Bolloré l’Africain (2/4) : Mainmise sur le port de Lomé

Pour mettre la main sur le port de Lomé, Vincent Bolloré a dû habilement manœuvrer pour s’imposer alors que le pouvoir en place au Togo lui était initialement hostile. Dans un premier temps, il a composé en s’appuyant sur son ennemi-juré, le Français Jacques Dupuydauby, avant de l’écarter en privilégiant l'arrivée d’un nouveau président. Une opération dans laquelle un autre Français, Charles Debbasch, a joué un rôle de premier plan. Second volet de notre enquête en partenariat avec Africa Confidential (1), sur les traces de Bolloré l’Africain au Togo.

Tout commence à la faveur d'une révolution de palais plutôt prévisible : le 5 février 2005, au Togo, le général-président Eyadéma décède subitement, à l'âge de 69 ans. Plusieurs de ses rejetons sont pressentis pour la succession. En coulisses, le français Charles Debbasch, indispensable conseiller spécial du régime, fait tout pour imposer Faure Gnassingbé au détriment de son demi-frère, Kpatcha Gnassingbé (en encadré, à la suite).

Soucieux de préserver ses intérêts, Jacques Dupuydauby décide d'exfiltrer au Luxembourg ce qu'il considère comme ses actifs togolais, financés et contrôlés par le groupe Bolloré - avec lequel il s’est engagé dans une association contre-nature et de circonstance, comme Blast l’a raconté dans le premier volet de cette enquête. La guerre Dupuydauby-Bolloré prend alors une pente bien connue : celle d'une lutte à mort entre deux hommes d'affaires rugueux et sans scrupules.

Coup pour coup

En Afrique et en Europe, Bolloré et Dupuydauby multiplient les procédures. En février 2006, le magnat breton fait annuler au Togo la cession des actifs vers le Luxembourg. Dupuydauby contre-attaque en portant plainte, pour corruption de magistrat. Dans la foulée, quatre dirigeants du groupe Bolloré se retrouvent en garde à vue à Lomé. Ils seront libérés contre une caution d’un million d’euros, après une intervention du Quai d’Orsay pour les sortir de ce « piège ».

L’industriel Vincent Bolloré, un homme pressé.
Image de la vidéo promotionnelle des 200 ans du groupe Bolloré.

En 2007, l'entrée fracassante de Nicolas Sarkozy à l'Élysée n'arrange en rien les affaires de Jacques Dupuydauby. En tous cas, selon son récit : quelques mois après l'élection présidentielle, l’ami fidèle de Vincent Bolloré serait intervenu personnellement auprès de Faure Gnassingbé pour le débarrasser de son meilleur ennemi et lui offrir le port de Lomé sur un plateau. Un gage d'amitié et d'intérêt entre la France et le Togo, aurait expliqué le chef de l’État français à son homologue togolais, auquel Faure n'aurait pas su résister, selon Jacques Dupuydauby, qui assure tenir cette confidence du président togolais lui-même. Devant le juge d'instruction parisien Serge Tournaire, Jacques Dupuydauby, à l'origine de la plainte qui vaut à Vincent Bolloré ses ennuis judiciaires, décrit le climat des affaires au Togo comme « irrespirable ». Les demandes de pots-de-vin de l'entourage du président togolais et celles de Charles Debbasch en particulier auraient été incessantes, selon lui.

Charles Debbasch en 1994 à Lomé, posant avec l’ex-ministre des Affaires étrangères et ex-ministre de la Communication et de l’éducation civique Koffi Panou (sur sa gauche).
Image DR

Charles Debbasch est décédé en janvier 2022. Il est considéré par ses détracteurs comme l'un des architectes de la dictature togolaise. Constitutionnaliste de renom, ancien conseiller de Valéry Giscard d’Estaing, Charles Debbasch a autrefois fait la pluie et le beau temps à la faculté de droit d’Aix-en-Provence, dont il a été doyen. Mêlé à la succession du peintre Vasarely, il quitte la France pour le Togo avant d’être condamné dans cette affaire en 2002, pour « usage de faux » et « abus de confiance ». Son plus beau rôle, il le joue à Lomé en tant que conseiller du président Eyadéma et bientôt de son fils Faure. Il devient rapidement le gardien du temple de la famille dirigeante.

Jacques Dupuydauby - qui ne souhaite pas être cité - nous a longuement raconté cette époque, où le conseiller du général Eyadéma collectait les pots-de-vin, pour lui-même, la famille du président et son entourage.

Main basse sur le port

Fin mai 2009, l'État togolais met définitivement hors-jeu Jacques Dupuydauby. Le Français est obligé de quitter le pays. La justice togolaise, qui l'accuse d'escroquerie et de fraude fiscale, délivre à son encontre (mais aussi de ses collaborateurs) des mandats d'arrêt internationaux. Au final, s’il n'aura de cesse de nier les faits et de crier au scandale (2), l’homme d’affaires sera lourdement condamné par les justices togolaise et espagnole.

Au Togo les choses vont vite. En juin 2009 Charles Kokouvi Gafan, l'homme de confiance de Vincent Bolloré, prend du galon et s'invite à la direction des sociétés portuaires du groupe Bolloré à Lomé. Le 26 janvier 2010, trois mois avant l'élection présidentielle, un décret signé de la main de Faure Gnassingbé confère à l’industriel breton l'exclusivité de l'exercice des activités de manutention de conteneurs sur le port de Lomé. Et lui confie la conception, le financement, la construction et l'exploitation d'un troisième quai. Le tout pour une période de trente-cinq ans.

La victoire de Vincent Bolloré est totale. Comme souvent.

Extraits du décret présidentiel du 26 février 2010 paru au Journal officiel de la République togolaise.
Document Blast

Cette enquête a été financée et soutenue par l'organisme européen Journalismfund.eu

(1) Partenaire de Blast, Africa Confidential est un site d’information spécialisé sur la politique et l’économie en Afrique. 

(2) En juin 2016, la Cour suprême de Madrid a condamné Jacques Dupuydauby à trois ans et neuf mois de prison ferme, tout en lui interdisant d'exercer des fonctions d'administration ou de direction d'entreprises. Reconnu coupable d'appropriation frauduleuse des titres de filiales du groupe Bolloré, notamment au Togo, il est par ailleurs condamné à verser plus de 10 millions d'euros de dommages-intérêts au profit de l'industriel breton.

A venir, le troisième volet de notre enquête :

Aux bonnes grâces présidentielles du corsaire breton

Dossier /
Bolloré l'Africain

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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