incendies et des détériorations environnementales dans plusieurs villes. Et tous ces personnages ont leurs habitudes dans un même restaurant considéré comme le bureau de Michel Campanella, juge de paix présumé du Milieu Marseillais…

Si l’histoire, à ce stade, ne dit pas encore si tous les protagonistes ont fait table et affaire communes, se dégage de l’incendie de Saint-Chamas un fort parfum de Gomorra. Charge désormais à la justice de le suivre, pour en remonter ces sulfureuses associations, et le dissiper. Quant au maire de Saint-Chamas, il est toujours avec des tonnes de déchets sur les bras, dont la facture (du traitement) se chiffre à plusieurs millions d’euros…

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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