Bolloré l’Africain (3/4) : Havas au cœur du pacte de corruption

La décision de refuser l’accord négocié avec le Parquet national financier (PNF) de la juge Isabelle Prévost-Desprez fait planer une épée de Damoclès sur la tête de Vincent Bolloré. Depuis février 2021, le corsaire breton broie du noir, car son avenir judiciaire est incertain. Il a reconnu avoir joué les corrupteurs au Togo dans le cadre d’une comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). De quoi définitivement ternir son image. Perspective insupportable pour l’industriel le plus influent du PAF... Dans ce troisième volet de notre enquête en partenariat avec Africa Confidential (1), Blast poursuit son voyage au Togo et décrypte les mécanismes de la corruption. Sur les traces de Bolloré l’Africain.

L'enquête de la justice française est implacable. Ses conclusions ne laissent aucun doute sur les faits. Evidemment, dans l'attente d'un procès, Vincent Bolloré et ses coaccusés restent présumés innocents mais il suffit de lire l'ordonnance de validation de la Convention judiciaire d'intérêt public (CJIP) pour se rendre compte du caractère inédit de ce dossier. Resté secret jusqu’au coup de théâtre de février 2021, son contenu est explosif.

Ce document signé le 26 février 2021 par Me Olivier Baratelli, l'avocat de Vincent Bolloré, Claude Parisot, directeur juridique de son groupe, et par le représentant du Parquet national financier (PNF) fixe à 12 millions d'euros le montant de l’amende dont le groupe Bolloré doit s’acquitter en échange de l'extinction des poursuites. Mais au-delà de l'accord financier, les mots sont sans appel : « Les investigations ont mis en lumière un pacte de corruption. Ce pacte a été organisé par M. Bolloré et M. Alix, directeur général. »

Extraits sans équivoque de l’ordonnance de validation de la CJIP du 26 février 2021, signée par la juge Isabelle Prévost-Desprez, par les avocats de Vincent Bolloré et de sa société financière, ainsi que par le directeur juridique de son groupe.
Document Blast
Il prend acte

Dans le cadre de la convention passée entre les parties, la reconnaissance de ce pacte prend la forme d'une lettre d'avocat. Datée du 7 janvier 2021, elle parle au nom de Vincent Bolloré : « S'agissant du Togo, au vu des explications qui lui ont été fournies, il (Vincent Bolloré, ndlr) prend acte de ce que la concomitance et la conclusion d'avenants au contrat de concession [portuaire] permet à la justice de l'analyser comme révélant des faits de corruption. »

Dans ce dossier, selon la justice française, c'est Charles Kokouvi Gafan qui aurait servi d'intermédiaire entre le président Faure Gnassingbé et le groupe Bolloré. Ce proche de Vincent Bolloré aurait permis d'imposer dès septembre 2009 Euro RSCG, filiale d'Havas et propriété du groupe, comme conseil en communication du président togolais, pour la campagne présidentielle de 2010. Dans le premier volet de cette enquête/série, nous retracions le portrait (et les réseaux) de celui qui est l’homme-lige de l’industriel breton au Togo. Son indispensable relais sur place. 

Les hommes d’Havas

Selon la justice, en 2010, Havas est donc au cœur du pacte de corruption entre Vincent Bolloré et le président togolais, alors en campagne pour sa réélection. Un mois avant la présidentielle de mars 2010, l'agence distille ses conseils. Elle indique dans une note stratégique qu'il faut notamment « rétablir le bilan » de Faure Gnassingbé et proposer « un autre regard sur le Togo », en vendant son « enracinement dans la démocratie ». Un « autre regard », selon Havas, que ne partage pas l'opposition togolaise, ni plusieurs ONG internationales (à l’image de RSF ou de Freedom House), qui dénoncent régulièrement un pays répressif. La campagne de 2010 n’avait pas échappé à ces reproches.

Le candidat Faure Gnassingbé lors de l’élection présidentielle de 2010.
Image Africa 24

En janvier 2022, Mediapart révèle des éléments troublants sur l'implication personnelle de Faure Gnassingbé mais aussi de Vincent Bolloré dans le fameux pacte de corruption décrit par la justice française. Le 10 août 2009, Vincent Bolloré écrit à Faure Gnassingbé pour lui indiquer que son groupe « veut jouer un rôle moteur sur le port de Lomé ».

Un mois plus tard, le président togolais, répond à son « cher ami » pour l’informer qu'il a dépêché auprès de lui Charles Kokouvi Gafan, le… patron de Bolloré au Togo qu'il présente comme son « envoyé spécial ». Gilles Alix, numéro 2 du groupe Bolloré, livrera plus tard une confidence aux enquêteurs : selon lui, en 2009, c'est le même Charles Kokouvi Gafan « qui nous a dit qu'il fallait contribuer aux dépenses de communication (de Faure Gnassingbé, ndlr) ».

Un pacte

Comme Mediapart l'a raconté, un premier budget de 800 000 euros, négocié en janvier 2010, est adressé par Jean-Philippe Dorent, l'homme d'Havas, à Gilles Alix, le directeur général du groupe Bolloré. Réponse d'Alix : « J'ai parlé à Vincent Bolloré. Il le trouve par trop élevé. » Havas revient alors avec une nouvelle proposition, à 700 000 euros. Retour de Gilles Alix : « Concernant le Togo, VB souhaite un plus gros effort et ramener à 400 000 euros. »

Au final, les prestations de communication d'un montant de 400 000 euros HT seront réglées à hauteur de 300 000 euros par SDV Afrique, une filiale du groupe Bolloré. Le reliquat fera l'objet d'une facture envoyée à la présidence togolaise, qui sera payée par un proche du président.

Interrogé par les enquêteurs, Gilles Alix affirme que Vincent Bolloré était informé des contributions financières et des démarches entreprises auprès du président Togolais. Selon son témoignage, le patron breton aurait donné son accord mais ignoré les montants et les modalités d'exécution, gérés par lui-même et Jean-Philippe Dorent, l'homme d'Euro RSCG, filiale d'Havas.

Pendant l'instruction, Vincent Bolloré a évidemment tout nié. D'abord, l'existence de contributions financières consenties au président togolais, puis la présence d'Euro RSCG, filiale d'Havas au Togo. Plus difficile à croire pour la justice, il a prétendu ignorer jusqu'au nom de sa filiale SDV Afrique (ancien nom de Bolloré Africa Logistics) qui a réglé les 300 000 euros HT de factures de communication du président togolais, prétextant qu'il ne pouvait pas connaître les plus de 2 000 filiales de son groupe. Pour résumer, Vincent Bolloré n'est au courant de rien, n'a rien vu, ni rien entendu.

Extrait de l’ordonnance de validation de la CJIP du 26 février 2021.
Document Blast

Pourtant, selon le réquisitoire du procureur général près la Cour d'appel de Paris, en date du 13 avril 2022, le premier actionnaire d’Havas est l'un des acteurs clefs du pacte de corruption passé entre son groupe et le président togolais. Et ce, pour une raison simple : les nombreuses contreparties octroyées par le régime togolais, en échange des contributions financières à la campagne de Faure Gnassingbé.

Entre septembre 2009 et mai 2010, explique le procureur général dans son réquisitoire, le groupe Bolloré a obtenu pour deux de ses filiales (SE2M et SE3M) des prolongements de durées de concession, des avantages fiscaux conséquents et le feu vert pour la construction d'un troisième quai sur le port de Lomé. Ce qui, à ses yeux, fonde et caractérise le pacte de corruption.

Les bons offices de Gafan

Dans ce pacte, quel rôle précis Charles Kokouvi Gafan a-t-il joué ? Selon plusieurs témoignages, dont celui d'un journaliste qui a suivi les campagnes de Gnassingbé en 2010 et 2015, Gafan était régulièrement présent aux côtés du président togolais. Il aurait participé à certains déplacements du candidat, allant jusqu'à payer quelques costumes et certaines factures d'hélicoptère, loué pour l'occasion. Au Togo, ces largesses ne sont pas illégales. Sollicité à nouveau pour les besoins de cette enquête, Charles Kokouvi Gafan n'a pas souhaité répondre à nos questions.

En avril 2014, à Lomé, Vincent Bolloré, « l’ami » du président Faure Gnassingbé (à droite). Entre les deux hommes, l’indispensable Charles Kokouvi Gafan.
Image Republic of Togo

Pour le groupe Bolloré, seul le résultat compte : en 2010, Faure Gnassingbé remporte l'élection présidentielle, avec 71% des voix. Le scrutin est jugé frauduleux par l'opposition mais le président sortant rempile pour un mandat de cinq ans.

Le stagiaire

La générosité du groupe Bolloré en faveur de l'oligarchie politique togolaise ne s'arrête là.

Après l'élection, Vincent Bolloré recrute personnellement en novembre 2010 Patrick Bolouvi, le demi-frère du président, embauché en qualité de « manager stagiaire » à SDV Togo. Ce même Patrick Bolouvi est nommé en juillet 2011 directeur de Havas Media Togo, filiale du groupe Havas, pour une rémunération de 8 500 euros par mois. Aux enquêteurs, Vincent Bolloré explique avoir rencontré Patrick Bolouvi dans un cocktail, puis, l’avoir fait recruter par ses équipes parce qu'il appréciait ses compétences.

Selon des mails internes évoqués par Le Monde et Mediapart, Patrick Bolouvi n'aurait jamais véritablement travaillé pour Havas Media Togo, laissant penser à un emploi de complaisance. Réponse de Vincent Bolloré : les mails qu'il a reçus montreraient au contraire que Patrick Bolouvi « travaillait bien. »

Le demi-frère du président togolais Patrick Kodjovi Bolouvi, député d’Agou.
Image Assemblée nationale du Togo

Au même moment, alors que la filiale de Havas prend ses marques au Togo, Charles Kokouvi Gafan, lui, est immédiatement nommé administrateur de la société. Patron de Bolloré Africa Logistics, administrateur de Havas Media Togo, l'homme de Bolloré à Lomé va bientôt jouer un rôle décisif dans l'implantation de Vivendi.

Car le géant français des médias, lui aussi, a des projets au Togo.

(1) Spécialisé sur la politique et l’économie en Afrique, le site d’information Africa Confidential est partenaire de Blast pour cette enquête.

Cette enquête a été financée et soutenue par l'organisme européen Journalismfund.eu

A lire demain, le quatrième et dernier volet de notre enquête :

Vivendi débarque au Togo

Dossier /
Bolloré l'Africain

Retrouvez tous les articles associés.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)