Bolloré l’Africain (4/4) : Vivendi débarque au Togo

Parallèlement à sa prise de pouvoir chez Vivendi, Vincent Bolloré engage son groupe familial dans une mue profonde en Afrique, de l’industrie lourde (la logistique et le portuaire) au numérique et aux médias. Au Togo, le magnat breton s’appuie sur des réseaux aussi solides qu’actifs qui lui permettent d’enlever un important marché avec l’État, en bénéficiant de passe-droits. L’enquête de Blast, en partenariat avec Africa Confidential (1), le révèle dans ce dernier volet consacré à Bolloré l’Africain.

En 2015, Vivendi connaît son tournant africain. Pour le géant des médias, l’Afrique reste alors un territoire à conquérir, une terre vierge à l’énorme potentiel de développement. GVA (Groupe Vivendi Africa), filiale de la maison mère à Paris, veut investir dans les services à large bande, la fourniture de services Internet, la fibre optique, la télévision et les cinémas haut de gamme. Sans surprise, le groupe s'implante dans des pays d'Afrique de l’Ouest dont les liens avec Vincent Bolloré sont réputés forts : le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa, la Côte d'Ivoire, le Rwanda, le Burkina Faso et bien sûr le Togo.

Une femme puissante

Au Togo, le secteur des télécoms et de l'Internet est verrouillé par Cina Lawson. Depuis 2010, cette ancienne élève de l’IEP de Paris occupe le poste de ministre des Télécoms et de l'Économie numérique. A l'échelle du pays, elle est l'une des nombreuses femmes de pouvoir entretenant des liens étroits avec le président, rencontré lors d'un voyage à New York.

La ministre des Télécoms du Togo Cina Lawson.
Image compte Linkedin Cina Lawso

Après une brillante carrière universitaire, un premier job à la Banque mondiale, Cina Lawson entre au service d'Alcatel, puis d'Orange. Dès sa nomination au gouvernement, en 2010, elle se tourne vers le cabinet français Polyconseil pour repenser la politique togolaise en matière de numérique et de nouveaux médias. Polyconseil n'est autre que l'une des filiales du groupe Bolloré.

Chez Polyconseil, le contact de Cina Lawson s'appelle Dominique Taieb, cadre puis directeur de la société. Mais le 21 mai 2013, c'est directement à Vincent Bolloré qu’elle s'adresse dans un mail, « conformément aux instructions du président de la République ». La ministre l’informe que le gouvernement cherche un prestataire de service pour réaliser des sites Web afin de promouvoir le pays. Un mois et demi plus tard, comme l'a révélé Mediapart, Havas remporte ce contrat de 150 000 euros, doublant l’agence TBWA, qui travaillait jusque-là avec le Togo. 

Un marché capital

Les relations entre Cina Lawson et le groupe Bolloré ne s'arrêtent pas là. Le 11 avril 2016, cette proche du président togolais rencontre discrètement Dominique Taieb à Paris. L'objet du rendez-vous ? Travailler sur un nouveau dossier, essentiel pour Vivendi : à Lomé, Faure Gnassingbé souhaite lancer l'Internet à haut débit et cherche des partenaires industriels, pour deux nouvelles licences qu'il compte distribuer. Les documents que Blast a pu consulter suggèrent que Vivendi a bénéficié de passe-droits dans le but de remporter une partie de l'appel d'offres établi en août, et lancé en octobre 2016 par Cina Lawson. Et ce quelques mois à peine après sa rencontre avec le directeur de Polyconseil, propriété du groupe Bolloré.

La chronologie livre des indications précieuses sur le déroulement des faits. Officiellement, les industriels intéressés doivent soumettre leurs propositions avant la fin novembre 2016. Cette date limite de dépôt des offres est reportée une première fois, puis définitivement fixée au 10 février 2017. Selon le ministère de Cina Lawson, le processus de sélection aurait permis de recevoir quinze propositions, de sociétés togolaises, européennes et américaines. Sauf qu'il n'existe... aucune trace de ces offres, et pas plus d'indications sur l'identité des candidats.

Le plus frappant, c'est qu'à la date du 10 février 2017, la filiale de GVA au Togo n'a toujours pas été créée. Enregistrée à la hâte le 15 février 2017, cinq jours après la fin de la procédure d'appel d'offres, elle n'a pendant la durée de celui-ci aucune existence légale et ne pouvait donc pas y répondre... Pourtant, GVA Togo remporte haut la main l'une des deux licences - la seconde étant attribuée à Teolis, une autre société créée de toutes pièces pour ce marché par un proche du pouvoir.

La preuve est là

Pour l'opposition togolaise, la preuve est là : l'appel d'offres a été taillé sur mesure pour favoriser les intérêts des proches du pouvoir togolais, dont Vincent Bolloré.

L'immatriculation de GVA Togo au registre du commerce apporte des précisions sur la structure de la société, ainsi que la manière dont Vincent Bolloré et ses lieutenants ont souhaité associer des fidèles du régime au capital de l'entreprise. Les statuts, déposés le 20 septembre 2017 chez Me Amaté Madjé Atayi, révèlent que 85% de GVA Togo est détenu par sa maison mère, GVA. Surtout, ces documents nous apprennent que 14% du capital ont été offerts à Charles Kokouvi Gafan, grâce à l'octroi d'actions gratuites dites de « classe B ».

L'homme de Vincent Bolloré au Togo, patron de Bolloré Africa Logistics et qualifié en 2010 par Faure Gnassingbé « d'envoyé spécial » auprès du patron breton, n'est pas le seul à avoir obtenu ces faveurs en capital : Richard Aquereburu, président du conseil d'administration de Canal + Togo, a lui aussi reçu gratuitement 1% des actions de GVA Togo. Or, Richard Aquereburu n'est autre que l'oncle de... Cina Lawson.

A Lomé, la filiale togolaise de GVA se veut très connectée...
Image communication GVA

S'agit-il de faveurs pour services rendus ? Ou bien de portage financier destiné à rémunérer un tiers ? Selon nos sources, cette dernière pratique semble relativement répandue au Togo. Elle tiendrait même la corde des hypothèses évoquées à Lomé. Mais l'opacité des affaires togolaises et l'absence de réponses des intéressés ne permettent pas d’en savoir plus.

En revanche, l'exemple du montage de GVA Togo raconte de manière précise ces réseaux d'influence franco-togolais qui s'enchevêtrent aux profits d'intérêts particuliers, ceux du groupe Bolloré en priorité, nourris parfois par la corruption.

Dans la famille Lawson, la sœur

Faire sa place dans ce réseau n'est qu'une question de temps, surtout lorsque l'on porte le bon patronyme. C'est ainsi que la sœur de Cina Lawson, Cathia Lawson, siège depuis septembre 2015 au conseil de surveillance de Vivendi, présidé alors par Vincent Bolloré.

Cooptée par le géant français des médias, Cathia Lawson est une banquière réputée, employée par la Société générale au poste de directrice des relations clients et banque d’investissement pour l’Afrique. Le site Internet de Vivendi précise que Cathia Lawson est en charge des « relations avec les gouvernements, les grandes entreprises et institutions financières africaines ». Depuis fin 2020, Cathia Lawson est également membre du conseil d’administration de l’Agence française de développement (AFD), le bras armé du gouvernement français pour l'aide à l’Afrique (voir encadré sur les sœurs Lawson).

De telles fonctions renforcent la capacité d'influence de Vincent Bolloré, qui opère depuis 2014 une mue historique de son groupe familial - de la logistique portuaire vers les médias, l'édition et l'Internet. Et l’univers du numérique ne requiert pas moins d'appuis politiques que l'industrie traditionnelle. Tout est une question d'entregent, en France comme en Afrique.

A l'heure où Vincent Bolloré, Jean-Philippe Dorent (Havas) et Gilles Alix (Groupe Bolloré) devraient être jugés pour des faits présumés de corruption au Togo, de nombreux opposants togolais et des associations africaines espèrent faire de ce rendez-vous parisien inédit le procès d'un système prédateur. Brigite Adjamagbo et Agbéyomé Kodjo, anciens candidats à l'élection présidentielle togolaise en 2010, ont d'ailleurs été reconnus parties civiles.

Pour le parquet de Paris, les infractions sont constituées. Il ne fait aucun doute que Vincent Bolloré et ses cadres ont agi dans le but d'obtenir des contreparties industrielles.

Les accusés récusent ce système de corruption, qui selon les opposants togolais porte atteinte à la souveraineté des populations africaines. Lors d'un futur procès, les débats contradictoires devraient faire émerger une vérité judiciaire.

(1) Spécialisé sur la politique et l’économie en Afrique, le site d’information Africa Confidential est partenaire de Blast pour cette enquête.

Cette enquête a été financée et soutenue par l'organisme européen Journalismfund.eu

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Bolloré l'Africain

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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